Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe

Part 4

Chapter 43,963 wordsPublic domain

»Il a fallu répondre. J'étais contente qu'il fût meilleur que moi, qui n'ai pas ses excuses, et qui suis de médiocre pratique... Des excuses, j'en ai peut-être d'autres, en y songeant bien: j'ai maman, qui n'est guère dévote; j'ai la vie d'employée, qui n'a pas beaucoup de ces exemples-là autour d'elle... J'ai promis d'instruire M. Louis Morand. Mais il faudra d'abord former le professeur, qui n'est pas de premier ordre... Je ne puis pas dire combien j'étais heureuse de cette causerie à plein cœur, sans l'ombre d'une hypocrisie de part ou d'autre. Mon grand Paris s'était fait presque silencieux: on ne peut pas lui demander le silence complet. L'air venait du Bois, si doux qu'à le respirer je me sentais m'attendrir. M. Morand, quelquefois, suivait de l'œil les nuages roses, et leur souriait. J'ai trouvé cela dangereux, pour une petite Evelyne Gimel qui n'aura pas de conseil véritable, dans cette grave affaire, et qui a beaucoup de mal déjà à prendre quarante-huit heures de réflexion. J'ai rompu cette mélancolie d'amour qui nous prenait tous deux. J'ai demandé:

»--Où avez-vous fait l'exercice, ce matin, monsieur?

»--A Issy-les-Moulineaux.

»--Vous voulez dire Issy-les-Aéroplanes?

»--Justement, j'en ai vu deux.

»--Comme j'aurais voulu être là! Ma passion! J'achète tous les jours un journal pour savoir quand nous volerons. Qui était-ce? Delagrange? Malécot? Ferber? la dame aviatrice?

»--Aucun d'eux, mais des nouveaux, des tout jeunes, qui se sont lancés en l'air, portés par des ailes, en toile très fine, qui ressemblaient à celles d'un papillon.

»--Contez-moi cela!

»--J'aimerais mieux vous le raconter demain...

»Il avait l'air si grave que j'ai bien vu que mon rire, à moi, sonnait faux. Il avait tant de bon amour dans les yeux que j'ai dit oui. J'ai promis de revenir, pour la dernière fois.»

_Jeudi, 18 juillet._

«C'est le troisième soir de mon amour. Hélas! le dernier de ma joie! Tout est brisé. J'écris ceci à je ne sais quelle heure de la nuit, pendant que madame Gimel--il faut que je l'appelle ainsi à présent--pleure, elle aussi, et souffre presque autant que moi.

»Cela débutait si bien, mon amour! Ce soir encore, à six heures dix, sur la terrasse que nous avions choisie pour nos accordailles, il m'attendait, lui, et il avait, comme moi, toute une marée montante de pensées dans le cœur. Je ne lui avais pas dit que je commençais à l'aimer; j'allais le lui dire; il ne me faisait plus peur. En sortant de la banque, je regarde en l'air, et je reçois sur la joue une goutte d'eau: il pleuvait. Un autre jour, tous les jours, j'aurais été furieuse, car j'étais sans parapluie; eh bien! j'ai étendu mes dix doigts, las d'avoir tapoté les touches de ma machine, et j'ai dit, je me rappelle:

»--J'arriverai fripée s'il le faut, mais cela ne me fait plus rien; il m'aime, à présent, et moi, je vais lui dire que je l'aime!

»Pourquoi? C'est le secret des mots d'hier, des mots qui sont des graines et qui lèvent leurs deux premières feuilles dans une nuit. Et je ne suis pas allée au rendez-vous en prenant des détours, non, mais tout droit, sous la bruine qui tombait et que j'aurais voulu qu'il pût boire sur ma joue. Lui, il était à son poste de guetteur; je voyais sa haute silhouette, de loin, au-dessus de la balustrade blanche, entre deux troncs d'arbres; et puis, j'ai vu son visage immobile; nous étions attirés l'un par l'autre, et moi seule j'avançais; j'ai vu ses yeux qui étaient tout pleins de moi; j'ai monté; personne n'était là que nous; j'ai couru, et j'ai dit:

»--Je vous aime!

»Alors, oh! alors, ses yeux se sont emplis de larmes, subitement. Et, lui pleurant, moi presque, sous la pluie, dans ces Tuileries désertes, nous étions infiniment heureux. Je crois que nous marchions très doucement, mais je ne suis pas sûre. Nous étions, dans nos cœurs, fiancés. Il m'a regardée longtemps, sans mot dire, ses yeux fermes, ses yeux de commandement et de justice fixés sur les miens, et je voyais trembler, au coin de ses lèvres, des mots d'amour qu'il était trop ému pour prononcer. Il était devenu muet.

»--J'ai tout compris, monsieur, mais il pleut. Si nous rentrions?

»Une pluie véritable tombait. J'avais dit étourdiment: si nous rentrions?

»Mais où? La grande serre des Tuileries était là, toutes ses baies vitrées bien ouvertes, laissant voir les palmiers, les orangers, les bananiers, les fougères, et défendue seulement par une chaînette de fer qui, d'un pilier à l'autre, faisait feston. Ma foi, nous entrâmes; je m'adossai à une caisse et M. Morand s'adossa à la même. C'était une très grande caisse; nous étions sous l'oranger, et je ne sais pas si cela porte chance, mais je ne vivrai jamais des minutes plus douces. Il regardait devant lui, la pluie qui tombait, et moi de même, et je crois bien que nous ne voyions rien, que l'avenir, dont nous ne parlions pas. Il avait pris ma main, et il la pressait souvent, et même, dans l'intervalle, je la sentais petite, confiante, aimée entre ses doigts très rudes, mais qui tremblaient. Ce qu'il me disait? Peu de chose; c'était une espèce de plainte qui me semblait délicieuse et qu'il appelait «raconter sa jeunesse».

»--J'ai souffert, répétait-il, jusqu'au moment où je vous ai connue. Ma vie a été seule, pauvre, et vous voici enfin.

»Quel bonheur il y avait pour moi, et pour lui, dans cette tristesse passée! Je compatissais. J'avais le sentiment que je commençais mon rôle de femme, qui est de consoler. Il radotait, et moi aussi, pour que cela durât. Nous laissions des silences entre les mots; mais ils étaient remplis par une espèce de pitié amoureuse, qu'il demandait et que je donnais. Il y a un langage, d'âme à âme, qui n'a point de paroles; c'est comme une couleur changeante dont on se serait enveloppé. Contre mon habitude, je n'étais pas gaie. Je ne retrouvais pas ce qui a été ma manière d'être heureuse jusqu'à présent. Je ne souhaitais rien tant que l'entendre dire toujours:

»--J'ai souffert, et vous voici enfin.

»Tout à coup, une porte s'ouvrit dans le fond de la serre; un jardinier entra par derrière les palmiers.

»--Eh bien! les amoureux! Pas gênés! Voulez-vous filer! C'est pas une marquise de restaurant, la serre des Tuileries!

»M. Louis Morand est un homme de sang-froid. Je l'ai bien vu. Il s'est dressé. Il a observé le jardinier qui arrivait, et, à trois pas, il lui a dit tranquillement:

»--Vous vous appelez Jean-Jules Plot, caporal, il y a trois ans, à la troisième du 2. Est-ce vrai?

»--Peut-être bien. Et vous?

»--Lieutenant Louis Morand. Vous n'étiez pas dans ma compagnie, mais je vous reconnais bien.

»--C'est que vous êtes en civil, mon lieutenant, excusez.

»Alors, ils se sont écartés de moi, et j'ai entendu le jardinier qui disait très bas:

»--Mes compliments: elle est tout à fait chic votre bonne amie, mon lieutenant.

»--Dites ma fiancée, Jean-Jules Plot.

»Et, se détournant, il m'a regardée. Ah! les beaux yeux francs, où il y avait de l'amour pour toute une vie et même pour deux! La pluie tombait moins fort; j'ai fait signe:

»--Si nous sortions?

»Il a ouvert son parapluie; je me suis mise tout près de mon «fiancé»; il était si content que je l'aurais emmené à droite, à gauche, n'importe où.

»--Je vous aime, mademoiselle Evelyne.

»Nous descendions la rampe du jardin, nous passions à côté du bassin, près du vieux père Nil, tout écrasé sous l'avalanche de ses enfants; nous franchissions la grille.

»--Mademoiselle Evelyne, je vous... Au fait, où allons-nous? demanda-t-il.

»--Voir maman: il est temps de la prévenir, après trois rendez-vous!

»Je ne sais s'il avait bien compris, car, des Tuileries jusqu'à la rue Saint-Honoré, il ne s'occupa que de moi, et ne me parla pas d'elle.

»Je n'ai jamais monté plus lentement l'escalier de notre maison. Ah! que j'avais raison! Le bonheur, c'est de la joie qui croit qu'elle va durer. Le mien n'était pas tout à fait complet, Il tremblait un peu. Qu'allait dire maman? Mais je la savais faible pour moi. M. Morand, dès la première marche, avait pris mon bras et l'avait posé sur le sien.

»--Il n'y a que quatre étages? disait-il. Quel dommage! J'apprécierais, en ce moment, une maison américaine.

»Je pensais de même. Il faisait jour encore, dans la grande cage blanche. Personne ne troubla l'ascension. Quand nous nous trouvâmes en haut, nous eûmes ensemble le même battement de cœur, le même recul devant le bouton de cuivre de la sonnette. Derrière la porte, quelle parole allait être dite? Quelle destinée nous guettait? J'avançai la main, très lentement. M. Morand vit le geste, et, peut-être pour retarder le moment où nous serions trois, il prit ma main et la porta à ses lèvres, et je sentis celles-ci qui priaient sur mes doigts et qui disaient:

»--Pas encore.

»Cela dura un peu. Je crois que j'aurais laissé durer la prière si je n'avais entendu le pas de maman. Elle venait, probablement, pour se pencher sur la rampe. Ce fut M. Morand qui sonna. Puis, il s'effaça. Et maman vint ouvrir, précipitamment, joyeusement, comme chaque soir.

»Elle m'aperçut d'abord; je vis commencer le sourire qui m'accueille et qui m'appartient; mais, tout de suite, il cessa. Maman venait de découvrir, en arrière, ce jeune homme; ses yeux myopes firent effort, elle plissa les paupières, elle se demanda:

»--Est-ce que je le connais?

»Elle eut son petit mouvement de tête qui précède le bonjour. Mais non, elle ne connaissait pas ce monsieur. C'était un étranger. Elle ne comprenait plus; elle pensa qu'elle avait encore son tablier de popeline noire, et je vis se reculer dans l'ombre du couloir sa pauvre figure troublée, froide, pincée, tandis que je m'avançais, et que je disais tout bas:

»--Maman, je vais vous expliquer. Ne craignez rien. Allons dans le salon.

»Son premier geste, en entrant dans le salon, c'est-à-dire dans sa chambre, fut de jeter, sous la machine à coudre, le tablier surpris. Alors, elle parut se remettre. Elle leva la mèche de la lampe.

»--Entrez donc, monsieur; qu'est-ce qu'il y a? Je ne m'attendais pas à une visite. Si tu fermais la fenêtre, Evelyne?

»Quand elle fut assise, à contre-jour, quand la fenêtre fut fermée, maman avait déjà repris son air très sûr, son air parisien.

»--Mais asseyez-vous donc, monsieur.

»Et elle le regardait, pendant ce temps-là. Elle l'étudiait. Elle le cataloguait. Moi, j'étais à sa gauche, près du fauteuil, et joliment plus émue qu'aux Tuileries, et je le regardais, lui aussi, et je le trouvais stupéfiant et charmant.

»Il n'était pas embarrassé, pas gauche, pas godiche; il était ému, et, ce qui me parut très bien et très fort, de tout ce qui était dans le salon, il ne considérait que maman. Il la laissait, avec déférence, s'agiter. Il attendait, sans impatience, qu'il pût dire ce qu'il voulait dire. Il restait debout; et ce fut très simple. Moi, je n'avais eu le temps de rien expliquer. Il se chargea des éclaircissements.

»--Madame, dit-il, j'aurais dû vous parler avant-hier; voilà trois jours déjà que j'ai fait ma déclaration à mademoiselle Evelyne.

»Elle a pris son air étonné,--heureux, au fond, pauvre maman, très heureux,--un air qu'elle avait vu prendre à Bartet, dans les comédies.

»--Quelle sorte de déclaration, monsieur?

»J'étais si près d'elle, je me suis penchée, je l'ai embrassée là où commencent ses cheveux blancs, et j'ai dit:

»--D'amour, maman.

»Et, un peu bas:

»--Ça s'est très bien passé... Aux Tuileries... Il est très comme il faut... Recevez-le bien.

»Lui, il ne disait plus rien. Elle l'a considéré peut-être une demi-minute. Elle est sensible, impressionnable! Je lisais tout sur son visage; elle se demandait:

»--Voyons, cette physionomie-là me revient-elle? Du temps de ma jeunesse, quand j'étais vendeuse chez Revillon, m'aurait-il plu? Voyons, ces moustaches, ces sourcils un peu rudes, ce front calme et têtu, ces yeux de commandement, mais qui aiment, qui ont un peu peur, non pas de moi, mais de ce que je vais dire... Oui, sûrement, Evelyne a fait ce que j'aurais fait... Quoique... Vraiment oui, monsieur Gimel, adjudant de la garde républicaine, était un plus bel homme.

»--Excusez-moi, monsieur; on ne s'attend pas à des nouvelles pareilles. Je suis toute saisie. Dites-moi comment vous avez connu Evelyne. Êtes-vous de sa banque?

»Il se mit à rire, et j'entends encore ce rire contenu, mais si franc, le dernier entre nous.

»--Oh! non, madame! non! J'ai commencé par deux années au Soudan...

»--Seigneur! Vous habitez les colonies?

»--Je les habitais hier; j'y retournerais volontiers si je n'avais pas une idée que je viens de vous avouer. Je suis lieutenant d'infanterie.

»Maman devint toute pâle, subitement. Elle chercha ses mots, elle qui les trouve toujours, et si vite!

»--Officier! Mais, monsieur, il faut une dot réglementaire? Je ne sais pas si Evelyne, même après ma mort...

»--Non, maman, il n'en faut plus! J'ai fait l'objection, moi aussi, vous rappelez-vous, monsieur, à côté du myrte, quand le jardinier est entré? Je vous demandais, justement... Non, maman, il y a une circulaire du général...

»Je croyais que maman allait rire. Non, elle pâlissait encore; elle avait l'air de défaillir; elle nous regardait avec une espèce de stupeur, comme si nous allions mourir l'un ou l'autre.

»--En vérité, monsieur, dit-elle, ce projet-là est impossible..., tout à fait impossible... L'honneur était grand, sans doute... Mais Evelyne ne peut pas épouser un officier. Voulez-vous m'attendre ici?... J'ai à parler à l'enfant, qui ne comprend pas plus que vous ce que je veux dire. Viens, ma petite.

»Et, en disant cela, elle m'entraînait dans ma chambre. Je n'avais pas peur; je me sentais forte contre toute opposition, capable d'attendre, de m'exiler, de continuer de travailler, d'apprendre un métier nouveau, s'il le fallait, de tant de choses, que j'étais sûre que celle que maman allait m'opposer comme argument ne tiendrait pas contre ma volonté... Pouvais-je prévoir? Ah! trop confiante que j'étais! Un mot a suffi pour m'accabler. Elle m'a emmenée près de la fenêtre; elle a passé sa main autour de ma taille; elle m'a caché son visage; son front touchant mes cheveux, elle m'a parlé. Aussitôt, j'ai senti mon pauvre amour frappé à mort. Je ne me suis pas défendue; je ne répondais pas; je souffrais. Combien de temps suis-je restée là, sans force, tandis qu'elle me disait:

»--Allons, rentre, mon enfant, trouve un prétexte, écarte-le puisqu'il le faut!

»Voyant que je me taisais, elle me proposa même de retourner seule et de dire elle-même à M. Morand:

»--C'est fini, ne revenez pas.

»Alors seulement, je revins à moi; je la repoussai; elle me laissa faire. J'étais nerveuse, dès lors courageuse. Je devais être très singulière avec mes yeux brillants de larmes que je retenais; avec ma volonté nouvelle de le quitter; avec ma voix que j'avais peur d'entendre moi-même parce qu'elle allait nous séparer. Je ne sais pas comment j'ai eu le courage. J'ai été droit à lui, qui était debout au milieu du salon.

»--Monsieur, voici un grand chagrin pour moi, et pour vous: madame Gimel vient de me parler... J'ignorais ce qu'elle m'a appris, je vous le jure. Elle a bien fait de me l'apprendre. Je ne dois pas, je ne peux pas être votre fiancée.

»--Mais que vous a-t-elle appris, mademoiselle? Elle ne me connaît pas. On m'a peut-être calomnié près d'elle? Qu'elle se renseigne. Je n'ai pas à craindre. Mais ne dites pas des mots comme celui-là.

»--Oh! non, cela ne vous concerne pas.

»--Alors, comment une chose que vous ne saviez pas, et qui vous concernait, mademoiselle, pouvait-elle avoir tant d'importance? Vous l'ignoriez? Qu'est-ce que c'est! Vous ai-je dit que les questions de dot n'entraient pas dans mes préoccupations? Vous seriez sans mobilier et sans trousseau que je ne changerais pas d'avis. N'est-ce que cela?

»--Non, hélas!

»--Mais parlez donc!

»--Je ne peux pas...

»--Vous le devez! Je ne vous quitterai pas sans savoir pourquoi vous rompez. J'ai droit à une explication.

»--Et si je vous demande, monsieur, de ne pas vous en donner?

»--Je refuse... Vous voyez que je souffre cruellement... Je croirai que j'ai été repoussé pour des raisons d'ambition, qu'on vous a fait partager.

»--Non, par exemple! N'injuriez pas la petite, monsieur! Elle avait le droit de choisir, en effet; mais elle avait choisi, et elle n'est pas femme à se reprendre par ambition!

»C'était madame Gimel qui sortait à son tour de ma chambre, animée, rouge, susceptible pour moi, qui n'étais que malheureuse. J'ai étendu la main, pour arrêter la plaidoirie de cette chère offensée. J'ai dit:

»--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux que vous sachiez la vérité.

»--Quoi, Evelyne, tu vas lui dire?...

»--Tout. Monsieur Morand va voir, par là, combien je l'estime. Il verra aussi que je ne puis pas être sa femme... Je suis une enfant abandonnée, monsieur, une pupille de l'Assistance publique, adoptée par madame Gimel... Comprenez-vous, maintenant? Cette femme, qui m'a élevée, n'avait qu'à me laisser avec les autres: j'aurais grandi dans une ferme de la Nièvre ou de la Normandie. Je suis sans père ni mère... Vous voyez vous-même que je ne suis pas de celles qu'on peut présenter à des femmes d'officiers. Dites le contraire!

»Il me regarda, et il m'aimait encore. Mais il ne répondit rien. Il voyait que je ne mentais pas, que j'avais tout ignoré, que je ne voulais pas pleurer, que je ne voulais pas qu'il restât... Et il a voulu, lui aussi, être courageux; il ne m'a même pas demandé de lui tendre la main; il a salué maman, le pauvre garçon, perdu d'esprit et toujours correct; il l'a saluée, et puis il n'a plus eu la force de me dire adieu. Je crois qu'il a essayé de commencer: «Pardonnez-moi», mais il n'a pas eu la force de finir, il a senti que tout s'écroulait et il a quitté le salon... Je suis presque sûre qu'il s'est arrêté pour me regarder, sur le palier. Je n'ai pas couru. La pupille de l'Assistance publique n'avait aucune parole d'espérance à lui donner, aucune illusion. Le bruit sec de la serrure, qui reprenait son rôle de gardienne, nous a séparés.

»Madame Gimel m'a dit:

»--Viens, que je te raconte tout!

»Nous avons causé et pleuré jusqu'à deux heures du matin. Et, maintenant, je n'ai plus de père, plus de mère, plus de nom à moi, et plus de fiancé.»

III

LE NUMÉRO 149 007

A huit heures, Evelyne était debout. Elle avait fait son lit, balayé la chambre, et mis à chauffer le lait que le laitier, à sept heures et demie, tous les matins, déposait sur le paillasson de la porte, dans un flacon cacheté, scellé avec une étiquette bleue: «Grand lait du château de Perray.»

Elle apportait les deux tasses sur un plateau, dans la chambre de madame Gimel.

--Merci, ma petite... Ne te presse pas. Tu as tout le temps. Là, pose le plateau sur le guéridon. Va chercher le croissant... Bien... Pourquoi as-tu mis ta robe noire, et ta cravate noire? Tu as l'air...

--En deuil. C'est ce que je veux.

--Oui, ma pauvre mignonne. Mais que diront-elles, à la banque, les dactys?

--Je n'y vais pas.

--Comment! tu n'y vas pas?

--Non, nous allons toutes les deux faire une course pressée, et j'envoie un mot à monsieur Amédée pour dire que je suis souffrante.

--S'ils apprennent que ça n'est pas vrai?...

--C'est plus vrai que si le médecin l'avait dit...

--En effet... Et où veux-tu?...

--A l'Assistance publique. Je vais redemander maman... Je veux savoir son nom, qui elle est, la retrouver si elle n'est pas morte...

--Tu ne sauras rien, ma petite, puisque, moi, je n'ai rien su...

--Parce que vous êtes timide! Parce que vous êtes de Romorantin, tandis que, moi, je suis Parisienne... Au fait, je ne suis plus sûre de rien... Mais je vous assure qu'ils me le diront!

Elle avait l'air d'une toute jeune veuve qui déraisonne.

--Oui, ma chérie, ils le diront peut-être. Tu as raison. Bois ton lait. Je vais mettre mon chapeau. Assieds-toi... Là, ne te dépêche pas... Nous avons le temps... Je suis toujours ta maman, mon Evelyne.

Elle mit plus de temps que d'ordinaire à piquer son chapeau, la pâle madame Gimel. Comme d'autres, quand elles ont un peu vieilli, elle cherchait des mots pour consoler le chagrin d'amour qui ne voulait pas être consolé, et qui s'avivait au bruit inutile. Evelyne, assise à contrejour, près du guéridon, regardait dans le vide, au-dessus des toits d'en face, qu'on apercevait par la fenêtre ouverte, et elle oubliait de toucher au bol de lait qui fumait en spirale inquiète.

En arrière, madame Gimel, tout armée pour la promenade, ayant même pris son ombrelle «habillée», qui avait une cerise au bout du manche, se tint droite pendant un peu de temps. Elle plaignait Evelyne; elle l'enviait, peut-être; elle travaillait sur la donnée de ce roman vivant qu'elle avait sous les yeux, comme elle faisait, dans les heures de solitude, quand elle avait achevé le feuilleton du _Petit Journal_. Mais, cette fois, elle se heurtait, de tous côtés, à l'inconnu et à l'impossible.

--Je suis prête, ma petite. Je t'attends.

Evelyne avala une gorgée de lait, et sortit la première.

Tant que les deux femmes marchèrent dans la rue, elles eurent les yeux distraits, et même un peu le cœur. Il était encore de bonne heure. Elles suivaient la rue de Rivoli, qu'elles avaient gagnée en remontant la rue Saint-Honoré. Madame Gimel avait fait exprès de passer sous les galeries des magasins du Louvre, afin de pouvoir dire des mots qui ont une puissance sur l'esprit des femmes,--elle le savait bien,--et où il y a de l'amour de soi, de l'autre, ou de l'enfant:

--Vois donc la jolie berthe en guipure; et cette robe de bains de mer, «robe de plage», crois-tu! Et l'adorable layette...

Malgré son chagrin, Evelyne regardait. Elle n'allait pas jusqu'à sourire, mais une petite caresse lui venait des choses qui lui plaisaient, à l'étalage. Le cœur n'était pas tout fermé à la vie, mais presque. Elle avait sa jupe noire, une ceinture de cuir souple, un corsage blanc, et le canotier de tous les jours, d'où se levait une aile de pigeon, une seule.

Lorsque madame Gimel tourna à droite, un peu avant l'Hôtel de Ville, il y avait bien deux minutes qu'elle n'avait parlé. D'anciens souvenirs et l'appréhension de ces bureaux, derrière lesquels est assis l'État, l'assombrissaient. Evelyne, l'impressionnable Evelyne, hautaine parce qu'elle avait honte, hostile d'avance à tout ce qu'elle allait voir et entendre, hésitait, la tête levée, entre les deux façades de monuments publics qui occupent presque toute la longueur de l'avenue Victoria.

--C'est au 3, l'Assistance publique, dit madame Gimel. Je me souviens, il faut entrer dans la cour... Ah! mon Dieu, voilà vingt-deux ans, j'étais si contente quand je suis sortie de là, avec toi dans les bras, et mon brave homme de mari qui ronchonnait en arrière: «Tu la tiens pas bien. Passe-la-moi donc!» Ça me rappelle tant de choses! Il y avait un employé, qu'est-ce que je dis, plusieurs chefs de bureau et le directeur qui nous ont fait signer les papiers, ce jour-là. J'en reconnaîtrais peut-être quelques-uns...

La mémoire du cœur n'est pas celle des yeux. Madame Gimel, entrée dans l'immeuble numéro 3, avait pris son face-à-main et considérait, sans pouvoir prendre parti, les perrons et les portes distribués autour de la cour, quand Evelyne se dirigea, à droite, vers la porte vitrée sur laquelle étaient inscrits ces mots: «Enfants assistés.--Nouvelles et renseignements.» Les deux femmes entrèrent, tournèrent à gauche, et passèrent devant un bureau où causaient et péroraient, rendant compte de leurs recherches, les employés enquêteurs de la banlieue de Paris. Elles arrivèrent alors devant un guichet pareil à celui d'une banque, et derrière lequel se tenait un homme gras, sérieux, rasé, qui avait les lèvres expressives et qui le savait. Il ne broncha pas, en voyant madame Gimel et Evelyne. Celle-ci ne s'approcha pas. Madame Gimel glissa le pied, comme elle faisait chez Revillon en s'avançant au-devant d'une cliente, et dit:

--Monsieur le chef de bureau?

Il répondit aussitôt:

--Vous avez le numéro de l'enfant?