Part 8
A l'arrière du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se détachait gracieusement sur la mer et sur les paysages océaniens. C'était une groupe dont la vue me causa un étonnement extrême: Ariitéa et Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, Maramo, Faïmana et deux autres suivantes de la cour.
Il était question d'un _himéné_ composé par Rarahu, et qu'elles allaient chanter ensemble.
En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariitéa, Rarahu et Maramo.
La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:
--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)
--"Humble simplement même le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora- Bora).
i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...
auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! hélas!...
--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,
--"Ai arraché aussi moi les racines du _tiaré_ (la fleur des fêtes, c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fête),
ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...
pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas!
--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,
--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,
e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."
--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hélas!..."
Traduction grossière:
--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, ô mon amant! hélas!...
--"J'ai arraché les racines du _tiaré_ pour marquer ma douleur pour toi, ô mon amant! hélas!...
--"Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de France; tu lèveras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hélas!..."
Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité du Grand Océan, répété avec un rythme étrange par trois voix de femmes, est resté à jamais gravé dans ma mémoire comme l'un des plus poignants souvenirs que m'ait laissés la Polynésie...
XXXIV
Il était nuit close quand le cortège bruyant fit son entrée dans Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.
Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant côte à côte, Rarahu et moi, dans le sentier qui menait à notre demeure. Un même sentiment nous avait ramenés tous deux sur cette route, où nous avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment revenir l'un à l'autre.
Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes entrés nous nous regardâmes...
J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au lieu de tout cela, elle sourit en détournant la tête, avec un imperceptible mouvement d'épaules, une expression inattendue de désenchantement, d'amère tristesse et d'ironie.
Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours; ils disaient d'une manière concise et frappante à peu près ceci:
Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite créature inférieure, jouet de hasard que tu t'es donné. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me fâcher? Je suis seule au monde; à toi ou à un autre, qu'importe? J'étais ta maîtresse; ici était notre demeure: je sais que tu me désires encore. Mon Dieu, je reste et me voilà!...
La petite fille naïve avait fait de terribles progrès dans la science des choses de la vie; l'enfant sauvage était devenue plus forte que son maître et le dominait.
Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une immense pitié. Et ce fut moi qui demandai grâce et pardon, pleurant presque et la couvrant de baisers.
Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être surnaturel, que l'on pourrait à peine saisir et comprendre.
Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent encore à cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut oublié, et le temps reprit son cours énervant...
XXXV
Tiahoui, qui était en visite à Papeete, était descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papéuriri.
Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui précède les entretiens solennels, et nous allâmes nous asseoir dans le jardin sous les lauriers-roses.
Tiahoui était une petite femme sage, plus sérieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district éloigné, elle avait suivi avec admiration les instructions d'un missionnaire indigène: elle avait la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de Rarahu, où elle savait lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'étranges choses:
--Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu seras parti, que va-t-elle devenir?
En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la différence si complète de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'égarements. Je comprenais pourtant qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. C'était peut-être pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...
Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle n'avait plus jamais de ses colères d'enfant d'autrefois. Elle était gracieuse et prévenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait là, assise à l'ombre de notre véranda, dans une pose heureuse et nonchalante, souriant à tous du sourire mystique des Maoris, on eût dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un poème de bonheur paisible et inaltérable.
Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors qu'elle eût besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la pensée de mon départ lui faisait verser des larmes silencieuses, et je songeais encore à ce projet insensé que j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprès d'elle.
Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apportée d'Apiré; elle priait avec extase, et la foi ardente et naïve rayonnait dans ses yeux.
Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lèvres ce même sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la première fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin, dans le vague, des choses mystérieuses; des idées étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions inattendues sur des sujets singulièrement profonds dénotaient le dérèglement de son imagination, le cours tourmenté de ses idées.
Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des jours de fièvre et de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne fût plus elle-même. Elle m'était absolument fidèle, dans le sens que les femmes de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire qu'elle était sage et réservée vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir; elle n'était pas tout à fait responsable, la pauvre petite, de sa nature étrangement ardente et passionnée.
Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa gorge étaient arrondies et correctes comme celles des belles statues de la Grèce antique. Et cependant, la petite toux caractéristique, pareille à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus fréquente, et le cercle bleuâtre s'accentuait sous ses grands yeux.
Elle était une petite personnification touchante et triste de la race polynésienne, qui s'éteint au contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus bientôt qu'un souvenir dans l'histoire d'Océanie...
XXXVI
Cependant le moment du départ était arrivé, le _Rendeer_, s'en allait en Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la reine.
Ce n'était pas le départ définitif, il est vrai; au retour nous devions nous arrêter encore à _l'île délicieuse_ un mois ou deux, en passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable qu'à ce moment-là je ne serais pas parti: la laisser pour toujours eût été au-dessus de mes forces, et m'eût brisé le coeur.
A l'approche du départ, j'étais étrangement obsédé par la pensée de cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon frère Rouéri. Il m'était extrêmement pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connaître, et je m'en ouvris à la reine, en la priant de se charger de nous ménager une entrevue.
Pomaré parut prendre grand intérêt à ma demande:
--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parlé, Rouéri? Il ne l'avait donc point oubliée?
Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du passé, retrouvant peut-être dans sa mémoire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait aimés, et qui étaient partis pour ne plus revenir.
XXXVII
C'était le dernier soir du _Rendeer_...
Il résultait des renseignements pris à la hâte par la reine que Taïmaha était depuis la veille à Tahiti;--et le chef des _mutoï_ du palais avait été chargé de lui porter l'ordre de se trouver à l'heure du coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.
A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et moi.
Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas;--je l'avais prévu.
Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers moments de notre dernière soirée.--J'attendais avec une inexplicable anxiété; j'aurais donné cher à cet instant pour voir cette créature, dont j'avais rêvé dans mon enfance, et qui était liée au lointain et poétique souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne paraîtrait point...
Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui passaient:
--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis.
XXXVIII
DANS LA GRANDE RUE
La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de _tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant; quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.
C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers.
La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana, notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse impatiente.
Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait dormir.
--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)
Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:
--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit non!
--Oui! répondit-elle immobile.
--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?
--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent (mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus...
--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu plus écarté où nous puissions causer ensemble.
--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,-- mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu.
Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver que banalité et désenchantement.
Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus...
XXXIX
RÉVÉLATIONS
Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,-- Taïmaha s'arrêta et s'assit.
--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?...
A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:
--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je.
--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix assurée pourtant;--si, deux!...
Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, impressions tristes et intraduisibles.
Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait plus, même imparfaitement, les exprimer.
XL
Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes fêtes.
Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour l'instant oublié jusqu'à Rarahu...
Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière fois.
Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable.
On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer, qui brisait au large sur le corail.
Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au- dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée de la lune.
Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de déesse.
Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait dû jadis habiter avec mon frère.
--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...
--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était celle-ci la case de Rouéri!...
XLI
Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit, vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune fils Atario.
Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle s'expliquait à peine.
Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause, le besoin de lutter pour vivre.
Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère...
Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre horizon sa silhouette lointaine.
A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.
Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume, où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que nous nous voyions tous deux en pleine lumière.
Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même lorsqu'elles sont vagues et incomplètes.
Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre de son teint...
Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres.
--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...
Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des tamaris.
Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.
Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en nous faisant signe d'entrer.
La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.
Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle m'apporta...
--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...
Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des _pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises pour des momies roulées dans des draps mortuaires...
Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha:
--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?...
La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous son regard effaré par le réveil:
--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, au bout du bois de cocotiers...
XLII
Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.
A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil, semblable à une évocation de fantômes.
On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant, ébloui, fermait les yeux.
--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à la porte.
--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.
--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est le fils de ton frère Rouéri!...
La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et nous reprîmes le chemin de Papeete.
Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les yeux.
J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées; j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...
XLIII
Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:
--Tu reviendras demain?
--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.
Un moment après, elle demanda avec timidité:
--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?
Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse profonde, le souvenir de mon frère...
Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en langue polynésienne...
Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein d'enchantement et de mystère.
Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.
En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, incompréhensible et sauvage...
XLIV
Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses bras autour de moi quand j'entrai.
Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne redevint pas la fable des femmes de Papeete.
C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des expressions sauvages et des images étranges.
XLV
Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques moments de sommeil.