Part 5
C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et ses suivantes.
Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et hospitalières; elles sont charmées si un étranger prend place près d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.
Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent français, vous adressent alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de la dernière guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et accentuent chaque mot d'une manière originale. Les batailles où plus de milles hommes sont engagés excitent leur sourire incrédule; la grandeur de nos armées dépasse leurs conceptions...
L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases échangées leur suffisent, leur curiosité est satisfaite, et la réception terminée, la cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour réveiller l'attention, on ne prend plus garde à vous...
La demeure royale, élevée par les soins du gouvernement français, est située dans un recoin solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.
Mais au bord de la mer, à côté de cette habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigène, révèle encore l'élégance de cette architecture primitive.
Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pièces de magnifique bois des îles soutiennent la charpente. La voûte et les murailles de l'édifice sont formées de branches de citronnier choisies entre mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont liés entre eux par des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposés de manière à former des dessins réguliers et compliqués.
Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures d'immobilité et de repos, en regardant sécher leurs filets à l'ardeur du soleil.
Les pensées qui contractent le visage étrange de la reine restent un mystère pour tous, et le secret de ses éternelles rêveries est impénétrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son indépendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple qui dégénère et lui échappe?...
Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir: peut-être cette inévitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte à croire qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais songé...
Vaékéhu consentit avec une bonne grâce parfaite à poser pour plusieurs éditions de son portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner plus à loisir.
Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en crinière et son fier silence, conserve encore une certaine grandeur...
IV
VAÉKÉHU A L'AGONIE
Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier boisé qui mène à la montagne, les suivantes m'appelèrent.
Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait mourir.
Elle avait reçu l'extrême-onction de l'évêque missionnaire.
Vaékéhu--étendue à terre--tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...
Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux rois tatoués ses ancêtres.
Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...
V
FUNÈBRE
Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.
Il était nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir.
Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:
--Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée funèbre.
"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du soleil, dès qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le _Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.
Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par des chemins détrempés; il était tombé tout le jour une des dernières grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'épais nuages noirs.
Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nommé Téharo; elle avait quitté le district d'Apiré pour habiter avec son mari celui de Papéuriri, situé à deux jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille rieuse et légère que j'avais connue. Elle causait gravement, on la sentait plus femme et plus posée.
Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.
Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui renfermait la cadavre de Tahaapaïru.
Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale, basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres fantastiques.
Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,-- un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les point voir.
Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et sombre...
Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et m'entraîna dehors...
VI
Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide, près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.
Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir.
--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...
Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le redoutais un peu...
Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait fort tard...
--Maintenant, rentrons, dit-elle...
Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:
--"A parahi oé!" (Assieds-toi!)
Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts; sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type idéal du Toupapahou...
Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne lui inspirait plus qu'une immense horreur...
... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.-- Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes...
--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais morte de frayeur...
... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.-- Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des nattes, et m'en allai sans bruit...
Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette heure je pouvais sans danger la quitter...
VII
INSTALLATION
... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y était jamais troublé.
Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir avec moi.
C'était son rêve accompli.
VIII
MUO-FARÉ
Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).- -Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect fantastique.
Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte.
Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara.
Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis; --absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc d'Orléans.
Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline, couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière, croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_.
Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table, effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant aux vitres.
Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin, des mieux éduqués et des plus sociables.
A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient: "Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete, entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant avait pu concevoir et désirer.
C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et se faner.
IX
JOURS ENCORE PAISIBLES
Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.
Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti.
Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.-- Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré, elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.
Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.-- Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales.
Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures peintes qui glissaient entre leurs doigts.
Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure compliquée aux herbes et aux pervenches roses...
C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'échappe plus...
... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.-- Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré...
De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...
Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes d'une grâce artificielle et chinoise...
Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui étaient le principal luxe de Rarahu.
Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le _reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du coeur des cocotiers.
La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de lune, autour des danseuses de _upa-upa_.
De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout pour une petite fille très sage...
C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante gaîté des bois de Fataoua...
C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se dénouer bientôt par le départ et la séparation...
... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde...
X
...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était promis une grande joie de ce voyage.
Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux, emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...
On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée...
Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent; l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la ville de Papeete...
Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier; les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une scène des premiers âges du monde...
Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route...
Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas, couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles traînées d'argent...
De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues..
Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera probablement disparues.
XI
A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...
Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et s'excitant les unes les autres à crier et à chanter.
Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des _varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter.
Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.
XII