Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe

Part 9

Chapter 93,782 wordsPublic domain

Et comme elle riait, ses yeux bleus, encore câlins comme ceux d'un enfant, fixés sur le vieillard, celui-ci eut un hochement de tête admiratif, et songea: «Merveilleusement joué, Guillaumette! Pas un trouble de physionomie, pas un aveu devant témoin! Tu es de ma race!»

Puis, comme la valse avait pris fin, et que tous les yeux se tournaient à présent vers Guillaumette de Rueil et vers lui, M. de Rabelcourt, jusque-là très grave, ajouta d'un air dégagé, à voix haute:

--Plus Watteau que jamais, ma nièce!

--Vous trouvez?

--Fraîche, mince, une taille de jeune fille!

Le sourire s'accentua sur les lèvres de madame de Rueil. Une pensée drôle dut lui traverser l'esprit.

--Toujours diplomate! répondit-elle. Vous ne changez pas non plus, mon oncle! Voulez-vous venir avec moi: Édouard est de ce côté?

En parlant, elle entraînait M. de Rabelcourt vers un petit salon où une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraités de la danse, jouaient aux cartes. Au moment où madame de Rueil entrait, l'un d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il était grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez dessinait une courbe accentuée au-dessus d'une forte moustache. Chez lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre d'expressions simples, sans nuances intermédiaires, le premier mouvement se lisait à livre ouvert. Il ne put dissimuler une impression de contrariété que M. de Rabelcourt nota précieusement. Mais, en homme bien élevé, il se ressaisit vite, se leva, tendit la main:

--Tiens, mon oncle? dit-il. Vous êtes si rare ici que vous me voyez étonné. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry?

--A peu près, mon neveu.

--J'en suis ravi, parce que j'espère qu'elle vous retiendra près de nous.

--Oh! cela dépend, je ne suis pas encore fixé, vous comprenez?

M. de Rabelcourt avait dit cela la tête haute, les yeux fixés sur ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire étouffé apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrivée de l'oncle n'avait rien qui enchantât le neveu.

Déjà le diplomate s'était mêlé aux invités qui remplissaient la pièce voisine. Guillaumette le présentait. On s'empressait autour de lui. Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperçu, soit à la fameuse fête de Monant, soit dans le monde, à Paris. «Ce cher ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de ce bal à l'ambassade d'Autriche, à la fin du second Empire..» M. de Rabelcourt répondait: «Parfaitement.» Il se souvenait de tout. Il avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: «Madame de Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell; ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge...» En même temps, des mots se croisaient derrière lui, chuchotés: «Comment, ma chère, ministre?--Oui, plénipotentiaire.--Ah! très bien! où donc?--En Amérique, autrefois, je ne sais pas trop.--Amusant?--Tout à fait!»

Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans décourager aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilégiées qu'il désirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup d'œil plus attentif, plus ému, qui disait: «Je vous reviens.» Il revint bientôt, en effet, après avoir fait le tour du salon, et, comme la danse recommençait, alla s'asseoir à côté de la baronne de Saint-Saulge, qui rangea sa traîne avec un sourire flatté. Deux douairières, non expressément invitées, l'encadrèrent. Quelques toutes jeunes châtelaines formèrent cercle devant eux. Celles qui étaient moins jeunes et moins candides préférèrent danser. M. de Rabelcourt débuta par complimenter sa voisine, à voix très basse, sur la façon de son corsage. Les sept femmes se penchèrent pour recueillir les mots de l'ancien ministre, et elles s'épanouirent toutes. Alors, se sentant écouté, étudié, maître de son auditoire, retrouvant ce léger frisson d'aise que doivent éprouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il se mit à causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un renouveau; on vit reparaître les hamacs suspendus aux lianes fleuries, Pepita la Péruvienne, dont le nom rassemble les lèvres comme pour un double baiser; Juana, «sombre et jalouse créature», d'autres encore, dont le souvenir, habilement mêlé à des noms d'empereurs, de présidents de Républiques lointaines, de fleuves et de montagnes, éveillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une idée de la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et, sans s'interrompre, à cause de la grande habitude qu'il avait des mêmes récits, il pouvait lever les yeux au delà de son petit cercle, et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par exemple, que madame de Rueil, invitée trois fois dans un court espace de temps, avait refusé de danser, et s'était mise au piano. Il notait en lui-même qu'elle était un peu rouge et agitée, et que, parfois, se penchant à droite du clavier, tout au bout du salon, là-bas, elle jetait sur le groupe un regard de maîtresse de maison, qui pensait: «Mes amies ne dansent plus depuis que mon oncle est là.» L'oncle songeait: «Elle est inquiète.» Cela ne l'empêchait pas de discourir. Les phrases se succédaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme au piano, également faciles, pleines de la même gaieté légère, banale et mesurée.

Elles produisirent assez vite l'inévitable ennui des musiques faciles. Les imprudentes qui avaient recherché le voisinage du diplomate s'aperçurent que celui-ci prenait plus de plaisir à raconter qu'elles-mêmes à écouter; elles se rendirent compte qu'elles rajeunissaient, tout simplement, un vieux succès de salon; elles commencèrent à trouver que les histoires d'Amérique n'avaient de nouveauté que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et elles regrettèrent de s'être laissées prendre au piège. Une à une, elles écartèrent leur chaise, élargirent le cercle, promenèrent des yeux quêteurs autour du grand salon, appelèrent au secours d'un mouvement de paupière, se laissèrent inviter, et, s'excusant d'un geste navré auprès de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne plus revenir.

Il ne resta, dans l'angle de l'appartement, que les deux vieilles dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui s'attendaient à moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge, femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par l'insolence naturelle de son esprit, l'exubérance de ses gestes, le timbre de sa voix qui était cristallin, par la vengeance qu'elle tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient à une autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et surtout à cause de l'intimité qu'il savait maintenant exister entre madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien expérimenté, il réfléchissait que Guillaumette pouvait se dérober, ou ne pas tout dire, tandis qu'il avait là, ce soir, une occasion unique de s'instruire, un témoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne demandait sans doute qu'à être indiscrète. Interroger sans rien livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des réponses précises, avoir l'air de tout connaître pour obtenir un secret, tel avait été, dans la vie publique, le procédé classique de M. de Rabelcourt. Il résolut de l'employer de nouveau.

Dès qu'il se sentit seul, ou à peu près, avec madame de Saint-Saulge, il se détourna insensiblement de la douairière de droite, opéra une conversion à gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil où la baronne était pelotonnée:

--Je vois avec plaisir, dit-il, que vous êtes, madame, l'une des meilleures amies de ma nièce. Elle a besoin d'appui, la chère petite!

--Oui, nous nous entendons à merveille, bien que nos caractères soient très différents.

--Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui rapprochent les natures les plus opposées.

--Nous habitons tout près l'une de l'autre, en effet, repartit madame de Saint-Saulge. Jusqu'à ces derniers mois, nous nous connaissions sans doute, mais nous nous sommes liées surtout pendant ce long congé que monsieur de Rueil a passé tout entier à Monant. Je viens chez elle, elle vient chez moi, c'est-à-dire ils viennent. Oui, je l'aime beaucoup, cette pauvre chérie, si bonne, si oublieuse d'elle-même...

--Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre?

--Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses misères? même les plus heureuses, même Guillaumette?

Il se pencha un peu plus, et murmura:

--Vous savez donc tout, vous aussi?

Madame de Saint-Saulge se déplaça légèrement dans son fauteuil, afin de rétablir les distances que M. de Rabelcourt tendait à rapprocher; elle regarda fixement le diplomate, se demandant: «Que veut-il dire? A quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de ce ménage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux dénicheur de nids, et ne nous avançons pas!»

Elle répondit donc, du ton le plus simple, en jouant avec la chaîne d'or de son face-à-main, qu'elle enroulait sur le bois de son éventail:

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Que Guillaumette, d'abord, a l'air préoccupée.

--Je ne trouve pas.

--Elle nous regarde sans cesse, voyez!

--Apparemment nous lui sommes chers, tous deux.

--Elle ne danse pas!

--C'est... tout naturel.

--Non, madame, ce n'est pas naturel. Elle adorait la danse autrefois... Elle souffre. N'essayez pas de me tromper: j'ai deviné l'injure qu'on lui a faite, le délaissement, l'abandon... Pauvre petite!

Madame de Saint-Saulge eut un sursaut. Elle releva vivement les yeux, qui suivaient les saluts de huit danseurs de menuet, et prit son face-à-main pour mieux considérer M. de Rabelcourt. Toute sa jeunesse amusée, son large mépris de la finesse des hommes, son ravissement de trouver une occasion de berner un diplomate, l'espièglerie de l'enfant, persistante et vivante chez la femme de trente ans, s'épanouirent dans le regard dont elle fit le tour du visage inquiet de son interlocuteur. Et, ravie d'enfoncer M. de Rabelcourt dans sa méprise, penchant un peu la tête:

--Vous voulez parler de leur liaison? dit-elle.

--Justement!

--Bien forte!

--J'en étais sûr! dit M. de Rabelcourt en s'enhardissant. Je l'avais deviné à ses signes certains. Mais quel triste événement, madame, et invraisemblable!

--Invraisemblable? Non. Je m'y attendais, et d'autres avec moi, tout le monde...

Elle souriait. Il prit une physionomie plus grave encore pour ajouter:

--Vraiment? Est-ce que le voisinage se doute de quelque chose?

--Un soupçon, vague encore. C'est si récent!

--Deux mois, peut-être?

--Pas plus de trois, assurément, dit madame de Saint-Saulge en riant tout à fait.

--Je vous envie, madame, fit M. de Rabelcourt, de parler d'une situation pareille avec tant de détachement. Vous n'avez pas, comme moi, des liens étroits de parenté avec Guillaumette. Dites-moi: a-t-elle fait des reproches à son mari? Y a-t-il eu des scènes?

--Mais, je n'en sais rien! répondit la jeune femme, en ouvrant son éventail... Personne n'en peut rien savoir... vous me demandez des détails d'une intimité...

--Tant mieux! mille fois tant mieux, madame! Je suis heureux qu'il n'y ait pas de scandale. Un simple murmure dans le voisinage... Ma nièce est si brave qu'elle a dissimulé... On ne lui reproche rien, j'espère, pas la plus légère faute?

--Comment dites-vous?

--Je dis qu'Édouard est le seul coupable, et que c'est bien ce que je pensais!

--Mais non, monsieur, il ne l'est pas!

--Vous l'absolvez?

--Sans doute: un homme accompli, sérieux et gai, charmant, que tout le monde aime!

«C'est elle», pensa M. de Rabelcourt.

Il se leva, sévère, et, incapable de contenir son indignation:

--Madame, murmura-t-il, vous êtes très jeune. Mais dussé-je vous paraître appartenir à l'âge du fer ou de la pierre, je trouve la conduite de monsieur de Rueil inqualifiable.

La baronne de Saint-Saulge, luttant contre le fou rire, répondit après un instant:

--Quel drôle de dictionnaire vous avez, monsieur!

--Ce n'est pas une question de dictionnaire, madame; c'est le fond même de nos sentiments qui diffère... complètement... complètement.

Il salua, et la jeune femme suivit, de ses yeux où le rire diminuait, cet oncle singulier qu'elle n'avait pas encore catalogué dans sa riche collection de souvenirs mondains.

Il faisait chaud. La soirée manquait d'entrain depuis l'arrivée de ce personnage encombrant qui semblait accaparer, de loin, l'attention de madame de Rueil et, de près, celle de madame de Saint-Saulge. Elle se traîna une demi-heure encore, jusqu'au thé. Puis, le bruit des voitures, tournant une à une devant le château, fit crépiter les vitres. Les voisins se séparèrent avec des «Charmante soirée, à bientôt», qui n'étaient pas tout à fait aussi faux qu'ailleurs. Madame de Saint-Saulge, en prenant congé de son amie, lui dit à l'oreille:

--Exquis, ton oncle!

--Tu trouves?

--Impossible de s'ennuyer un instant avec lui. Il a inventé sur ton compte une histoire folle. Je l'ai emballé. Nous avons fini par nous dire des injures. Je viendrai te conter cela demain matin.

Guillaumette répondit, avec le sourire calme qui lui était habituel:

--C'est cela, chérie, à demain.

Et elle demeura au salon, seule avec M. de Rabelcourt, tandis que son mari reconduisait un groupe d'amis jusqu'au perron.

A peine la porte fut-elle fermée, que M. de Rabelcourt, ressaisi par le sentiment de sa mission, s'approcha de la jeune femme et, serrant entre ses deux mains la main de sa nièce, lui dit tragiquement, à mots pressés:

--Nous n'avons qu'un moment, Guillaumette... J'en sais long... Tu me diras le reste... Nous agirons de concert, ma pauvre enfant!

Elle n'eut pas l'air de comprendre.

--Mais, je n'ai rien à vous dire, mon cher oncle!

--N'équivoquons pas. Rien ce soir, mais demain? Tu m'as appelé?

--Non.

--Ta lettre!

Guillaumette de Rueil rougit jusqu'à son auréole blonde. Embarrassée, hésitante, confuse, elle demeura un moment sans rien dire, se demandant s'il fallait ou non se confier à l'oncle si peu discret, qu'elle avait eu le tort d'alarmer. Elle se décida pour la négative, et, mettant ses deux bras sur les épaules du vieillard, rieuse et caressante, elle l'embrassa en disant:

--J'ai écrit cela dans un moment de folie. Vous saurez tout un jour, bientôt, je vous le promets. Ne vous alarmez de rien. Je ne pense plus rien de ce que je disais... Si vous voulez me faire plaisir...

--Certes oui!

--Eh bien! n'insistez pas. Oubliez la lettre. Surtout, n'y faites jamais allusion devant Édouard! Il serait furieux contre moi.

--Allons, mon cher oncle, dit Édouard de Rueil en entrant, une partie de billard, voulez-vous? Il n'est que onze heures!

--Je vous remercie, mon neveu, dit froidement M. de Rabelcourt. J'ai cent vingt-sept lieues de chemin de fer dans le corps, et beaucoup de soucis dans l'esprit. Je te prie de sonner le valet de chambre, Guillaumette; je me retire.

Un moment plus tard, sur la première volée de l'escalier, M. de Rabelcourt, très digne, suivi de son ombre agrandie qui tournait sur le mur, montait, en posant les deux pieds sur chaque marche, et par petites enjambées saccadées qui faisaient valoir la forme et l'élasticité de son mollet. Devant lui, le valet de chambre portait le bougeoir. Dans le grand salon, derrière la porte entre-bâillée, monsieur et madame de Rueil, pris d'un accès de gaieté, se disaient:

--Qu'est-ce qu'il a, votre bonhomme d'oncle, Guillaumette? Je le trouve d'un baissé! Comprenez-vous pourquoi il me fait une tête pareille?

--Pas encore. Je le saurai demain.

--Est-il de passage, au moins?

--J'espère...

--Vous ne l'avez pas invité?

--Oh! pas précisément!

--Délivrez-m'en, dites! Pour nos derniers jours, est-ce gai? A la fin de la semaine, nous réintégrons Limoges. S'il reste ici, je considère mon congé comme déjà fini!

Elle réfléchit un moment, et dit:

--Je trouverai en dormant.

Lui, habitué à ce qu'elle eût de l'esprit pour deux, il la regarda avec admiration, la crut sur parole, et déjà délivré, demanda:

--Si nous montions, nous aussi?

Et ils montèrent, sans valet de chambre et sans solennité.

III

M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxième, à travers le plafond, le tinrent éveillé une partie de la nuit. Il eut le temps de combiner son plan de bataille. Malgré tout, son esprit s'était reposé; ses idées se classaient d'elles-mêmes; sa vieille expérience lui conseillait, sans même hésiter, la conduite à tenir:

--Je me trouve en présence d'un cas bien simple, et bien connu. Une femme est trompée. C'est elle. Dans le premier moment de son indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parent accourt. Elle s'affole à la pensée de compléter l'aveu, d'analyser elle-même son mal, elle hésite par pudeur, par crainte aussi des conséquences nécessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colère, la séparation probable. Que doit-il faire? Premièrement rester, afin d'augmenter les preuves qu'il possède déjà, et deuxièmement, quand il aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui dire paternellement: «Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est acquise; agissons!»

A l'heure du premier déjeuner, il trouva la famille rassemblée dans la salle à manger. Les enfants étaient sous les armes, en sarraux immaculés, rangés par taille décroissante, à côté de leur mère, Jean et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les deux bras de sa mère, se tenait debout, fléchissante sur ses chaussons de laine.

--Bonjour, mon oncle!

Trois voix fraîches saluèrent M. de Rabelcourt qui entrait, trois sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et s'effacèrent lorsque, en récompense, l'oncle distrait, peu paternel, n'eut donné à chaque enfant qu'une petite tape sur la joue.

--Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils?

--Ma chère, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jugé les femmes avant vingt ans et les hommes avant trente.

Il serra la main d'Édouard de Rueil, qui s'était levé à moitié de la chaise où il était assis, et disait:

--Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui?

--Toujours, mon neveu.

--Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs penchés, rires discrets, rien n'y manquait.

--Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant sa tasse de chocolat à la crème.

--Comment! s'écria Guillaumette, qui nouait la serviette derrière le cou de Roberte, Thérèse ne vous a pas séduit? Elle plaît à tout le monde!

M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'œil de pitié, comme à une enfant qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tête, un peu étonné, de l'autre côté de la table:

--Une évaporée!

--Pleine de bon sens, pleine de cœur, dit Édouard.

--Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil: je crois qu'elle en a pour deux.

Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui ressemblaient à tous les autres.

--Votre meilleure amie? ajouta-t-il.

--Sans doute.

--Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirmé; vous me le répétez; je n'en doute aucunement, mais je prétends que Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie--il appuya sur l'épithète--m'a tenu des propos...

--Légers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure s'épanouissait d'aise. Mais vous avez dû les provoquer? Je vous connais: vous êtes ermite, mais pas de la stricte obédience. Avouez que vous avez raconté à madame de Saint-Saulge de ces histoires de l'Amérique du Sud...

--Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il était question de ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immédiats...

Il s'arrêta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considérable. Et M. de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lèvres serrées, ajouta:

--Sans insister davantage, pour le moment, je vous répète qu'elle a fait étalage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je n'ai pas la prétention d'être un modèle, mais enfin, entre sa morale et la mienne, il y a, Dieu merci, un abîme.

--Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquiète de la tournure que prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez que l'abîme est un tout petit fossé.

--Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne à dix lieues d'ici.

--Parlez pour vous! répondit Rueil, qui se montait.

--Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M. de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir à cent lieues d'ici que dans votre maison!

--Madame la baronne de Saint-Saulge désirerait dire un mot à madame, dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans le petit salon.

Guillaumette de Rueil, après un instant de surprise, se souvint du rendez-vous donné la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre enfants, barbouillés, qui achevaient de manger, n'ayant pas soufflé mot:

--Mes mignons, fit-elle, vous demanderez à votre grand-oncle sa plus belle histoire d'Amérique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gâtez-les pendant cinq minutes. Et ne dites pas de mal de mon amie derrière moi, ce serait la trahir.

Elle adressa à son mari un regard plein de recommandations prudentes, auquel Édouard de Rueil répondit par un haussement d'épaules qui voulait dire: «Je vais me taire, mais ne me laissez pas longtemps en présence de votre oncle: il m'exaspère!»

Puis elle traversa l'appartement et sortit.

M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne prononça plus un mot, et remonta dans sa chambre.

Édouard de Rueil ne le retint pas.

IV

Après cinq minutes de conversation, les deux jeunes femmes se levaient et s'embrassaient.

Madame de Rueil avait des larmes au bord des yeux. L'autre riait.

--Vous êtes folle, Guillaumette, de pleurer parce que votre oncle n'est pas bon psychologue!

--Soupçonner mon mari! Inventer une histoire pareille! En parler dans un bal, chez moi! Faire un visage de justicier devant Édouard qui n'a pas un tort, que j'aime, que je... vous admettez cela?

--Pourquoi avez-vous écrit?

--Je ne savais pas ce que je faisais.

--Dites tout à votre mari!

--Il m'en voudra. Il trouvera que j'ai été sotte, et il aura raison. Et cependant, si je ne dis rien, nous aurons une scène de famille, Rabelcourt contre Rueil.

--Faites mieux.

--Quoi donc?

--Cédez-moi Édouard. Je l'invite à déjeuner. Tout s'arrange: ma voiture est au bout du parc; nous partons à l'instant, lui et moi; je le garde jusqu'à cinq heures; vous aurez le temps de mettre votre oncle à la raison, et, quand ils se rencontreront, il n'y aura plus de nuages pour faire l'éclair.

--Admirable! Mais ne dites rien de ma lettre!

--C'est promis.

Guillaumette essuya ses yeux, traversa le salon, entr'ouvrit la porte de la salle à manger, et, passant la tête dans l'ouverture:

--Édouard, dit-elle, bonne nouvelle! La maison est intenable avec ce pauvre oncle, qui me semble de plus en plus original. Madame de Saint-Saulge va vous sauver: elle vous invite à déjeuner.

--J'y cours! dit Rueil. Tâchez de le liquider! Qu'est-ce qu'il a donc contre moi?

--Je vais vous conter cela, dit madame de Saint-Saulge en lui prenant le bras.