Chapter 23
Piétro interrogea Marcof du regard.
--Parle! répondit le marin.
L'Italien s'inclina respectueusement devant son interlocutrice et commença:
--Ce que je vais vous dire, mademoiselle, je l'ai déjà raconté à Marcof, et je le tiens de la bouche même de Cavaccioli, l'ami de Diégo. Voici ce qui s'est passé après que Marcof vous eut arrachée à une mort certaine. Diégo et Raphaël avaient emporté la cassette contenant les papiers de vos deux frères. Il paraît que dans ces papiers ils découvrirent un secret de famille.
--Secret que je puis vous révéler maintenant, interrompit l'inconnue, car ce secret n'en est plus un. Il faut que vous sachiez, messieurs, qu'en 1768 mon père fut exilé de France par ordre du roi Louis XV. Il avait eu le malheur de déplaire à madame Du Barry, et de s'être déclaré le partisan zélé de M. de Choiseul et des parlements. Libre de choisir le lieu de son exil, il adopta l'Italie, et vint avec sa famille s'installer à Rome. Nous étions trois enfants. L'aîné, mon frère, qui devait un jour hériter du nom et des armes de la famille, était alors le vicomte de Fougueray. Le second se nommait le chevalier de Tessy; et moi enfin, Marie-Augustine de Fougueray. Les premières années de notre séjour dans la capitale du monde chrétien se passèrent calmes et heureuses. Mon père avait fait réaliser une grande partie de sa fortune. Il ne possédait plus en France qu'une petite terre située dans la basse Normandie. Nous vivions grandement à Rome. Enfin le malheur s'abattit sur nous. Nous perdîmes notre père. Mon frère aîné sollicita du roi notre rentrée en France et il l'obtint. Nous résolûmes de quitter l'Italie. Nous étions alors en 1774.
La pauvre femme s'arrêta comme dominée par l'émotion, puis elle reprit:
--Il y avait douze années que j'avais quitté la France. Notre nom n'était pas oublié; mais il n'en devait pas être de même de nos personnes. Nous étions enfants lors du départ de notre père, et nous allions revenir personnages d'importance. Qui nous reconnaîtrait? Nous n'avions plus de proches parents. Qui nous attendrait, qui nous recevrait avec joie? Nous n'avions pas d'amis, nous étions bien seuls tous trois. Aussi n'étions-nous pas pressés de revoir la patrie. Mon frère aîné, le comte de Fougueray, nous proposa de visiter la partie de l'Italie que nous ne connaissions pas encore. J'avais un vif désir de parcourir les Calabres. Nous partîmes. Hélas! qui nous ayant vus joyeux au départ aurait pu supposer les malheurs sans nombre qui furent les suites de ce voyage? Mes deux frères tués sous mes yeux! Et moi!... moi!... Oh! que serais-je devenue sans la miséricordieuse intervention de celui qui m'a défendue au péril de ses jours! Marcof! comment vous exprimer jamais ce que je vous dois de reconnaissance?
--En aimant ceux près desquels je vous conduis, répondit le marin, qui d'un geste désignait la terre.
--Sommes-nous donc si près du port?
--Voici Algésiras, et bientôt des mains amies vont serrer les vôtres. Il y a entre vous et eux la fraternité du malheur, car vous avez tous souffert les tortures imposées par les mêmes bourreaux.
--Mais comment se fait-il que ces hommes aient eu l'audace de commettre une telle infamie?
--Vous allez le savoir en écoutant Piétro. Continue, mon ami.
Piétro reprit:
--La cassette que Diégo et Raphaël avaient emportée contenait probablement la relation exacte de tout ce que vous venez de dire, mademoiselle.
--Sans doute. Le chevalier avait l'habitude de tenir par écrit un compte régulier des moindres actions de sa vie. Il nommait cela son journal. Hélas! je prévois que ce soin puéril est devenu la source d'une partie des malheurs qui sont arrivés.
--Vous ne vous trompez pas. Ces deux hommes, sachant bien que personne en France ne vous connaissait, et croyant sans doute trouver dans le nom de Fougueray une source intarissable de fortune, prirent la résolution de remplacer vos deux frères. Ils avaient en leur puissance tous vos papiers de famille. Ils étaient à peu près du même âge que les deux gentilshommes assassinés. Ils ne manquaient ni d'esprit ni d'intelligence; lors même qu'ils vous eussent rencontrée, ils vous eussent accusée d'imposture. Je dois vous dire maintenant que Diégo avait ramassé dans les boues de Naples une femme dont il avait fait sa maîtresse. Cette créature, belle comme une madone du Titien, avait seize ans à peine à l'époque dont vous parlez. Mais son artifice et sa perfidie avaient devancé l'âge pour en faire une courtisane éhontée et dangereuse. A elle revint le rôle de la jeune fille. Hermosa se fit appeler Marie-Augustine de Fougueray. Ce fut sous ces noms volés qu'ils s'embarquèrent à Messine. C'est là tout ce que Cavaccioli en avait su.
--Le reste est facile à comprendre, reprit Marcof. Une fois à Paris, les bandits dissipèrent promptement leur fortune. Ils se souvinrent alors de la beauté d'Hermosa. Le marquis de Loc-Ronan fut la première proie qui tomba dans leurs filets.
--Et ces monstres sont morts? demanda Marie-Augustine.
--Oui, mademoiselle. Le premier, Raphaël, fut empoisonné par ses deux complices. Hermosa, elle, tomba frappée par une balle qui m'était destinée, et Diégo fut tué par M. de Boishardy, dont je vous ai souvent parlé.
--Justice du ciel! murmura mademoiselle de Fougueray, tes décrets sont inévitables.
Il y eut un moment de silence. Marie-Augustine semblait absorbée dans de sombres réflexions. Enfin, elle fit un effort pour s'arracher aux pensées qui assombrissaient son doux visage, et s'adressant à Marcof:
--Ainsi, dans quelques heures, je vais connaître le marquis de Loc-Ronan? demanda-t-elle, tandis que son regard errait sur la côte voisine.
Le lougre doublait en ce moment le port militaire, et mettait le cap sur Algésiras. Les maisons de Gibraltar apparaissaient sur la droite, accrochées à la base du rocher dénudé.
--Dans moins d'une heure, mademoiselle, répondit le marin, vous serez près du marquis et de sa digne femme.
--Elle a quitté le voile?
--Pas encore; mais je veux qu'elle vous doive le bonheur de reprendre le nom de son époux.
--Comment cela?
--Le voyage que je viens d'accomplir avait un double but. Jusqu'à ce jour, j'avais voulu vous laisser entièrement à vos tristes souvenirs et ne pas y mêler le spectacle du bonheur d'autrui. Aujourd'hui, grâce au ciel, la force vous est revenue, et après vous avoir raconté les différentes particularités de la vie du marquis de Loc-Ronan, je puis reprendre mon récit au moment où je l'avais interrompu. Nous avons encore près d'une heure avant de nous occuper du mouillage. Vous plaît-il de m'écouter?
--De grand coeur; parlez vite. Vous vous étiez arrêté à l'instant où, grâce à votre dévouement, à celui de vos amis, vous veniez d'arracher votre frère, pardon, M. le marquis....
--Oh! interrompit Marcof, vous pouvez dire «mon frère». Philippe a fait serment de ne me revoir jamais si je n'acceptais pas ce titre.
--Eh bien, votre frère, qui sans doute est digne de vous, vous veniez de l'arracher, dis-je, à une mort certaine.
--C'est cela même, mademoiselle. Je vous ferai grâce, cependant, des détails des nouveaux dangers que nous avons courus pendant trois mois, et de la joie qu'éprouva mademoiselle de Château-Giron en revoyant son époux. Bref, j'exigeai que Philippe abandonnât, momentanément au moins, cette terre de Bretagne sur laquelle il avait tant souffert. Sa santé délabrée ordonnait impérieusement le calme et le repos. Lui ne voulait pas partir; il se devait, disait-il, à ses amis et à la cause royale. Sa pauvre femme se désespérait. Encore six semaines de fatigues, et Philippe se mourrait d'épuisement. Alors je n'hésitai plus; j'employai la ruse et la force pour l'embarquer à bord de mon lougre. Une fois en mer, il me maudit d'abord, puis il m'embrassa ensuite. La jeune fille dont je vous ai parlé, cette Yvonne, qui, elle aussi, avait si cruellement souffert, se partageait avec Julie le soin de veiller sur le malade. Il fallait un ciel pur, un air chaud, un pays calme pour rendre la santé à Philippe. J'avais toujours été charmé par le paysage qui nous entoure; je connaissais quelques braves gens à Algésiras, et cette petite ville présentant toutes les conditions exigibles, je résolus d'y conduire Philippe. Puis j'étais poussé encore par deux autres pensées; je voulais aller en Italie, et l'Espagne se trouvait sur ma route. En Italie, j'avais deux missions à remplir; la première vous concernait.
--Brave et excellent coeur! murmura mademoiselle de Fougueray avec une émotion profonde; vous n'avez jamais songé qu'aux autres, et vous avez été la providence de tous ceux qui vous ont approché.
--Je remplissais un devoir, mademoiselle. Piétro, en me racontant la vérité, en m'apprenant quels étaient les deux gentilshommes dont Diégo et Raphaël avaient pris les noms, Piétro me parla de la jeune fille qui les accompagnait. Il savait que cette jeune fille avait été sauvée par moi. Jusqu'alors je n'avais pu m'informer de ce qu'elle était devenue. Lorsque, arrivés tous deux à Messine, je vous avais remise dans cette maison de santé, mademoiselle, votre état alarmant ne me permettait pas d'espérer une prompte guérison.
--Oui, interrompit Marie-Augustine; j'étais privée de la raison. La terreur m'avait rendue folle. Hélas! je suis restée dix-sept ans dans ce malheureux état! Le docteur Luizzi ne m'a jamais abandonnée. Et pourtant j'étais pauvre, je ne possédais rien. Ce digne homme avait gardé un si profond souvenir de votre généreuse action, Marcof, car il savait, lui, ce que je n'ai appris que plus tard, c'est-à-dire que vous m'aviez laissé tout ce que vous possédiez, payant de votre travail votre passage en France, le docteur Luizzi, vous disais-je, avait conservé de cette action un tel souvenir qu'il reporta sur moi toute la tendresse née de l'admiration qu'elle lui avait inspirée. Quand, il y a deux ans, je revins à la raison, il m'offrit de m'avancer l'argent nécessaire pour me mettre à même de retourner en France. Mais, il y a deux ans, la France était déjà interdite aux familles nobles. Il me fallut demeurer à Messine. C'était dans l'endroit même où vous m'aviez laissée que vous deviez me retrouver.
--J'ignorais ces détails, reprit Marcof. Mon frère lui-même m'engagea vivement à me rendre en Sicile et me fit promettre de vous ramener près de lui si vous viviez encore. Cette espèce de similitude qui régnait entre les malheurs qui vous avaient accablés tous deux, lui faisait considérer mademoiselle de Fougueray comme faisant réellement partie de sa famille. Julie elle-même désirait vivement vous connaître, car elle vous savait désormais seule au monde. Aller à Messine et vous ramener près d'eux était donc d'abord le premier but de mon voyage en Italie.
--Et le second? demanda Marie-Augustine.
Au lieu de répondre, Marcof appela un mousse qui rôdait autour du mât d'artimon. L'enfant accourut.
--Descends dans ma cabine, dit le chef, et apporte-moi le portefeuille en cuir rouge que tu trouveras sur ma table.
--Oui, commandant, répondit le mousse en se précipitant pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.
Il reparut promptement tenant à la main le portefeuille indiqué. Marcof le prit et l'ouvrit; il en tira une large enveloppe toute constellée de cachets; au centre étaient empreintes sur la cire les armes papales. La suscription portait:
_A Mademoiselle Julie de Château-Giron._
Les cachets étaient volants. Marcof tendit l'enveloppe à mademoiselle de Fougueray.
--Prenez! dit-il.
--Qu'est-ce que cela? répondit-elle en tournant l'enveloppe de tous côtés.
--Veuillez ouvrir et lire.
Marie-Augustine s'empressa d'user de la permission. Elle déploya une large feuille de parchemin couverte d'écritures.
--Ah! fit-elle après l'avoir parcourue du regard. Sa Sainteté consent à relever mademoiselle de Château-Giron des voeux qu'elle avait prononcés. Il lui est permis de demeurer près de son époux et de reprendre le titre auquel elle a droit. C'est donc pour cela que nous avons touché à Civita-Vecchia et que vous êtes allé à Rome?
--Pour cela même, mademoiselle.
--Et vous voulez, n'est-ce pas, que ce soit moi qui remette cette lettre à la marquise?
--Je vous en prie!
En ce moment Bervic, son chapeau ciré à la main, s'approcha du groupe.
--Tout est paré pour le mouillage, dit-il.
--Bien, répondit Marcof.
Puis, se tournant vers Keinec qui était demeuré immobile près de Jahoua, sans mêler un mot à la conversation qui venait d'avoir lieu:
--Veille à la manoeuvre, lui dit-il.
Keinec s'élança sur le banc de quart et Jahoua s'approcha du bastingage. Marcof les suivit des yeux et laissa échapper un geste d'impatience.
--Qu'avez-vous, mon ami? demanda Marie-Augustine.
--J'ai que je serais complètement heureux si ces deux gars pouvaient l'être également.
--Pauvres jeunes gens!
--Oui, plaignez-les, car ils sont véritablement à plaindre. Jadis ennemis acharnés, maintenant frères dévoués l'un à l'autre, le bonheur du premier doit faire le malheur du second.
--Leur amour n'a pas faibli?
--Nullement.
--Et lequel Yvonne aime-t-elle?
--Elle préfère Jahoua, mais la pauvre enfant s'efforcera d'aimer Keinec; c'est lui qu'elle doit épouser.
--Pourquoi?
--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce serment, que je vous ai racontée?
--La jeune fille devait épouser celui qui la sauverait?
--Oui, et Keinec est celui-là.
--Pourtant, il semble plus triste que son compagnon.
--Il l'est davantage, en effet. C'est un coeur d'or que celui de ce garçon-là. Depuis un an il lutte en secret contre son amour pour ne pas être un obstacle au bonheur d'Yvonne et de Jahoua. Moi seul connais ce qui se passe dans son âme. Il y a un an, avant qu'Yvonne s'embarquât pour suivre Philippe et Julie, Keinec devait l'épouser. Il a volontairement retardé le mariage. Lors de notre arrivée à Algésiras, il a voulu faire ce voyage d'Italie avec moi. C'est entre eux une lutte perpétuelle de générosité. Chacun emploie la ruse pour ne pas se laisser vaincre; ainsi Jahoua n'est pas marin, eh bien, il n'a jamais voulu quitter mon bord pour ne pas demeurer seul à terre près d'Yvonne. Oh! les pauvres enfants sont véritablement malheureux. Cependant il faut que cet état de choses ait un terme. Nous allons débarquer, et le mariage doit avoir lieu: eh bien, j'ai peur, je crains un funeste dénouement.
--Que Dieu nous aide! murmura Marie-Augustine.
--Mouille! interrompit la voix rude de Keinec.
La chaîne fila sur le fer de l'écubier et une légère secousse indiqua que l'ancre venait de mordre le fond de sable.
--Commandant, dit Bervic en s'approchant, une chaloupe à tribord.
--C'est Philippe, Julie et Yvonne! s'écria Marcof en se penchant sur le bastingage.
Puis, s'adressant à Marie-Augustine:
--Venez, dit-il, venez, mademoiselle, que je vous présente votre nouvelle famille.
Mademoiselle de Fougueray, très émue, se leva et s'appuya sur le bras que lui offrait Marcof. Un canot accostait le lougre, et Philippe, s'élançant sur le pont, se retournait pour donner la main à sa charmante femme. Yvonne venait après elle. Keinec descendit lentement du banc de quart; Jahoua le saisit par le bras.
--Viens donc aussi, lui dit-il; viens saluer ta fiancée!
--Tu souffres bien, n'est-ce pas? répondit Keinec.
--Non, fit le bon fermier en s'efforçant de sourire; je suis heureux puisque tu vas l'être, et ton bonheur, vois-tu, c'est le mien.
Et Jahoua entraîna Keinec au-devant d'Yvonne. Pendant ce temps, Marcof avait présenté mademoiselle de Fougueray à son frère et à la marquise de Loc-Ronan. Tous trois s'accueillirent mutuellement comme de vieux amis.
--On vous a bien fait souffrir en mon nom, dit Marie-Augustine en pressant dans les siennes les mains que Julie lui avait tendues. Pourrez-vous jamais oublier assez pour m'aimer un peu?
II
_Le Moniteur_ DU 25 FRIMAIRE AN III
Philippe de Loc-Ronan habitait une charmante petite maison située sur le bord de la mer, et enfouie au milieu de touffes de jasmins, d'orangers et de grenadiers.
Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée du _Jean-Louis_, la joie la plus vive régnait parmi la petite famille.
Marie-Augustine avait trouvé une soeur dans la personne de Julie de Loc-Ronan.
Marcof, heureux du bonheur dont, à juste titre, chacun le prétendait l'auteur, Marcof, disons-nous, n'avait plus qu'une préoccupation, celle de voir terminer l'union d'Yvonne et de Keinec. Mais Keinec était sombre et rêveur: Yvonne lui prodiguait en vain des témoignages de tendresse. Jahoua affectait inutilement une indifférence complète à l'égard de la jeune fille, rien ne parvenait à dissiper les nuages qui couvraient le front du jeune gars. Philippe de Loc-Ronan partageait les préoccupations de son frère. Il aimait Yvonne qui l'avait entouré de soins dignes d'une fille dévouée. Son coeur reconnaissant voulait le bonheur de Keinec, qui avait risqué ses jours pour sauver les siens, et il admirait la grandeur d'âme du fermier qui, plus fort que le Spartiate, riait quand le désespoir et le chagrin le dévoraient. Mais Jahoua tenait son serment; Jahoua se sacrifiait, et il essayait de cacher ses souffrances.
Le soir du jour dont nous venons de parler, les différents personnages qui habitaient la petite maison d'Algésiras étaient réunis dans une vaste salle du rez-de-chaussée. Marcof venait d'entrer en tenant à la main un paquet de journaux.
Le courrier anglais de Gibraltar avait apporté, le jour même, des nouvelles de France.
Chacun était avide de connaître ce qui s'y passait. Philippe ouvrit les journaux et les parcourut rapidement. Tout à coup il fit un geste d'étonnement, et son regard exprima une joie vive et inattendue.
--Qu'est-ce donc, mon ami? demanda la marquise.
--Ce journal... répondit Philippe en désignant le numéro du _Moniteur_ qui portait la date du 25 frimaire an III de la République française.
--Eh bien? fit Marcof.
--Il s'agit de Carrier.
--De Carrier?
--Oui.
--Encore de nouveaux crimes?
--Non; un juste châtiment.
--Il est mort?
--Guillotiné à Paris, le 13 décembre dernier.
--Ah! s'écria Marcof; il y a une justice au ciel!
Et, s'emparant du journal, il lut à haute voix les détails de la condamnation du terrible proconsul.
Après avoir donné rapidement connaissance du procès, il en arriva aux lignes suivantes:
«...Séance du 25 frimaire an III de la République française une et indivisible.
«Après de longs débats, après une défense habilement conçue, le représentant du peuple Carrier, sur la déclaration de nombreux témoins, dont les paroles ont fait plus d'une fois frémir l'auditoire, a été déclaré coupable d'avoir donné des ordres d'exécution, sans jugement préalable, signés de lui, et que le tribunal lui représente.
«Deux de ses coaccusés, le citoyen Pinard et le citoyen Grandmaison, l'un comme lieutenant de la compagnie Marat, l'autre comme membre du comité du département, convaincus de complicité avec le citoyen représentant, sont également déclarés coupables.
«En conséquence, les accusés Carrier, Pinard et Grandmaison sont condamnés à la peine de mort.
«Les autres accusés, considérés comme instruments passifs, sont renvoyés purement et simplement, déclarés innocents des crimes reprochés aux trois premiers.»
--Ainsi, s'écria Marcof en s'interrompant, ce misérable Carfor n'avait pas été tué par moi, comme je l'espérais. Je l'avais cependant vu tomber, et ma balle l'avait atteint à la tête.
--Mon Dieu! dit Marie-Augustine, qui donc avait pu pousser cet homme au crime?
--Rien autre que ses propres instincts, répondit Jahoua. J'ai connu jadis ce Ian Carfor en Bretagne. Avant d'être berger, sorcier et espion, il avait été garçon de ferme chez mon père. Obéissant à ses vices épouvantables, il avait volé et laissé accuser un pauvre gars innocent. Ce fut moi qui découvris son crime et qui avertis mon père. Un hasard me fit surprendre Carfor au moment où il accomplissait un nouveau vol. Chassé honteusement de la ferme, il me voua une haine mortelle. Trop lâche pour me braver ouvertement, il chercha à exploiter la haine d'un ami.
--La mienne, interrompit Keinec. Le monstre m'avait conduit à commettre un assassinat, et Dieu sait ce qui serait arrivé sans l'intervention de Marcof!
--Il a conservé jusqu'au dernier moment toute l'atrocité de son caractère, ajouta Philippe, qui venait d'ouvrir un autre journal. Voici ce que l'on écrit sur l'exécution de ces trois hommes: «Carrier et ses deux coaccusés ont marché tous trois à l'échafaud, le premier protestant énergiquement de son innocence, et disant qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres de la Convention. Au moment de l'exécution, et tandis que les aides du bourreau s'emparaient de Grandmaison qui devait mourir le premier, Pinard, transporté d'une sorte de rage, se précipita tête baissée sur Carrier, et, le frappant à la poitrine avec violence, le jeta presque sans vie sur les degrés de l'échafaud. Peut-être allait-il se porter à de nouveaux excès sur son complice, lorsqu'on parvint à l'entraîner et à le lier sur la bascule. Carrier, toujours inanimé, subit le dernier la peine capitale.»
--Les brigands sont morts, dit Marcof; mais j'aurais voulu les frapper moi-même.
--Ne parlez pas ainsi! fit Julie en saisissant la main du marin.
--Pourquoi? j'écraserais sans pitié le scorpion que je rencontrerais sur ma route. Agir ainsi, c'est rendre service à l'humanité.
--N'importe! ajouta Marie-Augustine; ces nouvelles sont un grand soulagement pour nous: et puisque vous êtes résolu à retourner en France, au moins saurons-nous que vous n'aurez pas à redouter les poursuites de ces hommes.
--Tu es donc décidé, frère? demanda Philippe.
--Il le faut, repartit Marcof.
--Tu pars... et je reste.
--Il le faut également. Tu n'es plus seul et tu as près de toi une pauvre femme qui a souffert, et qui mourrait de ta mort. Vis donc pour elle et consacre-toi à son bonheur! Puis n'insiste pas. Mon parti est pris, mes ordres sont donnés. Demain _le Jean-Louis_ reprend la mer. Peut-être pourras-tu bientôt rentrer en France. Nous avons emporté en partant une partie de la fortune de ta femme; je te promets, quoi qu'il arrive, de te rapporter le reste dans moins d'une année. Allons, mes amis, ne vous attristez pas; je pars demain; que mes derniers moments soient gais, et qu'ils demeurent au fond de mon coeur comme un souvenir doux et bienfaisant qui m'aidera à supporter les fatigues et les dangers.
--A quelle heure l'appareillage? demanda Yvonne.
--Après ton mariage, ma fille; je veux assister à la bénédiction nuptiale avant mon départ.
--Eh bien, dit Jahoua en souriant, vous pourrez lever l'ancre de bon matin; car j'ai prévenu le prêtre aujourd'hui même, et il bénira les époux au point du jour. Maintenant, Marcof, j'ai une grâce à vous demander.
--Laquelle?
--Laissez-moi partir avec vous.
--Volontiers, mon gars.
--Oui, mais j'entends partir comme marin. Je ne veux plus vivre à terre. La Bretagne est saccagée, ma ferme est brûlée; je n'ai plus rien. Engagez-moi!
--Ta place est prête à mon bord. Tu prendras celle qu'avait Keinec.
--Merci!
Keinec se leva brusquement.
--Où vas-tu? demanda Marcof.
--A bord du lougre; puisque tu pars demain, il faut que je transporte à terre le peu que je possède.
--Je vais avec toi, dit vivement le fermier.
--Non, non, demeure; avant une heure je serai de retour.
Et, sans attendre une réponse, le jeune homme s'élança au dehors. Marcof frappa du pied avec impatience. Yvonne s'était levée avec inquiétude. Jahoua allait sortir, lorsque le marin le retint.
--Laisse-le faire, dit-il; moi-même je vais à bord pour donner les derniers ordres, je saurai bien le ramener.
* * * * *