Chapter 13
--En assignats?
--En or!
--Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.
--Tout juste.
--Et tu crois que nous payerons?
--Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.
--Pour qui nous prends-tu donc?
--Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes sept, vous êtes trois; allons-y gaiement!
--Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers ses deux compagnons. Faut-il payer?
--C'est mon avis, répondit Marcof en souriant.
--A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le visage de ses amis.
--Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons payer... mais pas en argent.
--Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.
--Je ne t'en parle pas non plus.
--De quoi parles-tu alors?
--D'un bon avis que je vais vous donner.
--C'est une monnaie qui n'a pas cours.
--Peut-être. Écoute-moi seulement.
Et Boishardy se leva à son tour.
--Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas? demanda-t-il en haussant la voix.
--Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma poche.
--Vous savez que leur tête est mise à prix?
--Oui.
--Combien Carrier estime-t-il une tête de chef?
--Trois mille livres.
--Voulez-vous les gagner?
--Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux nous le livrer?
--Oui.
--Quand cela?
--Ce soir même.
--Loin d'ici?
--Tout près.
--Et comment le nommes-tu?
--Boishardy!
--Tu nous le livreras?
--Je vous le jure!
--Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié.
--Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en livrerons deux au lieu d'un.
--Comment s'appelle le second?
--Marcof le Malouin.
--Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats nous amenaient de Saint-Nazaire?
--Lui-même.
--Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il donnerait deux mille livres de plus.
--Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout des vergues de son navire tous les misérables qui composent la compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur, ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner! Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de coeur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M. de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!
--Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec.
Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus, toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la gorge, l'envoya rouler sous la table.
--Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai fait voeu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.
Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.
Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible. Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait au dehors.
Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de l'agonie.
Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui avaient perdu les leurs.
Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy, demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler auprès de ses compagnons.
Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.
Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un oeil étincelant l'horrible spectacle.
--Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache. Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées aux âmes de l'enfer.
--Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que sept!
--Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous recommencerons bientôt.
--Dieu le veuille! fit Keinec.
--Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces charognes.
--La Loire est proche....
--Eh bien! jetons-y ces cadavres.
--Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont. Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que Brutus a envoyé chercher.
--Croyez-vous donc qu'il vienne?
--Je l'espère.
--Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du loup!
--Toujours est-il que nous devons l'attendre.
--Soit; attendons.
--Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.
Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche et la tendit à Keinec.
--Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que tu as été près de la guillotine.
--On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en ce moment n'en est que plus exact.
--C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.
Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray.
XVIII
MAÎTRE NICOUD
Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge, il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.
--De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte.
--De la part du citoyen Brutus.
--Où est-il, le citoyen Brutus?
--Chez moi.
--A l'auberge du quai?
--Oui, citoyen.
--Il est seul?
--Oh! non; il est avec des amis.
--Lesquels?
--Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne connais pas.
--Qu'est-ce que c'est que ces trois-là?
--Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.
--Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?
--C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné de venir le chercher.
Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir. A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût? Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard, avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement logique, il pensa à éclaircir la situation.
--C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le citoyen Fougueray moi-même.
--Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite?
--Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout, fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes hommes et je t'envoie au dépôt.
--Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud. C'est là tout ce que tu as à m'ordonner?
--Oui.
Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes.
--Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus. Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons affaire.
L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux, priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit la rive du fleuve.
--Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne, demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!
Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à quelque distance et complètement séparée des autres.
--C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?
Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se terminer.
La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse, mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres.
La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée, non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de fer.
Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement, essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit.
Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans le voir.
En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour étouffer un cri.
--Keinec! murmura-t-il.
Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.
--Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne....
Pinard s'arrêta.
--Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?
Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à coup il se frappa le front.
--C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à tout ceci.
Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage.
Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.
Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes, et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.
Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés avec les cadavres.
Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'oeil, car il fit un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers l'intérieur de la ville.
--Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.
Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette maison était le cabaret à l'enseigne du «_Rasoir national_,» cabaret où Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat, frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.
Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le coeur de dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres debout et vociférant.
--Vive Pinard! hurla la bande.
--Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger!
--Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte.
--Par qui? demandèrent sept ou huit voix.
--Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont souillé par leur infâme présence la terre de la liberté.
--Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec stupéfaction.
--Oui! répondit Pinard.
--Sont-ils nombreux?
--Où sont-ils?
--Quand les as-tu vus?
Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte effroyable.
--Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison.
--Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis?
--Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands causaient tranquillement assis auprès d'eux.
A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne connurent plus de bornes.
--A mort les chouans! s'écria-t-on.
--A la Loire les aristocrates!
--Vengeons nos frères!
--Mort aux aristocrates!
Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée, qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard, se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait se dire. Cet homme était Keinec.
Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue, lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu du terrible ami du proconsul.