# Le Mariage de Loti

## Part 9

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Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ, quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens nouveaux...

La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en l'embrassant:

--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il faut partir.

Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.

J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré...

Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois.

Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le _Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre; quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.

Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier canot du _Rendeer_ m'emporta à bord...

Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.

Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus.

Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.

C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.

L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau qui allait disparaître.

XLVI

Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les arbres.

Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.

Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon enfance.

Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées, à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.

XLVII

Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au sentiment complet du départ.

Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:

--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_; elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...

Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: l'île de Tahiti, et l'île de Moorea...

John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un enfant.

La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins, après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus voluptueuse de la terre...

...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea...

L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le front et les yeux de mon frère..."

Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...

Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une même créature...

Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;- -mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être y finirai-je ma vie...

TROSIÉME PARTIE

I

Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois.

Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation relative plus avancé qu'à Tahiti.

Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.

Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants américains et des marchands chinois.

Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères.

Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique.

II

A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques jours après notre départ.)

A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur _Rendeer_.

O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir...

O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...

. . . . . . . . . . .

Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.

Ta petite amie,

RARAHU.

Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré.

Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les serments.

III

HORS-D'OEUVRE CHINOIS

Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un rapport de dates:

La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du quartier chinois de San-Francisco de Californie.

Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le monde était chinois, excepté nous.

On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes, poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares, faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs.

Effet de nuit. Les lumières étaient baissées.--Devant nous, le public du parterre,--un alignement de têtes rasées, ornées d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.

Il nous vint une idée satanique,--dont l'exécution rapide fut favorisée par la disposition des sièges, l'obscurité, la tension des esprits: attacher les queues deux à deux, et déguerpir...

O Confucius!...

IV

... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire.

Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de l'Océanie.

Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la réalité présente n'intéressait plus.

En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables distances dans le sud _l'île délicieuse_.

Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir, et je ne recevais plus rien d'elle...

V

... Dix mois ont passé.

Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle: _zone des calmes tropicaux_.

Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et tout d'une pièce nous voilait le soleil.

Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède, délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.

Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout après avoir craint de ne pas revenir!...

... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur l'épaule:

--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!

--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y mettaient toutes...

VI

26 novembre 1873.

En mer.--Nous avons passé hier par un grand vent au milieu des îles Pomotous.

La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.

A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.

C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise au milieu des nuages: la pointe de Faaa.

Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord, au-dessus d'une panne transparente.

Les poissons volants se lèvent par centaines.

_L'île délicieuse_ est là tout près... Impression singulière, qui ne peut se traduire...

Cependant la brise apporte déjà les parfums tahitiens, des bouffées d'orangers et de gardénias en fleurs.

Une masse énorme de nuages pèse sur toute l'île. On commence à distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes défilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, Fataoua, et puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.

J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dorée fait de loin un effet magique au soleil du soir.

Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied à terre il fait nuit...

On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous le feuillage épais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur étrange de se retrouver dans ce pays...

... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle est déserte. Les bouaros l'ont jonchée de leurs grandes fleurs jaune pâle et de leurs feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une tristesse inquiète, sans cause connue, me pénètre peu à peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...

J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là, assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.

Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers elle.

--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses bras...

Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches de Rarahu...

VII

Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange prestige.

Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos destinées seraient séparées pour jamais...

Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...

Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris, surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir; elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas prononcer les syllabes dures.

C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce fût une autre femme...

Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.

Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...

C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du _Rendeer_, et toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire tranquille:

--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de la reine.

Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste n'existait plus pour lui...

Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant, déjà bien affaiblie et presque mourante, cria:

--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)

C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille reine.

J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et l'incident passa inaperçu du public...

Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des choses, le silence et la nuit.

A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines.

Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, monta par le grand perron, en me disant adieu.

Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée.

Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes resplendissaient...

VIII

Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point.

Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens jours...

IX

Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,-- une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.-- Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive.

--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)

Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;-- déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite reine les écoutait avec ravissement.

X

Papeete, 28 novembre 1873.

A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui j'avais fait donner rendez-vous.

De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des enfants de Rouéri.

A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui, l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique, la nuit, et à l'instant du départ.

--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses soeurs désirait un fils.

Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les inexplicables bizarreries du caractère maori.

Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître. Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans l'avoir vu.

--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui montrer ton fils.

Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange bonheur...

XI

Papeete, 29 novembre.

Encore le chant rapide, et le bruit et la frénésie de la _upa-upa_; encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une dernière grande fête au clair des étoiles comme autrefois.

