Chapter 20
Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste, il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal convenu.
Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.
La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et, se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:
--Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray! maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!
Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.
En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action de grâces que prononçait son sauveur.
Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs. C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.
--Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son oeil limpide, dans lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec, remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure, maintenant j'ai toute ma raison.
Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.
XXVIII
LES TROIS SANS-CULOTTES
Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre, se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs, sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un oeil étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la vieille forteresse.
--Rien! dit l'un d'eux.
--Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre.
Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de la poche de sa carmagnole.
--Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.
La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant, moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent, les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés.
--Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce pas, Marcof?
--Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés.
--Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je pas fait ce que vous avez voulu?
--C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise volonté.
--Alors tu tiendras ta parole, Marcof?
--Est-ce que j'ai jamais failli à un serment?
--Non!
--Eh bien, alors?
--Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?
--Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions?
--Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et Jocelyn.
--C'est cela même.
--Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu que je t'y conduise?
--Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à la prison.
--Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec impatience.
--Il va venir, fit Marcof.
--Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer Boishardy.
--Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor, comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le costume.
--Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.
--Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui chancelait.
--Ma blessure me fait horriblement souffrir!
--Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais finir par parler?
Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête.
--Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours.
--Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof.
--Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un silence.
--Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun signal, donc tout doit bien aller.
Marcof s'arrêta en fixant son oeil d'aigle sur un point noir qui apparaissait dans les ténèbres.
--Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc, Boishardy.
Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.
--Eh bien? demanda le marin.
--Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer.
--Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof.
--Yvonne! Yvonne est sauvée!
--Tu l'as retrouvée?
--Oui.
--Où cela?
--Chez Carfor, et je suis arrivé à temps.
--Comment? Explique-toi?
Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo. Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne.
--Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à Philippe et à Jocelyn!
Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:
--Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne. Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort!
Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde l'arrêta.
--On n'entre pas! dit-il.
--Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement.
--Non.
--Pourquoi?
--C'est la consigne.
--Est-ce que tu ne me reconnais pas?
--Si fait.
--Tu sais que je suis l'ami de Carrier?
--Sans doute.
--Eh bien?
--Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à peine.
Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la prison.
--Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor.
Tous quatre retournèrent sur leurs pas.
--Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous ne rencontrerons personne.
Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses compagnons l'imitèrent.
--Fâcheux contre-temps! dit Boishardy.
Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de Carfor et s'écria brusquement:
--Si tu nous avais trompés!
--Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité, je ne vous trompe pas.
Marcof haussa les épaules.
--Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en s'adressant à Pinard.
--Je le crois.
--Cet ordre en serait-il la conséquence?
--Je l'ignore.
--Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin.
--Pourquoi! répliqua le chef royaliste.
--Oui.
--Pour mieux réussir.
--Je ne vous comprends pas.
--Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe? Non, n'est-ce pas?
--Cela est vrai! répondit Marcof.
--Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez, poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre.
--Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à Kérouac est une conséquence de tout ceci.
--Sans doute.
--Il est allé au placis?
--Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire.
--De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes, qui croient marcher à une victoire facile.
--C'est cela.
--Mais Philippe?
--Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous ferraillerons.
--Admirable!
--Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant onze heures.
--Nous y pénétrerons!
--Comment cela?
--J'ai mon plan.
--Dites! fit vivement le chef royaliste.
Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor:
--Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.
--Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard.
--Alors tu vas lui en demander l'ordre.
--Quand cela?
--Tout de suite.
--Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet ordre que tu exiges.
--Tu vas y aller!
Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son oeil fauve lança un éclair sinistre.
--Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme?
--Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé à ses côtés.
--Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.
--Eh bien! sans doute!
--Quoi! vous iriez avec lui?
--Certainement.
--Et nous?
--Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.
--Marcof! Marcof! réfléchissez!
--A quoi?
--Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!
--Si fait!
--Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas seul!
--Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.
--Non, s'écria Keinec à son tour.
--Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi, Keinec, je te l'ordonne!
Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.
--Faites donc, dit-il.
--J'obéirai! ajouta Keinec.
--Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite, mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure. Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!
Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit Marcof, le tigre dompté par le lion.
Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'oeil l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec:
--Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter secours à Marcof.
Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison. Boishardy le suivit.
XXIX
LE FIL D'ARIANE
Keinec et Boishardy gravirent lestement les marches de l'escalier sombre et tortueux qui conduisait au logement de Pinard. Keinec avait hâte de rejoindre Yvonne; Boishardy était impatient de se trouver en face du prisonnier qu'avait fait le jeune chouan. Une faible clarté, brillant sur le palier du deuxième étage, vint activer leurs pas, et bientôt ils eurent atteint la porte d'entrée du misérable logis.
Au pied de cette porte, accroupie sur la dernière marche de l'escalier, ils aperçurent, à la lueur s'échappant d'une petite lampe posée sur le carreau, Yvonne, dormant doucement la tête appuyée contre la muraille, et les mains jointes comme si le sommeil fût venu la surprendre dans la prière. La jeune fille avait cédé à la fatigue morale aussi bien qu'à l'épuisement physique, et elle s'était endormie. La pauvre enfant n'avait pas voulu rester dans la même pièce que Diégo, bien que celui-ci fut incapable d'essayer un seul mouvement.
Keinec avait solidement attaché l'Italien au pied du lit de Pinard; et comme il n'avait pas pris la précaution de bander la blessure que son poignard avait faite en traversant la main du misérable, le sang avait continué à couler avec violence, et Diégo avait senti ses forces diminuer d'heure en heure. Une épouvantable crainte s'était emparée de lui. Une pensée horrible le torturait. Cette pensée était que, peut-être, Keinec voulait le laisser mourir lentement d'épuisement et de faim. Il voyait, comme dans un rêve fantastique, défiler devant lui toutes les effrayantes angoisses de l'homme condamné à une semblable mort. Bâillonné étroitement, il ne pouvait articuler un son, et tout espoir d'être secouru était bien perdu pour lui. Cependant, de temps à autre, semblable au noyé qui se raccroche à une branche frêle et délicate, et croit trouver un moyen de salut, Diégo se reprenait à songer à Pinard.
--Il est libre, pensait-il; il rentrera à Nantes ce soir; il viendra ici et il me délivrera.
Puis une autre réflexion venait anéantir cette suprême espérance.
--Carrier le fera disparaître. Il sera arrêté et noyé ce soir peut-être; et c'est de moi qu'est née cette inspiration! Oh! tous mes plans détruits, tout mon avenir brisé par un hasard fatal. Maudite soit cette passion inspirée par Yvonne! Maudite soit la pensée qui m'est venue de me servir d'elle! Qu'avais-je donc besoin de rentrer dans cette maison? Y a-t-il donc un Dieu pour guider ainsi nos pas en dépit de nous-mêmes? Un Dieu! reprit-il en frémissant; un Dieu! Oh! non! non! Je ne veux pas y croire! Un Dieu! une justice! une autre vie! Je souffrirais trop! Cela n'est pas! cela n'est pas!
Et l'oeil de l'ancien bandit calabrais, se relevant vers le ciel, semblait lui jeter un regard de menace et de défi. Le marquis de Loc-Ronan commençait à être vengé des supplices que lui avait infligés son bourreau.
Bientôt, à l'épuisement causé par la perte du sang, se joignirent les hallucinations provoquées par la fièvre. Diégo vit alors passer sous ses yeux, qui se fermaient en vain pour ne pas regarder, le panorama de sa vie antérieure, et le cortège de ses victimes.
A chaque crime, à chaque meurtre commis dans les Abruzzes, l'Italien poussait un blasphème nouveau espérant conjurer ces apparitions sinistres; mais la justice divine, niée par cette âme dépravée, semblait s'acharner à une juste vengeance. Diégo ne se vit délivré de cette sorte de revue rétrospective que pour retomber dans les angoisses du présent. Ce fut en ce moment qu'un bruit extérieur le fit tressaillir. L'espérance et la crainte se succédèrent dans sa pensée, et son esprit tendu passa, en quelques secondes, par toutes les nuances énervantes de l'inquiétude et de l'anxiété.
--Est-ce Pinard? se disait-il. Est-ce l'homme qui m'a blessé? est-ce la délivrance? est-ce la mort?
Cependant Yvonne aussi avait entendu le bruit qui avait ému l'Italien. Elle se redressa vivement, et vit devant elle Keinec et Boishardy. La jeune fille tendit la main à son sauveur, tandis que le chef royaliste la contemplait en souriant avec bonté.
--C'est-elle, n'est-ce pas, Keinec? demanda-t-il en désignant Yvonne.
--Oui, monsieur le comte, répondit le jeune homme.
Et se tournant vers Yvonne, il ajouta:
--C'est M. de Boishardy. Sans lui et sans Marcof, je ne te sauvais pas. Ils ont fait plus que moi, car, sans leur secours, je ne serais pas à Nantes, et tu serais la victime de ce misérable.
La jeune fille voulut s'incliner sur la main du chef; mais le gentilhomme, l'attirant doucement à lui, déposa un baiser sur son front pâli.
--Pauvre enfant! murmura-t-il, vous avez bien souffert!
--Hélas! monseigneur, j'ai été folle!
--Oh! les monstres! fit Boishardy avec une colère sourde. Enfin, mon enfant, vous êtes sauvée maintenant, et désormais vous aurez de braves coeurs pour vous défendre. Keinec et Jahoua seront les premiers; mais je viendrai ensuite si vous le voulez bien. Pauvre Jahoua! il doit maudire deux fois sa blessure qui l'a contraint à rester au placis.
En entendant prononcer le nom du fermier, Yvonne rougit subitement, et Keinec sentit les mains de la jeune fille frissonner dans les siennes. Une émotion terrible agita le brave gars. Ses yeux se voilèrent et il devint d'une pâleur extrême.
--Elle l'aime toujours! pensa-t-il.
Puis une révolution subite sembla s'accomplir dans son âme, et une douceur ineffable remplaça peu à peu l'expression de haine qui avait envahi ses traits.
--Elle l'aime! se dit-il encore. Il faut qu'elle soit heureuse! Mon Dieu! permettez que je sois tué cette nuit!
Boishardy se mordait les lèvres. Le gentilhomme avait compris ce qui se passait dans l'âme des deux jeunes gens, et il se repentait du mot imprudent qu'il venait de prononcer. Aussi, voulant écarter le nuage sombre qu'il remarquait sur le front de Keinec, s'empressa-t-il de changer le sujet de la conversation.
--Où est ton prisonnier? lui demanda-t-il brusquement.
--En haut, répondit le jeune homme.
--Montons alors, et hâtons-nous!
Yvonne les suivit. La pauvre enfant, elle aussi, s'était aperçue des sentiments qui se peignaient sur le visage de son sauveur, et elle sentait le trouble et la crainte entrer de nouveau dans son âme.