Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe
Part 11
--Passez donc le premier, monsieur Chogne; ce n'est pas un revolver que j'emporte, c'est un petit instrument avec lequel je prends des notes, quand j'en ai besoin.
Anthelme n'attendit pas longtemps dans la rue. M. Biolaz reparut, chaussé de bottes, enveloppé d'une peau de bique, traînant après lui une couverture de fourrure. Sans faire une observation ou une recommandation, il s'empaqueta dans ces pelleteries, se coucha à l'arrière du traîneau, la valise sous la tête, et murmura:
--A vos ordres, monsieur Chogne!
Pendant la plus longue partie de la route, et jusqu'à ce qu'il fût arrivé au bas de sa montagne, près de sa vigne, Anthelme sembla n'avoir d'autre préoccupation que de faire galoper sa jument déjà lasse. Le brusque changement de vitesse, quand le sol se releva, rendit la parole au conducteur. Anthelme se détourna à moitié, sur le siège du traîneau. Il vit, à l'aspect des brumes qui se formaient en paquets, que le jour approchait, et que la matinée serait claire.
--Monsieur Biolaz, est-ce que vous connaissez bien mon père?
--Pour l'avoir rencontré, une ou deux fois, dans des foires.
--Il vous reconnaîtra sûrement, lui; il a une mémoire!... Dites donc, monsieur Biolaz, et mon frère Francis, le connaissez-vous bien?
--Pas du tout.
Le paysan fouetta la jument qui n'en pouvait plus, et ajouta:
--Il sera peut-être là; il n'y sera peut-être pas: il est allé au médecin, rapport au père, n'est-ce pas?
De la Grange de Beinost, on guettait les voyageurs. Dès que le traîneau vira sur l'espèce de plate-forme qui s'étendait en arrière de la ferme, la porte de la grande salle s'ouvrit, et un homme s'avança dans la nuit, en disant:
--Salut! Entrez donc! Il n'est pas mort, mais il faut faire vite; il se plaint tout le temps.
Le notaire entra. La salle n'était éclairée que par une lanterne d'écurie, à verre bombé, qu'on avait placée au milieu de la table. Il aperçut le lit, mais il ne put voir du malade, caché entre les oreillers et les draps, qu'un bonnet de coton et un profil fuyant, tourné du côté de la venelle. Il s'échappait de là une plainte ininterrompue. Le notaire fit le grand tour, et s'arrêta dans les environs de la cheminée parmi les chaises chargées de linge. Les rideaux étaient à moitié fermés.
--C'est moi, monsieur Chogne; c'est moi, le notaire. Vous m'entendez bien?
Une voix assourdie répondit:
--Oui, oui, monsieur Biolaz, de Hauteville. Ah! là, là, que je suis malade, mon pauvre monsieur!
--Pas tant que vous le croyez, monsieur Chogne... regardez-moi?
Au fond de la pièce, plusieurs voix d'hommes protestèrent:
--Faut le laisser... Il est assez malade comme ça... Puisqu'il ne veut pas remuer, cet homme, pourquoi le tourmenter?
On entendit la voix traînante du notaire:
--Passez-moi la lanterne?
Les quatre mots tombèrent dans un silence aussi profond que s'ils avaient été prononcés au milieu des champs de neige et de la brume de l'aube. M. Biolaz les répéta, du même ton tranquille. Alors, l'homme qui était venu au-devant de lui, dans la cour, un très grand, qui avait son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, prit la lanterne par l'anse de cuivre et la leva, sans quitter le milieu de sa chambre. M. Biolaz n'insista pas; mais il observa, en se penchant, le testateur qui s'était remis à geindre, puis il se détourna vivement. Au fond de la pièce, sur un banc, le long du mur, trois autres paysans écoutaient et regardaient, respirant à peine, le buste tendu en avant. Le mouvement du notaire les fit se redresser, comme s'ils avaient été pris en faute. L'un d'eux dit avec humeur:
--Faites donc votre métier, monsieur Biolaz, au lieu de vous dandiner comme ça dans votre peau de bique.
Le notaire n'hésita plus: il eut le sentiment qu'il était seul contre cinq, car Anthelme rentrait, après avoir dételé la jument, et il disait:
--C'est ça; approchez vos papiers de la lanterne, monsieur Biolaz; là, vous serez bien pour écrire; nous n'avons plus de pétrole, malheureusement; on a tout dépensé ces jours-ci, vous comprenez.
Puis, comme M. Biolaz commençait à demander aux témoins leurs noms, prénoms et professions:
--Dommage que mon frère Francis ne soit pas revenu pour le testament du père, reprit Anthelme; ça sera un chagrin pour sa vie.
Le notaire n'avait plus l'air d'écouter; il rédigeait. Ayant étalé une feuille de papier timbré sous le rayon de la lanterne, il s'appliquait, le front plissé d'une ride unique, à combiner ses formules, et à peser ses mots. Les témoins devenaient expansifs. Ils causaient entre eux. «Par-devant Me Firmin Biolaz, a comparu M. Mathieu-Napoléon Chogne, lequel, se croyant gravement malade, a requis ledit Me Biolaz de dresser son testament.» Le notaire relevait ensuite, avec minutie, les circonstances de date et de lieu, décrivant la salle de la Grange de Beinost, et le malade lui-même, «pour le peu que j'en ai vu», disait-il. Puis il demanda au testateur de lui dicter ses volontés. Le vieux Chogne, dont la parole était coupée par de fréquents soupirs, plaintes et accès de toux, dicta quand même quelques phrases qui décelaient une longue expérience des affaires. Il léguait, «par préciput et hors part, à ses fils Anthelme et Francis, tout ce qu'il pouvait enlever à sa fille Mélanie, et ce, pour les remercier des bons soins dont ils avaient entouré sa vieillesse.» Il exprimait le désir «qui serait sacré pour tous», que la vigne appartînt à Francis et la Grange de Beinost à Anthelme.
La rédaction achevée, M. Biolaz relut l'acte à haute voix, et se leva pour faire signer le malade. Deux des quatre témoins et Anthelme se dressèrent en même temps, et se placèrent entre le notaire et le lit. Les deux autres passèrent dans la venelle.
--Je ne peux pas signer, gémit le malade, je ne peux pas.
--Encore le tourmenter! Vous l'entendez! grognèrent les hommes. Monsieur Biolaz, il faut coucher sur le papier qu'il ne pouvait pas signer... Monsieur Biolaz, n'approchez pas comme ça; il a peur de vous, vous voyez... Laissez la lanterne sur la table... Ça lui fait mal, la lumière...
Le notaire était au pied du lit, que cachait une couverture qui tombait jusque sur le sol. Les hommes s'agitaient, aux deux côtés du malade, et se courbaient pour lui parler, tellement qu'on ne le voyait plus.
--N'est-ce pas que tu ne peux pas signer, vieux père? Répète-le! Il faut qu'il s'en aille, à présent, le notaire... On ne doit pas contrarier comme ça les malades, monsieur Biolaz.
Pendant ce temps, le notaire relevait, avec précaution, et sans qu'ils y prissent garde, la couverture sur laquelle il marchait. Il avait senti, à travers la laine, quelque chose de résistant et de mou à la fois; il en avait suivi le contour, du bout de ses bottes, et sans baisser les yeux un seul moment.
Si les témoins et Anthelme n'avaient été si violemment occupés de défendre le vieux Chogne, ils eussent vu que M. Biolaz pâlissait. Le notaire tourna la tête vers la fenêtre qui était toute proche. La lumière de l'aube était vive au dehors, et, relancée par la neige, elle entrait dans la salle. Il se recula.
--J'ajouterai la formule légale, messieurs; je mettrai que le testateur ne peut signer. Venez, et terminons.
Ils se placèrent aussitôt et tous devant lui, de l'autre côté de la table. De la main droite, il écrivit la formule; de la gauche, il fouilla dans le sac de voyage, et prit la petite boîte enveloppée de cuir qu'il posa debout sur le bois de la table.
--Qu'avez-vous à faire de ça? cria Anthelme. Je ne permets pas!... Empêchez-le!
--C'est moi qui ne permets pas que vous empêchiez les témoins de signer! A moi, témoins!
Les témoins écartèrent Anthelme, qui se débattait. M. Biolaz orienta la boîte vers le pied du lit, pressa un ressort muet, et enfouit l'objet dans la poche de sa peau de bique.
A ce moment, l'aîné des Chogne bondit sur le lit, se baissa, ramena jusqu'à terre la couverture qui avait été relevée, et accroupi, les poings tendus, chercha du regard le compagnon qui l'aiderait à faire un mauvais coup. On pouvait aisément se jeter sur M. Biolaz, le fouiller, le ligotter s'il résistait. Mais le notaire paraissait si calme, et si bien occupé à contrôler les signatures, que les yeux auxquels s'adressait Anthelme répondirent, d'un clignement expressif: «Inutile; il n'a rien vu; ne compromets rien».
--Imbéciles! dit Anthelme tout haut, en se redressant, et en prenant faction au pied du lit.
--Anthelme, dit simplement M. Biolaz; c'est le premier témoin qui me reconduira. Faites atteler un autre cheval au traîneau.
Nul n'aurait pu deviner, quand le notaire s'étendit, pour la seconde fois, dans la cage de bois qui devait le ramener à Hauteville, qu'il venait, dans la même heure, de découvrir un crime et d'en commettre un autre.
* * * * *
L'enterrement du vieux Chogne eut lieu le surlendemain. Le cinquième jour, dans la matinée, les deux fils se présentaient à l'étude Biolaz. Le notaire s'attendait à leur visite. Il les fit asseoir devant son bureau, et resta debout de l'autre côté. Il avait son air naïf et le ton traînant de tous les jours, mais les lèvres tiquaient plus fort que de coutume.
--Eh bien! dit-il, qu'est-ce que vous me voulez?
Il s'en doutait.
--Savoir si vous avez fait enregistrer l'acte, répondit l'aîné.
--Car ma sœur Mélanie, ajouta le cadet, accepte tout ce que le père a voulu; elle ne fera pas d'opposition.
M. Biolaz se recueillit, baissa très bas les paupières, coula les yeux vers Anthelme au museau de loup, puis vers Francis au museau de fouine, et dit, en détachant les syllabes:
--Le testament n'a pas été enregistré, et il ne le sera pas: il est nul!
--Nul! dit Anthelme en repoussant violemment sa chaise. Il ne l'est pas. Je l'ai vu, et je m'y connais!
--Il faudrait le prouver, qu'il est nul! ajouta Francis.
Les deux frères étaient debout, les mains appuyées sur le bord du bureau.
--Voilà la pièce, dit le notaire en prenant une feuille de papier qu'ils reconnurent. Elle est trois fois nulle. D'abord ceci, vous voyez: «lequel a requis Me Biolaz de dresser son testament».
--Eh bien?
--Il fallait mettre à la suite: «et l'a dicté». La mention que le testament a été dicté est une mention nécessaire. Je l'ai omise.
--Exprès?
--Oui.
--Misérable!
--Attendez avant de dire ce gros mot-là, Anthelme; nous verrons qui de nous trois le mérite.
--Et après, monsieur Biolaz? demanda Francis.
--J'ai négligé, en outre, d'indiquer que j'avais lu le testament au testateur et aux témoins, et enfin, troisième nullité, j'ai bien écrit que le testateur était trop faible pour signer, mais je n'ai pas constaté qu'il me l'avait lui-même déclaré.
La petite feuille tomba sur le bureau, sans bruit, comme la neige. Une émotion égale étreignait les trois hommes, et leurs trois colères se heurtaient dans l'étroit espace qui séparait les visages, les bras, les poitrines.
--Dites donc, Biolaz, cria Anthelme, cela s'appelle un faux en écriture publique!
--Je le sais.
--Cela conduit un homme aux galères! dit Francis.
--Parfaitement, riposta M. Biolaz, cela conduit un officier public aux galères, quand il n'a pas, pour se justifier, le petit document que voici.
Il tendit un petit papier carré et brun.
Les deux Chogne se reculèrent.
--Oh! vous pouvez prendre; j'ai vingt épreuves pareilles, et le cliché est en lieu sûr.
Ce fut le cadet qui prit la photographie, et qui l'approcha de la fenêtre. L'épreuve était floue; les rideaux du lit, les draps, les oreillers, s'arrondissaient en volutes de brume autour d'un profit très typique, mais imprécis et sans âge. Au premier plan seulement, à l'endroit où la fenêtre avait versé plus abondamment la lumière, on voyait sous le lit, on distinguait deux surfaces blanches, évasées, accolées, qui se terminaient par une dentelure.
--J'ai étudié le cliché à la loupe, dit M. Biolaz, et il n'y a pas de doute, ce sont des pieds humains, les pieds du mort, entendez-vous, les deux Chogne, de votre père mort que vous aviez jeté sous le lit!
Anthelme et Francis ne se retournèrent pas; ils se regardèrent l'un l'autre, et, dans ce regard, il y eut l'ordre à Anthelme de ne pas parler, et l'aveu d'un moment de désarroi. Francis retourna la photographie, la considéra de près et de loin, pour se donner du temps. Enfin il dit:
--Personne ne pourrait jurer que c'étaient les pieds d'un mort, monsieur Biolaz. Personne non plus ne reconnaîtrait la figure qui est dans le lit; elle est trop petite... Non, il n'y a aucun danger pour nous. Seulement, le monde est si jaloux: ces choses-là feraient du bruit; on raconterait des histoires... Tenez, mon frère et moi, nous laisserons tomber le testament.
Le notaire ne répondit pas, et montra la porte. Ils la prirent. Au moment de saluer, avant de descendre les marches du perron, Anthelme se détourna, et dit, comme s'il confiait un secret:
--Vous êtes tout de même fort dans votre partie, monsieur Biolaz; je ne dis pas qu'on ne reviendra pas chez vous, quand même.
--Tu ne peux donc pas te taire! dit Francis.
Et il l'emmena.
M. Biolaz poussa la porte, et il écouta, avec satisfaction, le bruit du ressort qui terminait la visite.
AUX PETITES SŒURS
I
Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de l'appentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la chaise qu'il venait de rempailler: car il était, de son état, rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se sentit pauvre.
Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant,--à cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs,--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes! et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires, à des anniversaires glorieux: une poule chapardée à des Bédouins; deux ou trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui; des misères. L'actif était superbe: cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir, la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes, au retour d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir, aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino, et une balle dans le mollet, à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.
Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais il commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux yeux de bien des gens: une dot, une petite maison bâtie dans un bas-fond, au delà des octrois, et autour, un pré de quelques ares, ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traversées l'hiver par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme une aire à battre.
Le voisinage des joncs qui poussaient là, l'ignorance de tout métier, une certaine adresse de main furent causes que l'ancien soldat se mit à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.
Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration immédiate. Il voulut,--bien que très peu dévot,--la porter lui-même à l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien désiré tant qu'elle.» Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas, elle se roulait dans l'appentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids.
A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux, qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis, l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.
Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à l'envi,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement qu'on devinait en elle un cœur tout simple.
Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondulaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à son corsage d'indienne.
Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui, Le Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils parlaient presque toujours d'avenir.
Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père Le Bolloche. D'abord, la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. Après des semaines de souffrances, il fallut couper la cuisse. Toute la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa place sous l'appentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé.
Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne, les poulets et la chatte, qui formaient le personnel confié à sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins, peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le même. Il se trompait.
Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille ne refusaient le travail: ce fut le travail qui commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer aux fenêtres, où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les œillets en pyramide, son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marché sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dur? Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruine, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.
C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir l'atelier, sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme, ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé. Et voilà que cette heure était arrivée. La grand'mère,--qui tenait les comptes, de mémoire bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré. C'est à quoi Le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la tristesse, à trois pas de l'appentis, un jour de printemps.