Chapter 19
--Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures; je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul! Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco! je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant!
Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante, le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se dirigeant vers la demeure de Pinard.
Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour, formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes, ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin, qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'oeil bizarre et indescriptible.
Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge, et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on lisait en lettres blanches ces mots significatifs:
A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.
Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande de papier blanc, avec cette autre inscription:
LA CITOYENNE CARBAGNOLLES, MARCHANDE A LA TOILETTE.
Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et trafiquait des effets de femme, _des défroques de la guillotine_, suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui envoyait.
Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui, en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite, grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne Carbagnolles.
Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés parfumés, pour amener la fortune dans une maison.
Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur; car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes des _impures_, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.
Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de «_tricoteuses_» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le comte de Fougueray:
--Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.
--J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux; tiens, regarde, examine.
Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle renfermait.
--Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robes _pékin velouté et lacté_, des caracos _à la cavalière_, des robes _rondes à la parisienne_, des chemises _à la prêtresse_, des ceintures _à la Junon_, des robes _au lever de Vénus_, des baigneuses; voilà des fichus _à la Marie-Ant_..., _à la citoyenne Capet_, reprit-elle en se mordant les lèvres.
Diégo la regarda en souriant.
--Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran!
--Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «_vous_» aristocratique au «_toi_» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme qui payait en or avait droit à cette subtile distinction.
La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or, si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un joli soulier à boucle d'acier, attira l'oeil de l'acheteur.
Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par une personne qui l'accompagnerait.
--Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de bons patriotes?
--Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre.
La marchande écrivit la patriotique qualité de l'acheteur; puis elle appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.
La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître, puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers elle.
--Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là?
--Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine.
--Mais comment se nomme-t-il?
--Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut public de Paris.
--Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites?
--J'ai écrit ce titre sous sa dictée.
L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front.
--Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme!
Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta.
--Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où je dois le retrouver!
--Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans danger.
L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son oeil sombre lançait un éclair chargé de menaces.
XXVII
L'AMOUR D'UN BANDIT
Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien entra.
Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre.
--Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!
Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa voix toute la suavité dont elle était capable.
--Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.
--Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement.
--C'est un ami.
--Un ami?
Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois, elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte.
--Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?
--Quitter cette maison?
--Oui....
Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une terreur indicible:
--Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.
--Vous ne voulez pas fuir?
--Non.
--Vous resterez donc ici?
--Il le veut.
--Carfor, n'est-ce pas?
Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de l'entretien.
Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant, il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.
--C'est pour moi? demanda-t-elle.
--Oui, répondit l'Italien.
--Pour moi? Bien vrai?
--Sans doute.
--Et ces beaux souliers aussi?
--Certainement.
--Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?
--Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite.
--Alors... je puis les prendre... me parer...?
--Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le misérable vous donnait.
Yvonne n'écoutait pas.
Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux étincelants.
Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses, et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta. Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers coquets.
Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la contemplait en silence.
--Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il; et ce brigand de Carrier sera trop heureux!
Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies, apparurent dans toute leur délicate beauté.
Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir dans son coeur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis allumée.
La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie enfantine.
Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement.
--Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait.
Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre. Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules, Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula vivement....
Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre; mais Diégo ne lui en laissa pas le temps.
--Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions; au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime, entends-tu!
Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte.
Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit, agité par un frisson convulsif.
--Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes le comte de Fougueray!
Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable.
--Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille; va! personne ne peut venir à ton aide.
Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne pouvait la secourir.
Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua.
Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant. Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première pièce.
--Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir.
Mais Diégo l'avait suivie.
--Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.
En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.
Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta.
Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un pistolet passé à sa ceinture et l'arma.
L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète.
A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut court.
Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant s'échappa de sa poitrine.
--Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée.
Puis se retournant sur Diégo:
--Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir!
Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas la blessure dont le sang partit à flots.
Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le genou puissant de son ennemi.
--Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en lançant autour de lui un regard rapide et investigateur.
Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture, puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher. Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie échappé des lèvres d'Yvonne.
--Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son sauveur.
Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait, qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort.
Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne.
Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie Marat.
Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route qu'il venait de parcourir.