Chapter 24
Une heure du matin venait de sonner à la charmante église de la petite ville, et un morne silence régnait dans le jardin attenante l'habitation du marquis. Une fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur un massif était seule ouverte. Yvonne, la tête enveloppée dans ses petites mains, y était accoudée. La pauvre enfant pleurait en étouffant ses sanglots. Tout à coup les branches du massif s'écartèrent, une ombre traversa rapidement l'allée et s'approcha de la fenêtre. Yvonne surprise releva la tête.
--Jahoua! murmura-t-elle.
--Oui, répondit le fermier, Jahoua qui voulait te voir une dernière fois et te parler.
--Keinec?
--Il n'est pas revenu.
--Mon Dieu!
--Oh! sois sans crainte! il est à bord avec Marcof. Mais écoute, Yvonne, le temps presse, il faut que je te parle. Yvonne, tu sais si je t'ai aimée, si je t'aime encore. Je donnerais sur l'heure la moitié de ce qui me reste à vivre pour qu'il me fût permis de passer l'autre moitié près de toi. Hélas! un pareil bonheur m'est refusé! Tu pleures, tu es émue, tu m'aimes encore peut-être?
--Oui, murmura la jeune fille.
--Alors, c'est au nom de notre amour à tous deux, que je te conjure de m'oublier. J'aime Keinec presque autant que je t'aime. Tu lui appartiens. Nous nous devons au serment prononcé lorsque nous te croyions à jamais perdue pour nous. Keinec t'a sauvée. Keinec a vengé la mort de ton père. Keinec t'aime autant que je t'aime. Épouse-le, Yvonne, épouse-le sans regrets. Deviens sa compagne et rends-lui amour pour amour. C'est un grand coeur, fais qu'il soit heureux!
--Oh! s'écria la jeune fille, demain je serai sa femme, et je te jure, par la mémoire de mon père, d'être pour lui une compagne aimante et fidèle; mais que veux-tu, Jahoua! demain il faudra que je sourie; laisse-moi pleurer cette nuit.
--Pleure donc, pauvre enfant, pleure, et que ces larmes te donnent la force nécessaire pour accomplir le sacrifice.
--J'aurai du courage, Jahoua! Jahoua! je saurai lutter et être digne de toi et de lui.
--Adieu alors! adieu pour longtemps, pour toujours peut-être.
--Mon Dieu! ne te reverrai-je donc plus?
--Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va recevoir ta foi.
Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille, s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme était Keinec.
Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire, lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il s'arrêta de nouveau.
Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.
_Le Jean-Louis_ se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le pont.
--Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.
--Dans sa cabine, répondit le vieux marin.
--Merci.
Et Keinec s'élança dans l'entrepont.
Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé dans ses rêveries.
Keinec courut à lui.
--Que veux-tu? demanda vivement le marin en remarquant la profonde altération des traits de son ami.
--Je veux qu'Yvonne soit heureuse! répondit Keinec d'une voix sourde; je veux que tu m'aides à assurer son bonheur, et je vais te dire ce qu'il faut que tu fasses.
III
LE MARIAGE
A l'aube naissante du jour, Julie et Marie-Augustine vinrent frapper à la porte d'Yvonne. Les deux femmes voulaient parer de leurs mains la jeune fille. Chacune lui apportait un souvenir d'amitié et un témoignage d'affection: Yvonne souriante, la pauvre enfant avait séché ses larmes, Yvonne écoutait avec une respectueuse reconnaissance les douces paroles murmurées à son oreille.
Julie surtout, la sainte créature qui, mieux que personne, comprenait l'abnégation de soi-même, Julie, qui avait deviné depuis longtemps ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille, lui prodiguait les mots les plus affectueux. A sept heures et demie Yvonne était prête.
Le mariage devait avoir lieu à huit. Yvonne voulut aller saluer le marquis. Les trois femmes croyaient Keinec et Marcof auprès de Philippe. Elles n'y trouvèrent que Jahoua qui, paré de ses plus beaux habits, devait servir de témoin à la jeune fille.
--Keinec n'est-il donc pas ici? demanda Julie avec étonnement.
--Non, répondit Philippe; il se prépare sans doute. Il aura passé la nuit à bord du _Jean-Louis_, et Marcof va nous le ramener.
--Nous allons sans doute voir les embarcations du lougre, ajouta Jahoua en s'approchant de la fenêtre qu'il ouvrit.
Le fermier poussa un cri étouffé. Puis il passa la main sur ses yeux et regarda encore.
--Mon Dieu! dit-il.
--Qu'est-ce donc? s'écria Julie effrayée en accourant près de lui.
--_Le Jean-Louis_ n'est plus au mouillage!
--Impossible! s'écria Philippe en s'élançant à son tour.
--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? murmura Yvonne en pâlissant.
--La rade est nue! fit le marquis avec stupeur.
En ce moment on ouvrit la porte du salon et un domestique entra.
--Que voulez-vous? demanda Philippe en voyant le valet s'avancer vers lui.
--C'est une lettre, monseigneur, que le commandant m'a dit de vous remettre.
--Marcof?
--Oui, monseigneur.
--Et quand vous a-t-il donné cette lettre?
--Ce matin, à quatre heures.
--Pourquoi ne pas me l'avoir remise plus tôt?
--Parce que le commandant m'avait ordonné expressément de ne la remettre à monseigneur qu'au moment de la célébration du mariage, et huit heures viennent seulement de sonner.
Philippe prit la lettre, fit un signe, et le valet sortit.
Tous attendaient avec anxiété.
Le marquis brisa le cachet d'une main tremblante.
Puis sa physionomie si noble s'illumina; et tendant le papier à Julie:
--Lisez, dit-il, je me sens trop ému.
Julie parcourut la lettre; et faisant un doux geste de la main:
«Cher frère, lut-elle, au moment où tu recevras ces lignes, _le Jean-Louis_ sera en plein détroit. Il met le cap sur la France. Keinec est à bord. Le brave gars a voulu jusqu'à la fin se sacrifier au bonheur de celle qu'il aime.
«Sa volonté expresse est qu'Yvonne épouse Jahoua ce matin même. Il l'ordonne au nom de son propre bonheur. Keinec a voulu se tuer cette nuit.
«Maintenant il est calme; et ce calme vient de la certitude où il est que sa volonté sera accomplie. Je lui en ai engagé ma parole. Que Jahoua et Yvonne obéissent et ne l'oublient pas. Pour moi, mon frère, je vais où tu sais: servir mon pays, et combattre les ennemis de la France.
«A bientôt, si j'en crois mes pressentiments secrets. Soyez heureux tous; et quand le vent mugira, quand la tempête grondera, priez quelquefois pour les marins. Au revoir, frère; au revoir à tous ceux que j'aime.
«Marcof.»
Julie s'arrêta. Des larmes étaient dans tous les yeux. Yvonne sanglotait et n'osait pas regarder Jahoua. Philippe s'avança lentement vers eux.
--Enfants, leur dit-il d'une voix grave; enfants, vous avez entendu? Vous n'avez pas le droit de refuser. Keinec l'ordonne.... Le prêtre vous attend au pied des autels, venez; et nous prierons le Seigneur pour qu'il envoie l'oubli à l'un, le bonheur aux autres, le calme et le repos à tous.
A neuf heures, les cloches de la chapelle sonnaient à toutes volées pendant la bénédiction nuptiale.
Yvonne et Jahoua, courbés religieusement devant l'autel, échangeaient leur foi en présence du marquis, de Julie, de mademoiselle de Fougueray et du vieux Jocelyn.
A l'instant où le prêtre officiant élevait, en s'agenouillant, le divin calice, un navire doublait la pointe de Tarifa et longeait les côtes du Maroc.
Ce navire naviguait sous le pavillon de la vieille monarchie française: c'était le lougre _le Jean-Louis_.
Deux hommes, à l'arrière, laissaient errer leurs regards sur l'azur de la mer.
--Keinec, disait l'un, jadis je t'avais proposé de devenir mon second; aujourd'hui tu me le demandes, la moitié de ce que j'ai t'appartient. Tu as perdu ta fiancée, mais tu as retrouvé un père. Viens dans mes bras, enfant, et sois fort, car ton coeur est grand! Le passé porte le voile des veuves, l'avenir celui des vierges. Derrière nous les souvenirs, devant nous l'immensité de l'espérance. La main de Dieu sait mettre un baume sur chaque blessure! Espère et regarde en avant!
FIN
SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.
End of Project Gutenberg's Le marquis de Loc-Ronan, by Ernest Capendu