Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe
Part 16
Le banquier était un bon homme. Il répondit simplement:
--Tant mieux, monsieur Prunelier, tant mieux!
Et les deux époux continuèrent leur promenade. Ils traversèrent l'Aulne, tournèrent à gauche et montèrent par le chemin que suivent les pardons, jusque sur les collines qui dominent la petite ville. Ils s'assirent. La rivière tournait à leurs pieds; un double mur d'arbres tournait avec elle; des hauteurs boisées se levaient çà et là dans l'horizon vaste; le ciel était bleu.
--Ça ressemble un peu à Saint-Germain, dit M. Prunelier. Te rappelles-tu, le lendemain de nos noces, quand nous nous promenions sur la terrasse? J'avais vingt-quatre ans. Que tu étais jolie, Valentine! Il faisait un jour bleu comme aujourd'hui, te rappelles-tu?
Pour le coup, madame Prunelier fut prise au piège des souvenirs. Tous deux s'en allèrent bien loin dans le passé joyeux, tous deux convinrent que la vie avait de douces heures, et, quand ils descendirent de la colline, longtemps après, Châteaulin eut de madame Prunelier un petit sourire d'autrefois, qui s'adressait à Saint-Germain-en-Laye.
Puis M. Prunelier commença à attendre le payement de son Raphaël, avec la tranquillité confiante de ceux qui n'ont, d'habitude, que des créanciers.
III
Trois mois plus tard, le peintre était alité, malade de misère et de chagrin. Hélas! cette grande maison anglaise! Elle avait eu l'audace, quelques semaines après la livraison des tableaux, de réclamer les cadres, tous trois anciens, que M. Prunelier s'était cru autorisé à conserver, vu le petit prix des toiles. Elle laissait entendre qu'elle payerait sitôt cette condition remplie. Le pauvre homme avait envoyé les cadres rejoindre Salvator, Raphaël et Poussin. Mais rien n'était venu en retour, pas un rouge liard.
Dans son lit de fer sans rideaux, il était couché en proie à la fièvre, amaigri et abattu. Le fameux manteau de fausse loutre, acheté à crédit, qui lui couvrait les pieds en guise d'édredon, le papier de la chambre qui se détachait et pendait par endroits, les barreaux de chaises et les morceaux de planches brûlant dans la cheminée, tout, autour de lui, annonçait une misère contre laquelle on ne lutte plus.
C'était la fin. A quoi bon réparer, à quoi bon conserver? Le maître mourait. Pour lui acheter des remèdes ou quelques douceurs qu'il aimait, madame Prunelier se privait de manger.
Elle s'efforçait de lui rendre courage, et, bien que n'ayant plus, depuis longtemps, la moindre lueur d'espérance, elle en parlait souvent. Son tour était venu d'appeler l'avenir au secours du présent, et, vingt fois le jour, elle s'approchait du malade, et disait, avec un sourire faible:
--Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'idée que nous serons payés, Félix... Quelqu'un me disait encore hier qu'il n'y avait rien de perdu... Quel plaisir ce sera, n'est-ce pas, dès que tu seras mieux, d'aller toucher toi-même cette lettre de change?... Nous payerons nos dettes, toutes nos dettes... Et il restera encore... Certainement, Félix; j'ai calculé qu'il resterait encore quelque chose.
Mais il n'avait plus foi dans la vie. Elle le regardait, se détournait, et son sourire était déjà passé.
Un soir, M. Piédouche sonna et monta. Il avait un air discrètement épanoui quand il entra dans la chambre.
Ses breloques frétillaient sur sa poitrine essoufflée. En le voyant s'asseoir au pied du lit, le malade se redressa sur les coudes. Un éclair de sa belle jeunesse d'artiste farouche, un vieux brandon de sa haine contre les bourgeois traversa ses yeux.
--Comment allez-vous, monsieur Prunelier? dit le banquier.
--Mal, monsieur.
--Qu'avez-vous donc?
--Le grand ressort brisé.
--Sapristi, ce n'est pas le moment. Nos affaires sont en bonne voie.
--Pas les miennes, toujours...
--Et voici la preuve, mon cher monsieur.
Le banquier prit dans son portefeuille quatre billets de banque et les tendit au maigre bohème.
M. Prunelier, qui avait instinctivement allongé la main, la retira dignement.
--A quel titre, s'il vous plaît? demanda-t-il.
L'autre rougit légèrement, et dit:
--Eh mais! c'est un acompte de la maison anglaise.
--Sheppard and Sons?
--Précisément.
--C'est bien, monsieur. Excusez-moi. J'avais cru que c'était une aumône.
Et le pauvre homme saisit les billets, les compta, les retourna, les disposa à la file sur son lit. On eût dit que la vie revenait en lui. L'accablement dont rien ne le sortait jusque-là disparaissait par degrés. Il se mit à causer, pendant plus d'un quart d'heure. Une lueur de gaieté l'effleura même, et il retrouva sa voix gouailleuse d'atelier pour dire au banquier, qui prenait congé de lui:
--Farceur! vous voyez bien que je ne m'étais pas trompé: c'était une grande maison!
Illusions, reines souriantes du monde, comme il vous appartenait celui-là!
* * * * *
Il mourut. Mais il laissait par testament, à sa veuve, «en retour de son inaltérable dévouement dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, tous ses biens meubles et immeubles, en toute propriété, notamment le reliquat de la créance Sheppard and Sons, de Londres.»
Le banquier paya une seconde fois, du même argent sans doute que la première, sans exiger de commission.
Madame Prunelier, reconnaissante de ce bon procédé, pria M. Piédouche d'accepter la gravure de Berghem.
Et c'est chez lui que je l'ai vu, dans le cabinet du banquier, au-dessus du trébuchet qui pèse l'or, le joli paysage hollandais, avec son moulin, sa rivière, son pâle soleil discret comme un sourire de pitié.
M. Piédouche y tient. Il le regarde avec un plaisir où l'art entre pour bien peu. Car un jour que quelqu'un lui disait:
--Combien l'avez-vous payé?
Il répondit étourdiment:
--Huit cents francs.
Et, comme l'autre se récriait, le brave homme reprit:
--Je ne le céderais pas pour le double.
FIN
TABLE
AVIS I
LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL 1
I. La crèmerie de madame Mauléon 1
II. Le cahier 29
III. Le numéro 149.007 85
IV. Sur la pelouse de Bagatelle 104
V. Le 12 août 111
VI. Le Haut-Clos 131
VII. La double visite 156
LE PETIT CINQ 169
LE TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE 227
AUX PETITES SŒURS 251
LE RAPHAEL DE M. PRUNELIER 337
ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--17856-3-09. E. GREVIN, SUCCr