Le Mariage forcé

Part 2

Chapter 2 3,406 words Public domain Markdown

Je vous...

- Pancrace -

Point d'ambages (15), de circonlution.

(Sganarelle, le dépit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser la tête du docteur.)

Hé quoi ! vous vous emportez au lieu de vous expliquer ? Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons démonstratives et convaincantes, et par arguments "in Barbara", que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une pécore, et que je suis et serai toujours, "in utroque jure" (16), le docteur Pancrace.

- Sganarelle -

Quel diable de babillard !

- Pancrace -

(en rentrant sur le théâtre.)

Homme de lettres, homme d'érudition.

- Sganarelle -

Encore ?

- Pancrace -

Homme de suffisance, homme de capacité.

(S'en allant.)

Homme consommé dans toutes les sciences, naturelles, morales et politiques.

(Revenant.)

Homme savant, savantissime, "per omnes modos et casus" (17).

(S'en allant.)

Homme qui possède "superlative", fable, mythologie et histoire,

(Revenant.)

grammaire, poésie, rhétorique, dialectique et sophistique,

(S'en allant.)

mathématiques, arithmétique, optique, onirocritique (18), physique et métaphysique,

(Revenant.)

cosmométrie (19), géométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire (20),

(S'en allant.)

médecine, astronomie, astrologie, physionomie, métoposcopie (21), chiromancie, géomancie (22), etc.]

Scène VII. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Au diable les savants qui ne veulent point écouter les gens ! On me l'avait dit, que son maître Aristote n'était rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'autre ; peut-être qu'il sera plus posé et plus raisonnable. Holà !

Scène VIII. - Marphurius, Sganarelle.

- Marphurius -

Que voulez-vous de moi, Seigneur Sganarelle ?

- Sganarelle -

Seigneur docteur, j'aurais besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela.

(à part.)

Ah ! voilà qui va bien. Il écoute le monde, celui-ci.

- Marphurius -

Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement ; et, par cette raison, vous ne devez pas dire, je suis venu, mais, il me semble que je suis venu.

- Sganarelle -

Il me semble ?

- Marphurius -

Oui.

- Sganarelle -

Parbleu ! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.

- Marphurius -

Ce n'est pas une conséquence, et il peut vous le sembler, sans que la chose soit véritable.

- Sganarelle -

Comment ! il n'est pas vrai que je suis venu ?

- Marphurius -

Cela est incertain, et nous devons douter de tout.

- Sganarelle -

Quoi ! je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas ?

- Marphurius -

Il m'apparaît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré que cela soit.

- Sganarelle -

Hé ! que diable ! vous vous moquez. Me voilà, et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de "me semble" à tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.

- Marphurius -

Je n'en sais rien.

- Sganarelle -

Je vous le dis.

- Marphurius -

Il se peut faire.

- Sganarelle -

La fille que je veux prendre est fort jeune et fort jolie.

- Marphurius -

Il n'est pas impossible.

- Sganarelle -

Ferai-je bien ou mal de l'épouser ?

- Marphurius -

L'un ou l'autre.

- Sganarelle -

(à part.)

Ah ! ah ! voici une autre musique.

(A Marphurius.)

Je vous demande si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle.

- Marphurius -

Selon la rencontre.

- Sganarelle -

Ferai-je mal ?

- Marphurius -

Par aventure.

- Sganarelle -

De grâce, répondez-moi comme il faut.

- Marphurius -

C'est mon dessein.

- Sganarelle -

J'ai une grande inclination pour la fille.

- Marphurius -

Cela peut être.

- Sganarelle -

Le père me l'a accordée.

- Marphurius -

Il se pourrait.

- Sganarelle -

Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu.

- Marphurius -

La chose est faisable.

- Sganarelle -

Qu'en pensez-vous ?

- Marphurius -

Il n'y a pas d'impossibilité.

- Sganarelle -

Mais que feriez-vous, si vous étiez à ma place ?

- Marphurius -

Je ne sais.

- Sganarelle -

Que me conseillez-vous de faire ?

- Marphurius -

Ce qu'il vous plaira.

- Sganarelle -

J'enrage !

- Marphurius -

Je m'en lave les mains.

- Sganarelle -

Au diable soit le vieux rêveur !

- Marphurius -

Il en sera ce qui pourra.

- Sganarelle -

(à part.)

La peste du bourreau ! Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé.

(Il donne des coups de bâton à Marphurius.)

- Marphurius -

Ah ! ah ! ah !

- Sganarelle -

Te voilà payé de ton galimatias, et me voilà content.

- Marphurius -

Comment ! Quelle insolence ! M'outrager de la sorte, avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi !

- Sganarelle -

Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses ; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu.

- Marphurius -

Ah ! je m'en vais faire ma plainte au commissariat du quartier, des coups que j'ai reçus.

- Sganarelle -

Je m'en lave les mains.

- Marphurius -

j'en ai les marques sur ma personne.

- Sganarelle -

Il se peut faire.

- Marphurius -

C'est toi qui m'as traité ainsi.

- Sganarelle -

Il n'y a pas d'impossibilité.

- Marphurius -

J'aurai un décret contre toi.

- Sganarelle -

Je n'en sais rien.

- Marphurius -

Et tu seras condamné en justice.

- Sganarelle -

Il en sera ce qui pourra.

- Marphurius -

Laisse-moi faire.

Scène IX. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Comment ! on ne saurait tirer une parole positive de ce chien d'homme-là, et l'on est aussi savant à la fin qu'au commencement. Que dois-je faire, dans l'incertitude des suites de mon mariage ? Jamais homme ne fut plus embarrassé que je suis. Ah ! voici des Égyptiennes ; il faut que je me fasse dire par elles ma bonne aventure.

Scène X. - Deux Égyptiennes, Sganarelle.

(Les deux Égyptiennes avec leurs tambours de basque entrent en chantant et en dansant.)

- Sganarelle -

Elles sont gaillardes. Écoutez, vous autres, y a-t-il moyen de me dire ma bonne fortune ?

- Première Égyptienne -

Oui, mon bon monsieur ; nous voici deux qui te la dirons.

- Deuxième Égyptienne -

Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec la croix dedans (23), et nous te dirons quelque chose pour ton bon profit.

- Sganarelle -

Tenez, les voilà toutes deux avec ce que vous demandez.

- Première Égyptienne -

Tu as une bonne physionomie, mon bon monsieur, une bonne physionomie.

- Deuxième Égyptienne -

Oui, une bonne physionomie ; physionomie d'un homme qui sera un jour quelque chose.

- Première Égyptienne -

Tu seras marié avant qu'il soit peu, mon bon monsieur, tu seras marié avant qu'il soit peu.

- Deuxième Égyptienne -

Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille.

- Première Égyptienne -

Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le monde.

- Deuxième Égyptienne -

Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon monsieur, qui te fera beaucoup d'amis.

- Première Égyptienne -

Une femme qui fera venir l'abondance chez toi.

- Deuxième Égyptienne -

Une femme qui te donnera une grande réputation.

- Première Égyptienne -

Tu seras considéré par elle, mon bon monsieur, tu seras considéré par elle.

- Sganarelle -

Voilà qui est bien. Mais dites-moi un peu, suis-je menacé d'être cocu.

- Deuxième Égyptienne -

Cocu ?

- Sganarelle -

Oui.

- Première Égyptienne -

Cocu ?

- Sganarelle -

Oui, si je suis menacé d'être cocu ?

(Les deux Égyptiennes dansent et chantent.)

Que diable, ce n'est pas là me répondre ! Venez çà. Je vous demande à toutes les deux si je serai cocu ?

- Deuxième Égyptienne -

Cocu ? vous ?

- Sganarelle -

Oui, si je serai cocu ?

- Première Égyptienne -

Vous ? cocu ?

- Sganarelle -

Oui, si je le serai oui ou non ?

(Les deux Égyptiennes sortent en chantant et en dansant.)

Scène XI. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Peste soit des carognes qui me laissent dans l'inquiétude ! Il faut absolument que je sache la destinée de mon mariage ; et, pour cela, je veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et qui, par son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me montre tout ce que je puis demander.

Scène XII. - Dorimène, Lycaste, Sganarelle, retiré dans un coin du théâtre sans être vu.

- Lycaste -

Quoi ! belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous parlez ?

- Dorimène -

Sans raillerie.

- Lycaste -

Vous vous mariez tout de bon ?

- Dorimène -

Tout de bon.

- Lycaste -

Et vos noces se feront dès ce soir ?

- Dorimène -

Dès ce soir.

- Lycaste -

Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la sorte l'amour que j'ai pour vous, et les obligeantes paroles que vous m'aviez données ?

- Dorimène -

Moi ? point du tout. Je vous considère toujours de même, et ce mariage ne doit point vous inquiéter ; c'est un homme que je n'épouse point par amour, et sa seule richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point de bien, vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on passe mal le temps au monde, et qu'à quelque prix que ce soit il faut tâcher d'en avoir. J'ai embrassé cette occasion-ci de me mettre à mon aise, et je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps que je dis ; et je n'aurai pas longuement à demander pour moi l'heureux état de veuve.

(A Sganarelle, qu'elle aperçoit.)

Ah ! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien qu'on en saurait dire.

- Lycaste -

Est-ce là monsieur ?...

- Dorimène -

Oui, c'est monsieur qui me prend pour femme.

- Lycaste -

Agréez, Monsieur, que je vous félicite de votre mariage, et vous présente en même temps mes très humbles services : je vous assure que vous épousez là une très honnête personne. Et vous, Mademoiselle, je me réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait : vous ne pouviez pas mieux trouver, et Monsieur a toute la mine d'être un fort bon mari. Oui, Monsieur, je veux faire amitié avec vous, et lier ensemble un petit commerce de visites et de divertissements.

- Dorimène -

C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux. Mais allons, le temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir ensemble.

Scène XIII. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage ; et je crois que je ne ferai pas mal de m'aller dégager de ma parole. Il m'en a coûté quelque argent ; mais il vaut mieux encore perdre cela que de s'exposer à quelque chose de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser de cette affaire. Holà !

(Il frappe à la porte de la maison d'Alcantor.)

Scène XIV. - Alcantor, Sganarelle.

- Alcantor -

Ah ! mon gendre, soyez le bienvenu !

- Sganarelle -

Monsieur, votre serviteur.

- Alcantor -

Vous venez pour conclure le mariage ?

- Sganarelle -

Excusez-moi.

- Alcantor -

Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous.

- Sganarelle -

Je viens ici pour un autre sujet.

- Alcantor -

J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour cette fête.

- Sganarelle -

Il n'est pas question de cela.

- Alcantor -

Les violons sont retenus, le festin est commandé, et ma fille est parée pour vous recevoir.

- Sganarelle -

C'est n'est pas ce qui m'amène.

- Alcantor -

Enfin, vous allez être satisfait ; et et rien ne peut retarder votre contentement.

- Sganarelle -

Mon Dieu ! c'est autre chose.

- Alcantor -

Allons, entrez donc, mon gendre.

- Sganarelle -

J'ai un petit mot à vous dire.

- Alcantor -

Ah ! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie ! Entrez vite, s'il vous plaît.

- Sganarelle -

Non, vous dis-je. Je veux vous parler auparavant.

- Alcantor -

Vous voulez me dire quelque chose ?

- Sganarelle -

Oui.

- Alcantor -

Et quoi ?

- Sganarelle -

Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en mariage, il est vrai, et vous me l'avez accordée ; mais je me trouve un peu avancé en âge pour elle, et je considère que je ne suis point du tout son fait.

- Alcantor -

Pardonnez-moi, ma fille vous trouve bien comme vous êtes ; et je suis sûr qu'elle vivra fort contente avec vous.

- Sganarelle -

Point. J'ai des bizarreries épouvantables, et elle aurait trop à souffrir de ma mauvaise humeur.

- Alcantor -

Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera entièrement à vous.

- Sganarelle -

J'ai quelques infirmités sur mon corps qui pourraient la dégoûter.

- Alcantor -

Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte jamais de son mari.

- Sganarelle -

Enfin, voulez-vous que je vous dise ? Je ne vous conseille pas de me la donner.

- Alcantor -

Vous moquez-vous ? J'aimerai mieux mourir que d'avoir manqué à ma parole.

- Sganarelle -

Mon Dieu, je vous en dispense, et je...

- Alcantor -

Point du tout. je vous l'ai promise, et vous l'aurez, en dépit de tous ceux qui y prétendent.

- Sganarelle -

(à part.)

Que diable !

- Alcantor -

Voyez-vous ? J'ai une estime et une amitié pour vous toute particulière, et je refuserais ma fille à un prince pour vous la donner.

- Sganarelle -

Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur que vous me faites ; mais je vous déclare que je ne me veux point marier.

- Alcantor -

Qui, vous ?

- Sganarelle -

Oui, moi.

- Alcantor -

Et la raison ?

- Sganarelle -

La raison ? C'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que je veux imiter mon père, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier.

- Alcantor -

Écoutez. Les volontés sont libres ; et je suis homme à ne contraindre jamais personne. Vous vous êtes engagé avec moi pour épouser ma fille, et tout est préparé pour cela ; mais puisque vous voulez retirer votre parole, je vais voir ce qu'il y a à faire ; et vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Scène XV. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Encore est-il plus raisonnable que je ne pensais, et je croyais avoir bien plus de peine à m'en dégager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer de cette affaire ; et j'allais faire un pas dont je me serais peut-être longtemps repenti. Mais voici le fils qui vient me rendre réponse.

Scène XVI. - Alcidas, Sganarelle.

- Alcidas -

(parlant d'un ton doucereux.)

Monsieur, je suis votre serviteur très humble.

- Sganarelle -

Monsieur, je suis le vôtre de tout mon coeur.

- Alcidas -

(toujours avec le même ton.)

Mon père m'a dit, Monsieur, que vous vous étiez venu dégager de la parole que vous aviez donnée.

- Sganarelle -

Oui, Monsieur, c'est avec regret ; mais...

- Alcidas -

Oh ! Monsieur, il n'y a pas de mal à cela.

- Sganarelle -

J'en suis fâché, je vous assure ; et je souhaiterais...

- Alcidas -

Cela n'est rien, vous dis-je.

(Alcidas présente à Sganarelle deux épées.)

Monsieur, prenez la peine de choisir, de ces deux épées, laquelle vous voulez.

- Sganarelle -

De ces deux épées ?

- Alcidas -

Oui, s'il vous plaît.

- Sganarelle -

A quoi bon ?

- Alcidas -

Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma soeur après la parole donnée, je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je viens vous faire.

- Sganarelle -

Comment ?

- Alcidas -

D'autres gens feraient du bruit, et s'emporteraient contre vous ; mais nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur ; et je viens vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous coupions la gorge ensemble.

- Sganarelle -

Voilà un compliment fort mal tourné.

- Alcidas -

Allons, Monsieur, choisissez, je vous prie.

- Sganarelle -

Je suis votre valet, je n'ai point de gorge à me couper.

(à part.)

La vilaine façon de parler que voilà !

- Alcidas -

Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît.

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, rengainez ce compliment, je vous prie.

- Alcidas -

Dépêchons vite, Monsieur. J'ai une petite affaire qui m'attend.

- Sganarelle -

Je ne veux point de cela, vous dis-je.

- Alcidas -

Vous ne voulez pas vous battre ?

- Sganarelle -

Nenni, ma foi.

- Alcidas -

Tout de bon ?

- Sganarelle -

Tout de bon.

- Alcidas -

(après lui avoir donné des coups de bâton.)

Au moins, Monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre ; vous voyez que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me veux battre contre vous ; vous refusez de vous battre, je vous donne des coups de bâton : tout cela est dans les formes ; et vous êtes trop honnête homme pour ne pas approuver mon procédé.

- Sganarelle -

(à part.)

Quel diable d'homme est-ce ci ?

- Alcidas -

(lui présente encore deux épées.)

Allons, Monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer l'oreille.

- Sganarelle -

Encore ?

- Alcidas -

Monsieur, je ne contrains personne ; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous épousiez ma soeur.

- Sganarelle -

Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure.

- Alcidas -

Assurément ?

- Sganarelle -

Assurément.

- Alcidas -

Avec votre permission, donc...

(Alcidas lui donne encore des coups de bâton.)

- Sganarelle -

Ah ! ah ! ah !

- Alcidas -

Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé d'en user ainsi avec vous ; mais je ne cesserai point, s'il vous plaît, que vous n'ayez promis de vous battre, ou d'épouser ma soeur.

(Alcidas lève le bâton.)

- Sganarelle -

Eh bien, j'épouserai, j'épouserai.

- Alcidas -

Ah ! Monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à la raison, et que les choses se passent doucement. Car enfin vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, je vous jure ; et j'aurais été au désespoir que vous m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais appeler mon père, pour lui dire que tout est d'accord.

(Il va frapper à la porte d'Alcantor.)

Scène XVII. - Alcantor, Dorimène, Alcidas, Sganarelle.

- Alcidas -

Mon père, voilà Monsieur qui est tout à fait raisonnable. Il a voulu faire les choses de bonne grâce, et vous pouvez lui donner ma soeur.

- Alcantor -

Monsieur, voilà sa main ; vous n'avez qu'à donner la vôtre. Loué soit le ciel ! m'en voilà déchargé, et c'est vous désormais que regarde le soin de sa conduite. Allons nous réjouir et célébrer cet heureux mariage.

FIN DU MARIAGE FORCÉ.

Notes [from 1890 edition]

(1) "Mettez donc dessus", pour "mettez donc votre chapeau". Locution elliptique qui n'est plus d'usage, et dont nous avons déjà vu un exemple dans l'"École des femmes", acte III, scène IV.

(2) Donner un "cadeau" signifiait autrefois "donner un repas". Le P. Bouhours fait venir ce mot de "cadendo", parce que, dit-il, les buveurs chancellent et tombent et que c'est ordinairement comme finissent les "cadeaux". ----------- (3) Tous les passages placés entre deux crochets ne se trouvent que dans l'édition de 1682.

(4) Pancrace rassemble ici en une seule phrase deux expressions proverbiales qu'Érasme a recueillies dans ses "Adages", l'une de Térence, "tota errare via" ; l'autre de Macrobe, "toto coelo errare", et qui toutes deux veulent dire, donner dans la plus grande des erreurs, être à mille lieues de la vérité. Rabelais a traduit littéralement "toto coelo errare" : "Qui aultrement la nomme erre par tout le ciel". (A.)

(5) Des poings, des pieds, des ongles et du bec.

(6) Cet appel à la sévérité des magistrats fait allusion aux efforts sérieux de l'Université pour obtenir la confirmation de l'arrêt de 1624, lequel condamnait au banissement les nommés Villon, Bitault et de Claves, pour avoir pensé autrement qu'Aristote.

(7) "Fieffé", vient de "Fief". Il se dit de ceux qui ont quelques vices. Dans ce sens, il signifie "achevé", comme qui dirait un homme à qui il ne manque rien d'un tel vice ; de la même façon qu'il ne manque rien pour posséder un fief à celui qui l'a reçu de son seigneur. (Caseneuve.) -- Les précieuses prenaient ce mot en bonne part, et disaient d'un amant bien accueilli des dames, que c'était "un galant fieffé".

(8) Le vide existe dans le nature.

(9) C'est-à-dire, si elle a pour objet la "perception", le "jugement", et le "raisonnement", ou ce dernier seulement.

(10) Les catégories étaient un moyen de classer toutes les pensées de l'entendement humain. Aristote en comptait dix.

(11) Il s'agit de savoir "si l'essence d'un bien se trouve dans ce qu'on désire ou dans ce qui convient."

(12) Cette question est aussi inintelligible que les précédentes sont ridicules. En recueillant toutes ces subtilités scolastiques, Molière voulait se moquer du faux savoir, et devenait le vengeur du bon goût, après l'avoir été du bon sens.

(13) "L'indice et le miroir de l'âme". C'est ce que Pancrace traduit encore par les mots de "truchement" et d'"image". (A.)

(14) "Arcanes", mot latin francisé ; il signifie secret mystérieux. Plus bas, "ratiociner", pour "raisonner", terme de logique qui n'a jamais été en usage que dans les écoles.

(15) Point d"ambages", c'est-à-dire, point d'embarras de paroles.

(16) La jurisprudence se composait de deux corps de droit, l'ecclésiastique et le civil. "In utroque jure" veut dire, dans l'un et l'autre droit. Un docteur "In utroque jure" était donc celui qui professait le droit civil et le droit canon.

(17) Par tous les cas et les modes imaginables.

(18) Art d'interpréter les songes.

(19) Mesure de la terre.

(20) "Spéculoire" et "spéculatoire". -- La "spéculatoire" est l'art d'interpréter les éclairs, le tonnerre, les comètes, et autres météores ou phénomènes semblables. La "spéculoire" est la partie de l'art divinatoire qui consiste à faire voir dans un miroir les personnes ou les choses que l'on désire connaître. (A.)

(21) Art de conjecturer le sort d'une personne par l'inspection des traits de son visage. Cardan a fait un volume in-folio fort curieux sur cette science chimérique.

(22) "Chiromancie", divination par l'inspection des lignes de la main. -- "Géomancie", art de deviner, soit par des lignes qu'on trace au hasard sur la terre, soit par les fentes naturelles qu'on remarque à sa surface. (A.)

(23) C'est à dire une pièce "à la croix", par allusion à la croix représentée sur certaine pièce de monnaie.