Le marquis de Loc-Ronan

Chapter 15

Chapter 153,775 wordsPublic domain

Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte. Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.

Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.

--Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.

Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes. Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé d'ennemis menaçants.

XX

BOISHARDY, EN AVANT!

A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés. Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant auxiliaire.

Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes qui accouraient de toutes parts.

L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison, Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses épaules.

Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et, se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si audacieusement le lieutenant de Carrier.

Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait abattu déjà trois de leurs compagnons.

Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être, enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à contempler.

Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces herculéennes.

Marcof avait oublié et la noble mission qui l'avait conduit à Nantes, et ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide, frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les coups du marin.

En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache, qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près. Cependant la position n'était plus tenable.

Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait pas de lutter longtemps.

Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une sueur abondante l'aveuglait par moments.

Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux.

Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres. C'était Boishardy qui, l'oeil en feu, frappait à son tour.

Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et s'était élancé au secours de son ami.

Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus terrible.

Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les misérables prirent la fuite par le verger.

Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau se dégagea et il secoua la tête.

--Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles.

--Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins?

--Je ne crois pas.

--A la bonne heure! Et toi, Keinec?

--Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait! Marcof a agi seul.

--Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.

--Et cette fois je ne le lâcherai pas.

--Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste, nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi martyr.

--En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous?

--A Saint-Étienne, répondit Marcof.

--Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements.

--Oui.

--Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne.

--Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous soyons certains qu'il soit bien gardé.

--C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.

--Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès. Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires, et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne de bandits.

--S'il ne voulait pas parler?

--Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera, cela ne m'inquiète pas!

Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste, Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de poing du jeune Breton.

La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance, il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était attaché donnait à son corps.

--Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof, lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que vous en ferez?

--Je ne sais encore, répondit le marin.

--Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?

Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi, qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie.

--Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof.

XXI

KÉROUAC

Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la campagne environnante.

--Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus; prenons par Saint-Herblain.

--Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile. Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là, nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères.

Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt doublé les dernières maisons du petit bourg.

La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice. Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau connaissance.

Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils galopaient toujours cependant.

Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas, ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité semblait plus profonde encore.

Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la plus vive.

--Vous avez donc réussi? dit-il.

--Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon brave Kérouac.

--Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts; grand Dieu! seriez-vous blessés?

--Non pas, tonnerre!

--Vous vous êtes battus cependant?

--Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter chez toi le prisonnier.

--Un prisonnier!

--Fait à Nantes cette nuit même.

--Qui donc?

--Pinard.

--Le lieutenant de Carrier?

--En personne!

--Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère et ma fille!

--Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation.

--Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.

Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta.

--Pas ici, dit-il.

--Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.

--Oui.

Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.

--L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme, dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en prévision de l'hiver.

--Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave. Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et lie-le solidement au croc le moins élevé.

Keinec s'empressa d'obéir.

--Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire parler.

--Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy.

En ce moment Kérouac entra dans le cellier.

--Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard.

Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à Marcof.

--Le drôle revient à lui, dit-il.

--Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère!

Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé l'exécution de son plan.

--Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous soyons avertis des moindres événements du dehors.

Le vieillard hésita.

--Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété.

--Non.

--Tu me le promets?

--Je te le jure.

--Alors je vais veiller.

Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait encore ses sanglots.

--Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant?

--Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui apprenait qu'il avait perdu sa fille.

--Les monstres! murmura le gentilhomme.

Puis désignant Pinard:

--Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il.

--Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce qu'il soit revenu complètement à lui.

Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.

--Le voilà réveillé! dit froidement le marin.

--Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que mon corps!

--Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous défie; eh bien! nous allons voir.

Et s'adressant à Keinec:

--Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer.

Keinec sortit vivement.

--Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.

--Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan pour faire obéir les éléphants.

--Et quel est ce procédé?

--Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est insurmontable.

Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules.

--Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.

--Et vous croyez qu'il parlera?

--Vous allez voir par vous-même.

Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui servait de manche.

--Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le prisonnier.

Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé, agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard, ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement. Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se lisait sur son front légèrement relevé.

--La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.

--Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.

--Donnez-moi cela alors! dit le marin.

Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint vers Pinard.

XXII

LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC

A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient lieu à Nantes.

Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.

Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était tout naturellement au nombre des invités.

Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne paraissait nullement disposée à abandonner sa part.