# Le Mariage de Loti

## Part 7

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Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau glacée...

A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...

Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien, nous commençâmes à redescendre...

XXII

... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans incident nouveau...

Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts; ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et des bananes sauvages, rouges et vermeilles.

Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte odorante de citronniers en fleurs.

La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas la coutume...

Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et d'émotions que d'un voyage en pays lointain.

Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines, sur le mystère de leurs destinées...

XXIII

... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.

Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être ravissantes.

Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à poupe du _Rendeer_.

Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume blanche...

XXIV

_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième monde._ (Dumont D'Urville.)

La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872.

La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de luxe.

J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez Pomaré.

Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti, jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère.

Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous, même par les plus sauvages.

Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée-- était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la fièvre.

La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de satin.

A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.

Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à en prononcer seulement un mot.

L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.

Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer en lieu de prostitution...

Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu.

La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit étoilée.

Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans d'irréprochables bottines de satin.

C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,- -et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.

A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...

Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la tête surchargée de reva-reva flottants.

Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze blanche.

La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure, rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, piquées dans ses cheveux dénoués.

La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en robe de velours.

La reine Moé (_Moé_: sommeil ou mystère), en robe sombre, d'une beauté régulière et mystique, ses yeux étranges à demi fermés, avec une expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.

Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le profondeur transparente des nuits d'Océanie, les cimes des montagnes se découpant sur le ciel étoilé; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables à des girandoles terminées par des fleurs noires. Derrière ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel austral faisaient un amas de lumière bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus idéalement tropical que ce décor profond.

Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage épais; un grand silence, mêlé de bruissements d'insectes sous les herbes; et cette sonorité particulière aux nuits tahitiennes, qui prédispose à subir la puissance enchanteresse de la musique.

Le morceau choisi était celui où Vasco, enivré, se promène seul dans l'île qu'il vient de découvrir, et admire cette nature inconnue;-- morceau où le maître a si parfaitement peint ce qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de lumière.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commença de sa voix délicieuse:

Pays merveilleux, Jardins fortunés.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de plaisir en entendant ainsi, à l'autre bout du monde, interpréter sa musique.

XXV

Vers la fin de l'année, une grande fête fut annoncée dans l'île de Moorea, à l'occasion de la consécration du temple d'Afareahitu.

La reine Pomaré manifesta à l'_amiral à cheveux blancs_ l'intention de s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-même à la cérémonie et au grand banquet qui devait s'ensuivre.

L'amiral mit sa frégate à la disposition de la reine, et il fut convenu que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter là-bas toute la cour.

La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'était augmentée pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient fait de folles dépenses de _reva-reva_ et de fleurs.

Un beau matin pur de décembre, le _Rendeer_ ayant déjà largué ses grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.

J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au palais.

Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en scène, avait expédié en avant toutes ses femmes,--et, en petit cortège intime, nous nous acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil levant.

La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main sa petite-fille si chérie,--et nous suivions à deux pas, la princesse Ariitéa, la reine Moé, la reine de Bora-Bora et moi.

C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariitéa marchant auprès de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumière matinale,--est celle que je revois encore, quand, à travers les distances et les années, je pense à elle...

Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses accosta le _Rendeer_, les matelots de la frégate, rangés sur les vergues suivant le cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le cri de: "Vive Pomaré!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.

Puis la reine et la cour entrèrent dans les appartements de l'amiral, où les attendait un lunch à leur goût composé de bonbons et de fruits,-- le tout arrosé de vieux champagne rose.

Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient répandues dans les différentes parties du navire, où elles menaient grand et joyeux tapage, en lançant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.

Et Rarahu était là aussi, embarquée comme une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et sérieuse, au milieu de ce débordement de gaîté bruyante.--Pomaré avait emmené avec elle les plus remarquables choeurs d'_himéné_ de ses districts, et Rarahu étant un des premiers sujets du choeur d'Apiré avait été à ce titre conviée à la fête.

Ici une digression est nécessaire au sujet du _tiaré miri_,--objet qui n'a point d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes européennes.

Ce _tiaré_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Océanie se plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de gala.--En examinant de près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle est factice; elle est montée sur une tige de jonc, et composée des feuilles d'une toute petite plante parasite très odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forêts.

Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiarés_ très artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.

Le _tiaré_ est particulièrement l'ornement des fêtes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne à un jeune homme, il a le même sens à peu près que le mouchoir jeté par le sultan à son odalisque préférée.

Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des _tiaré_ dans les cheveux.

J'avais été mandé par Ariitéa pour lui faire société pendant ce lunch officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi abandonnée. Punition bien sévère que je lui avais infligée là, pour un caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait verser des larmes.

XXVI

La traversée durait depuis deux heures, nous approchions de l'île de Morea.

On faisait grand bruit au carré du _Rendeer_; une dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient été conviées à une collation que leur offraient les officiers.

Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part.--Elle était là, en compagnie de Téourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait essuyé ses pleurs et riait aux éclats.

Elle ne parlait point français, comme la plupart des autres;--mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation très animée avec ses voisins qui la trouvaient charmante.

Enfin,--ce qui était le comble de la perfidie et de l'horreur,--au dessert, elle avait avec mille grâces offert son _tiaré_ à Plumkett.

Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.

XXVII

Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!

De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forêts épaisses, de mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et, sous les grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers et les lauriers-roses.

Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne dans ce pays ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait là silencieusement, à demi cachée sous les voûtes de verdure.

On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une étrange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himéné_ de Moorea étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs énormes des arbres; tous les chanteurs d'un même district étaient vêtus d'une même couleur, --les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes étaient couronnées de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, étaient restés dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir, à moitié cachés derrière les arbres.

La reine quitta le _Rendeer_ avec le même cérémonial qu'à l'arrivée et le bruit du canon se répercuta au loin dans les montagnes.

Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par l'amiral.--Nous n'étions déjà plus au temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui voulait que tout territoire foulé par le pied de la reine devint propriété de la couronne, est depuis longtemps oubliée en Océanie.

Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la garde d'honneur de Pomaré, étaient rangés sur la plage pour nous recevoir.

Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himéné_ entonnèrent ensemble le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut à toi, reine Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.

On eût cru mettre le pied dans quelque île enchantée, qui se serait éveillée soudain sous le coup d'une baguette magique.

XXVIII

Ce fut une longue cérémonie que la consécration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himéné_ chantèrent de joyeux cantiques à l'Éternel.

Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le vieux style des constructions maories.

Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs,- -et Rarahu, que j'avais laissée partir du _Rendeer_ comme une inconnue, mêlée à cette foule...

Un grand silence se fit quand l'_himéné_ d'Apiré, qui avait été réservé pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrière moi la voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait l'attention de tous.

XXIX

Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous des tendelets de verdure.

Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y avait une grande quantité de _pièces montées_, composées par des Chinois au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'était un vacarme et une confusion indescriptibles...

Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apiré.

XXX

Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le _Farehaü_ du district où un logement lui était préparé. L'_amiral à cheveux blancs_ regagna la frégate, et la _upa-upa_ commença.

Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et désirs effrénés.

Et j'avais suivi l'_amiral à cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la foule affolée.

XXXI

A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du _Rendeer_. La frégate, le matin si animée, était vide et silencieuse; les mâts et les vergues découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit; les étoiles étaient voilées, l'air calme et lourd, la mer inerte.

Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes renversées; on voyait de loin les feux qui à terre éclairaient le _upa- upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, accompagnés à contre-temps par des coups de tam-tam.

J'éprouvais un remords profond de l'avoir abandonnée au milieu de cette saturnale; une tristesse inquiète me retenait là, les yeux fixés sur ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le coeur.

L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit sonnèrent à bord du _Rendeer_, sans que le sommeil vînt mettre fin à mon étrange rêverie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'était bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des abîmes pourtant, de terribles barrières, à jamais fermées; elle était une petite sauvage; entre nous qui étions une même chair, restait la différence radicale des races, la divergence des notions premières de toutes choses; si mes idées et mes conceptions étaient souvent impénétrables pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas le même Dieu qui nous ait crées." En effet, nous étions enfants de deux natures bien séparées et bien différentes, et l'union de nos âmes ne pouvait être que passagère, incomplète et tourmentée.

Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'île lointaine, seule et oubliée,--et Loti peut-être ne le saura même pas...

A l'horizon une ligne à peine visible commençait à se dessiner du côté du large: c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait à l'Orient; les feux s'éteignaient à terre, et les chants ne s'entendaient plus.

Je songeais que, à cette heure particulièrement voluptueuse du matin, Rarahu était là, énervée par la danse, et livrée à elle-même. Et cette pensée me brûlait comme un fer rouge.

XXXII

Dans l'après-midi, la reine et les princesses s'embarquèrent de nouveau pour retourner à Papeete. Quand elles eurent été reçues avec les honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots nombreux, pirogues et baleinières qui ramenaient leur suite; la foule s'était augmentée encore d'une quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient prolonger la fête à Tahiti.

Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle revenait aussi. Elle avait changé sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraîches dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front décoloré, et les cercles bleuâtres s'étaient accentués sous ses yeux.

Sans doute elle était restée à la upa-upa jusqu'au matin, mais elle était là, elle revenait, et c'était pour le moment tout ce que je désirais d'elle.

XXXIII

La traversée s'était effectuée par un beau temps calme.

C'était le soir, le soleil venait de disparaître; le frégate glissait sans bruit, en laissant derrière elles des ondulations lentes et molles qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De grands nuages sombres étaient plaqués çà et là dans le ciel, et tranchaient violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une étonnante transparence de l'atmosphère.

