# Le Mariage de Loti

## Part 6

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Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien.

Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.

Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier.

On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.

Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_.

J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde; --à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.

XIII

Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_.

Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.

Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les expédients étaient bons pour la distraire.

C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes.

Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début, s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie.

Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait.

Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et silencieuse.

Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de sensations étranges.

Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la sauvagerie.

XIV

Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes, avaient une élégance presque européenne.

Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une petite personne civilisée et coquette.

Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.

Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine. Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.

Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:

--Loti, comment va Rarahu?

Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables cheveux.

Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.

Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",-- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à copier la manière des femmes blanches.

Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle n'était jamais deux jours de suite la même créature.

Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.

Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.

Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous; quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français, nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes égards qu'une femme blanche.

XV

Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_ qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus: Rarahu et la reine.

La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à disparaître.

Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: _la nuit_.

Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.

XVI

LA LÉGENDE DES POMOTOUS

(Racontée par la reine Pomaré.)

"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de _Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.

"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par le dieu Taaroa.

"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter les Pomotous."

XVII

LÉGENDE DES LUNES

"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel, au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.

"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo, Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou."

XVIII

Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais. C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.

La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de larmes.

C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une joie très grande.

--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_).

Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...

XIX

Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est désert.

Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes. Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air; on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères.

En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et silencieuse.

A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.

Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.

En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse Bible des deux vieillards.

Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés dans les rochers.

Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se précipite de trois cents mètres de haut dans le vide.

Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement:

Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée, pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse échevelée et furieuse.

Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif, qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.

Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages sombres.

Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; --rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables l'impulsion donnée au commencement du monde.

Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en serpentant sur la montagne.

Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres, polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols, découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins enchantés.

Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois précieux.

C'était si beau cependant qu'elle était ravie.

--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe à toutes les branches du chemin.

Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.

Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds.

XX

Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de corail.

Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea; sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans bornes.

De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres.

--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées? (_E loti, e aho ta oé manao iti?)

--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre. Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que je t'aime.

"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu, s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée.

"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles, quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé.

--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient d'extraordinaires teintes de cuivre;

--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière.

Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit, rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles australes s'allumèrent dans le ciel profond.

--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter pour l'apercevoir?...

XXI

... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...

Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles; l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas...

Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan, et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité.

Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,-- après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges où nous étions couchés...

Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...

... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air... --Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de l'immensité vide...

