Chapter 12
Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret. En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna:
--Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.
--Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!
--Alors j'en suis.
--Naturellement.
--Qu'est-ce que c'est?
--Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval?
--Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les envoyer au dépôt.
--Garde-t'en bien!
--Pourquoi?
--Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins.
--Comment sais-tu cela?
--J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle est pleine d'or.
Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément.
--Bah! fit-il. Tu es sûr?
--Puisque je te répète que j'ai vu!
--Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge.
--Mais tu me garderas ma part?
--Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à partager.
--Fais pour le mieux.
Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le sans-culotte revint auprès de ses compagnons.
--Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie de la compagnie Marat; nous les tenons!
--Qui ça? demanda l'un d'eux.
--Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure.
--Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.
--J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner le mérite de la découverte.
--Si nous les dénoncions?
--Eh! non.
--Pourquoi?
--Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre?
--Si, je l'ai vu.
--Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec Pinard et Carrier!
--C'est une idée, cela!
--J'en ai toujours, Spartacus!
--Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons nos sabres et nos pistolets.
--Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même.
--Si nous prévenions Pinard, tout de même?
--Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations, nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.
--Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix.
En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque côté du grand escalier du Bouffay.
--V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus.
XVI
LES NOYADES
Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus. Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble.
Carrier appelait cela «_les mariages républicains_.» On entendait des gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle.
--Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir, vieux! comment ça va?
--Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des chefs des noyeurs.
--Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands d'aristocrates?
--Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il drôle, ce Brutus!
Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison lorsqu'ils marchaient au supplice.
--Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.
--Quoi?
--On a rendu un décret au Comité aujourd'hui.
--Bah!
--Et un fameux, encore.
--Qui l'a rendu?
--Grandmaison.
--Et quoi qui dit, ce décret?
--Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents et amis qui sont à l'entrepôt» (historique).
--Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!
Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.
On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle; de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec désespoir:
--Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant.
Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes, la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant, Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux, présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du Département.
--Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié un envoyé du Comité de salut public.
--Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy.
--Fougueray, répondit Brutus.
--N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.
--Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte.
--Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.
--C'est facile.
--Quand cela?
--Ce soir, si tu veux.
--Je ne demande pas mieux.
--Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je l'enverrai chercher; je sais où le trouver.
Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un regard rapide.
--Le ciel est pour nous! murmura le marin.
Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.
--Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.
--Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.
Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers. Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches, l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne permettait pas de distinguer très bien.
Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation était terminée, et le misérable ajouta gaiement:
--La suite à demain!
Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.
Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de la compagnie Marat, sentait son coeur bondir dans sa poitrine devenue trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.
La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux, regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques se croisaient dans l'air.
Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous. Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun.
--Et maintenant, dit Brutus, allons boire!
La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas quittés depuis les noyades.
--Keinec? dit le marin à voix basse.
--Que veux-tu?
--Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?
--Oui.
--J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin; qu'en penses-tu?
--Je pense comme toi, Marcof!
--C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal, frappe tant que ton bras pourra frapper.
--C'est dommage qu'ils ne soient que sept.
--Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même.
--Et moi aussi! répondit Keinec.
Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers, dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay.
Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation, devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs économistes du XVIIIe siècle, avait voulu mettre ses théories en pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais, agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les émigrés, sa famille ayant pris la fuite.
La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos, fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin, nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles, travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres, des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de rendez-vous.
Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi, lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte s'ouvrit-elle aussitôt.
--Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le seuil.
--Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer demain matin.
Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et tous entrèrent dans le cabaret.
XVII
CHOUANS ET SANS-CULOTTES
Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.
--As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.
--Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud.
--Bien sûr?
--Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de Claude, le cabaretier de Richebourg.
Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole:
--C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?
--Personne que vous.
--Eh bien!... tu vas filer toi-même.
--Moi?
--Et vivement.
--Pourquoi?
--Ça ne te regarde pas.
--Et où veux-tu que j'aille à cette heure?
--Ça m'est tout à fait égal.
--Mais....
--Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt.
--Faut donc que je vous laisse ma maison?
--Oui.
--Toute la nuit?
--Oui.
--Cependant....
--Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des aristocrates?
Un geste atroce accompagna la phrase.
--Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux aubergiste en frissonnant de tous ses membres.
Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur.
--Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!
--Oui, citoyen oui!
Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande salle.
--J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a désigné Niveau.
Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres de la compagnie Marat.
--Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce soir?
--Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département, répondit Spartacus.
--Pourquoi?
--Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?
--Sans doute.
--Eh bien?
--Eh bien quoi?
--Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà!
--Mais on ne les juge donc pas?
--Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils pas tous coupables?
--Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi, qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas? Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?
--C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes, et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou vivants.
--Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien. Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore.
--Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me renseigner, lui?
--Le citoyen Fougueray?
--Oui.
--Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire!
--Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.
--Bah! nous verrons demain matin.
--Non, ce soir!
--Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray?
--Énormément.
--Cette nuit?
--Je te l'ai dit.
--Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?
--Ça ne te regarde pas.
--Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et peut-être par le désir de faire naître une querelle.
--Comment as-tu prononcé?
--J'ai dit: «Je veux le savoir!»
Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise, et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:
--Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il.
--Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate, moi!
--Eh bien! je vais lire pour toi.
Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui, récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard: «_Liberté! Égalité! ou la Mort!_»
--Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre! Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu?
--Je comprends que tu es un aristocrate!
--Bah! tu crois?
--Oui.
--Eh bien! crois-le!
--Va, tu feras connaissance avec la guillotine!
--Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore trempé!
Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray.
Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud, lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour passer une partie de sa colère.
--Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps!
Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna et s'adressant à Brutus:
--Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.
--Non!
--Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.
--Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te promener, tu me feras une commission.
--Avec plaisir, citoyen Brutus.
--Tu vas aller à Richebourg.
--Oui, citoyen.
--Tu connais la maison de Carrier?
--Sans doute.
--Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras que des amis l'attendent chez toi.
--C'est tout?
--Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la patrie est en danger! Ça le pressera.
--Bien.
--Il nous trouvera encore ici dans deux heures.
--J'y vais!
--Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que maître Nicoud s'esquivait avec empressement.
--Oui, répondit le marin.
--Alors buvons, et pas de rancune.
--Buvons, je le veux bien.
--Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy.
--Parlons-en.
--Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes?
--Depuis deux jours.
--Et il est bien avec Carrier?
--Je crois bien, c'est un ami de Pinard.
--Qu'est-ce que c'est que Pinard?
--Comment tu ne connais pas Pinard?
--Non.
--C'est drôle!
--Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous avions quitté Nantes.
--Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat. Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier; c'est lui qui fixe les rançons?
--Quelles rançons?
--Celles que payent les prisonniers.
--Les nobles?
--Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.
--Tiens! c'est très adroit, cela.
--Tu trouves?
--Parbleu!
--Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu approuves les rançons?
--Très bien!
--Et si tu étais incarcéré, tu payerais?
--Peut-être.
--Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant de la porte à laquelle il donna un tour de clef.
Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit néanmoins d'un ton parfaitement calme:
--Qu'est-ce qui te donne cette idée-là?
--Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur sabre.
Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en un clin d'oeil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux compagnons.
--Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte.
--Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus.
--Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température?
--A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.
--Et puis après?
--Après?
--Oui.
--Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à moins que....
--Que quoi?
--Que nous ne nous entendions.
--Alors parle.
--Nous avons besoin d'argent.
--Bon.
--Il nous en faut.
--Combien?
--Vingt-cinq louis chacun.