Chapter 18
--Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve, c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme, presque avec impatience.
Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la chambre.
--Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.
--Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je tiens à votre aimable compagnie.
--Je n'ai rien à entendre, vous dis-je.
--Vous croyez?
--J'en suis certain.
--Peut-être vous trompez-vous?
--Non.
--C'est ce que nous allons voir.
Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme:
--Il s'agit de votre seconde femme.
--De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement.
--D'elle-même.
--Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau, elle qu'un miracle avait sauvée?
--Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se cache!
Philippe poussa un soupir.
--Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant.
--Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel; Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas!
--Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire! Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le pluriel. Vous dites: «_les maudits!_» Erreur, cher beau-frère, grave erreur. Il fallait vous écrier: «_le maudit!_» car j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort. Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah! j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce et belle Hermosa, que vous avez tant aimée.
--Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me voulez-vous?
--Causer, je vous l'ai dit.
--A quel propos?
--A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis?
--Allez au but!
--Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour.
Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta.
--Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute.
--A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la vie, la liberté et la tranquillité.
--Vous?
--En personne!
--Je n'y crois pas.
--Vous me méconnaissez.
--M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette conversation qui me soulève le coeur!
--Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune, réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis?
--Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme!
--Parfaitement.
--Et c'est à moi que vous venez le dire!
--Pour que vous m'aidiez!
--Moi?
--Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.
--Jamais!
--Vous le ferez.
--Jamais, vous dis-je!
--J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou sans cela....
--Sans cela?
--La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain.
--Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie.
--Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien. Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi.
Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains amaigries:
--Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines, vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement faite?
--Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec stupeur.
--Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre. Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches....
--Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus rien.
--Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure. Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant aujourd'hui.
--D'après vos ordres!
--Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez.
--Je n'accepte pas l'existence à ce prix.
--Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours après votre incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un billet?
--Si fait.
--Que vous disait ce billet?
--Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il était signé: «un ami inconnu.»
--C'est bien cela.
--Ainsi vous en aviez connaissance?
--Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui vous était destiné.
--Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être toujours à même de torturer mon coeur, n'est-ce pas?
--Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie. C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien; c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle servira de jouet aux amis de Carrier.
--Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!
Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles. L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier; mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition, ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.
Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son siège.
--Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu?
--Marcof! répéta Philippe.
--Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir. Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir. Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains. Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?
Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter. Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses regards ardents.
--Décide-toi! dit-il.
En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra.
--On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo.
--Qui cela?
--Son aide de camp.
--Qu'il attende.
--Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé!
--Pinard est retrouvé?
--Oui.
--C'est bien! je te suis.
Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le marquis.
--Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant, j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt!
Et Diégo s'élança au dehors.
Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant attentivement, il murmura:
--Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons.
XXV
A BRIGAND, BRIGAND ET DEMI
Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans son cabinet.
--Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te communiquer.
--Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.
--J'ai reçu une lettre de Pinard.
--Quand cela?
--A l'instant.
--Et qui te l'a remise?
--Un sans-culotte de garde.
--Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte?
--Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous connaissons depuis longtemps.
--Et cette lettre est bien de Pinard?
--Sans doute.
--Voyons-la!
--Tiens; relis-la moi.
Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Citoyen représentant,
«Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver, parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les suivaient à contre-coeur. Nous nous sommes compris; les instants étaient précieux; nous avons agi sans retard.
«A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.
«Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.
«Salut et fraternité,
«Pinard.»
Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête.
--Que feras-tu? demanda l'Italien.
--Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une réponse à la question si nettement posée.
--Ce que je ferais?...
--Oui.
--Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard.
--Arrêter Pinard!
--Parfaitement.
--Et ensuite?
--Ensuite, je le déporterais... verticalement.
--Pourquoi?
--Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne, et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des millions que nous avons à toucher.
--Ceux du marquis de Loc-Ronan?
--Oui.
--Tu lui avais donc promis quelque chose?
--Il le fallait bien!
--Comment cela?
--Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le marquis.
--C'est vrai.
--Comprends-tu, maintenant?
--Je commence. Et où en est cette affaire?
--Elle sera terminée aujourd'hui même.
--Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent.
--Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.
--Comment toucherai-je, moi?
--Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort ou vif.
--J'accepte.
--Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué et nous partagerons.
Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger. Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul, faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.
Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé, ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup en voyant les obstacles tomber.
De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière.
Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la question.
--Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il.
--Oui, répondit Diégo sans hésiter.
--J'y consens.
--Très bien.
--A une condition.
--Laquelle?
--Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.
--Soit.
--Tu le feras arrêter?
--Ce soir même, s'il se présente.
--Mais tu ne sortiras pas de la ville?
--Je te le promets.
--Cela ne suffit pas.
--Que veux-tu pour te rassurer complètement?
--Une certitude matérielle.
--Parle!
--Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate, et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre à la Roche-Bernard.
--Si je pars, qui arrêtera Pinard?
--C'est juste.
--Tu te défies de moi?
--J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me tromper.
--Dans la crainte que la tentation ne soit forte?
--Précisément.
--Alors, autre chose.
--Quoi?
--Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au Bouffay.
--Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?
--Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons.
--Tu as raison.
Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du cabinet.
--Chaux est-il en bas? demanda Carrier.
--Oui, citoyen.
--Fais-le monter.
Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le papier au sans-culotte.
--Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu voir un prisonnier.
Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur, et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués lieutenants n'osaient lui adresser la parole.
--Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte.
Carrier donna un violent coup de poing sur la table.
--Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!
--C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.
--Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé.
--Eh bien, après?
--Eh bien! tu as vu le marquis!
--Oui.
--Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.
Fougueray haussa les épaules.
--Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur la route en tournant le dos à la ville.
Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement.
--C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu n'as pu avoir cette lettre....
--Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici qu'avec la lettre, j'en réponds.
--Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au Bouffay jusqu'à ton retour ici.
--A ton aise!
--Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous avons joyeuse réunion à souper, tu sais?
--Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai quelqu'un.
--Homme ou femme?
--Femme.
--Jeune?
--Vingt ans.
--Jolie?
--Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis.
--Aimable?
--Elle est un peu folle.
--Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée; je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa commencent à me fatiguer.
--Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu seras content!
Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le cabinet de travail.
--Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté verticalement!
--Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout! Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings! Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!
XXVI
LA MARCHANDE A LA TOILETTE
Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en réfléchissant profondément.
--Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre chose!
Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux, dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée. L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert: son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une activité dévorante. Bientôt son oeil étincela et sa lèvre ébaucha un sourire.