Part 3
Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bientôt que les deux petites filles arrivaient...
Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme mû par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'étaler au soleil d'aussi laides choses, il courut à ses vêtements... Les nombreuses robes de mousseline qui, superposées, composaient son costume, pendaient çà et là, accrochées aux branches des arbres.
Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites arrivèrent.
Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps très significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air indigné...
Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrêt en portant la main à son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperçoit quelque chose de très drôle...
Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... Après quoi toutes deux s'avancèrent résolument, en disant d'un ton narquois:
--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!
(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)
Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait appelé Rarahu... Il avait laissé retomber sa queue grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique étincelaient d'une hideuse manière...
XXVIII
Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit aux deux enfants: petites boîtes de poudres blanches ou roses,--petits instruments compliqués pour la toilette, petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au gingembre...
C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses attentions ardentes.-- Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de même avec accompagnement de moues dédaigneuses, et de grimaces de ouistitis...
Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son épaule nue...
Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lèvres de celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit à toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs présents à pleines mains-on les entendit de loin rire encore à travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les rejoindre, demeura à sa place, piteux et décontenancé...
XXIX
LE NUAGE CRÈVE
... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à chaudes larmes...
Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois, les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant, et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard dans la Bible de ses vieux parents...
La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin, mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des larmes.
Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus...
Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...
Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un temps...
L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune tête...
XXX
A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle n'était plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...
Même les jours non fériés, elle se mit à porter des robes et à natter ses longs cheveux...
XXXI
..._Mata reva_ était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa.--_Mata_, dans le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'après les yeux que les Maoris désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement très réussis...
Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifaré_ (oeil de chat); Brown, _Mata ioré_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azuré)...
Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; l'appellation plus poétique de _Mata reva_ était celle qu'après bien des hesitations elle avait choisie...
Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus,--et trouvai ce qui suit:
_Reva_, firmament;--abîme, profondeur;--mystère...
XXXII
JOURNAL DE LOTI
... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la monotonie d'un éternel été.-Il semblait qu'on fût dans une atmosphère de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient plus...
Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. -Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate, d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: "poumiriraïra", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air était tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges surchauffées dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards, bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mûre, qui s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise...
... Et quand le journée s'avançait, quand le soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs plus dorées, Rarahu s'en retournait avec moi à sa case isolée dans les bois.-Les deux vieillards ses parents, fixes et graves, étaient là toujours, accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante bienveillance éclairait un instant leurs figures éteintes:
--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"
Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une personnification fraîche de la jeunesse à côté de ces deux sombres momies polynésiennes...
C'était l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaapaïru étendait ses longs bras tatoués jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux de _bourao_ desséché, et les frottait l'un contre l'autre pour en obtenir du feu,--Vieux procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait cuire dans la terre deux _maiorés_, fruits de l'arbre-à-pain, qui composaient le repas de la famille...
C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, Tétouara en tête,--et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie joyeuse.
--Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend à la nuit dans le jardin de la reine; Téria et Faïmana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les conduire prendre du thé chez les Chinois,--et moi aussi, j'en serais très volontiers si tu veux...
Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où la vue dominait le grand Océan bleu, éclairé des dernières lueurs du soleil couchant.
La nuit descendait sur Tahiti, transparente, étoilée. Rarahu s'endormait dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les suivantes commençaient à errer dans les jardins de la reine...
XXXIII
... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombragées de Papeete, adressa un bonjour moitié amical, moitié railleur,--un peu terrifié aussi,--à une créature baroque qui passait.
La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous regarder.
Rarahu vexée lui tira la langue,--après quoi elle me conta en riant que cette vieille fille, _demi-blanche_, métis efflanquée d'Anglais et de Maorie,--était son ancien professeur, à l'école de Papeete.
Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant.
Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la _haapiiraa_ (la maison d'école) pour n'y plus revenir...
XXXIV
... Je rentrai un matin à bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle à sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa...
Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île Raîatéa,--père de la délicieuse petite malade, Pomaré V,--était un homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays.
Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_, il lui fallait du sang.
C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités commises par lui dépassaient toute imagination...
Pomaré adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait même dans le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit rôder dans les jardins.-Sa présence causait parmi les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont on saurait, la nuit, la cage mal fermée.
Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attardés des districts, et quelquefois à moi-même...
... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.
Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût broyé un homme comme du verre.--Il avait d'épaisses mâchoires carrées de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi fermés avaient une expression de tristesse égarée...
--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).
Je m'étais arrêté à la porte...
Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:
--... Comment sais-tu mon nom?
--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit. "Tu viens pour dormir?...
--Et toi? tu es un chef, de quelque île?...
--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin là-bas; tu y trouveras la meilleure natte...
Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je fermai les yeux,--juste assez pour observer l'étrange personnage qui s'était levé avec précaution et se dirigeait vers moi.
En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit m'avait fait tourner la tête du côté opposé, du côté de la porte où la vieille reine venait d'apparaître; elle marchait cependant avec des précautions infinies, sur la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros corps.
... Quand l'homme fut près de moi, il prit une moustiquaire de mousseline qu'il étendit avec soin au-dessus de ma tête, après quoi il plaça une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la lumière, et retourna s'asseoir, la tête appuyée sur ses deux mains.
Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous deux, cachée dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...
La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son apparition, m'ayant confirmé dans cette idée que mon compagnon était inquiétant, m'ôta toute envie de dormir.
Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était redevenu vague et atone; il avait oublié ma présence... On entendait dans le lointain, des femmes de la reine qui chantaient à deux parties un _himéné_ des îles Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...
Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans l'embrasure de la porte.--La lampe s'éteignait, et l'homme venait de s'endormir...
J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas changé de place; sa tête seule s'était affaissée, et reposait sur la table...
Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau d'eau fraîche;--après quoi j'allai sous la véranda saluer la reine et la remercier de son hospitalité.
--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien reçu?...
--Oui, dis-je.
Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...
--Sais-tu qui c'était, dit-elle mystérieusement,--oh! ne le répète pas, mon petit Loti... c'était Tamatoa!...
Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relâché,--à la condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et de lui donner des poignées de main...
Cela dura jusqu'au moment où, s'étant évadé, il assassina une femme et deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une même journée une série d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient s'écrire, même en latin...
XXXV
... Qui peut dire où réside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?
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Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse étrange qui pèse sur toutes ces îles d'Océanie,-l'isolement dans l'immensité du Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre épaisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers, étonnamment hautes, blanches et grêles...
On s'épuise à chercher, à saisir, à exprimer...effort inutile,--ce quelque chose s'échappe, et reste incompris...
J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a là dedans des détails jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la physionomie des mousses...
Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du monde,--eh bien, après, a-t-on compris?... Non assurément...
Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynésie toutes blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un _vivo_?... (flûte de roseau) ou le beuglement lointain des trompes en coquillage?
XXXVI
GASTRONOMIE
..."La chair des hommes blancs a goût de banane mûre..."
Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'île Routoumah, dont la compétence en cette matière est indiscutable...
XXXVII
... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait appelé: _long lézard sans pattes_,--et je n'avais pas très bien compris tout d'abord...
Le serpent étant un animal tout à fait inconnu en Polynésie, la métis qui avait éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable avait tenté la première femme, avait eu recours à cette périphrase.
Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les créatures terrestres;--c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette insulte...
Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.
Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces thés qui se donnaient chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de Rarahu, qui ne comprenait plus.
...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura,--argument beaucoup meilleur...
A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete.-- Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru.--La tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude;-- mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres...-- Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière,-- prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là même que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre père qui es aux cieux..._", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce vieillard fantôme...
XXXVIII
...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui serait vite oublié...
Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà il l'aimait un peu par le coeur...
Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur sa vie tout entière...
Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un âge où d'ordinaire on commence à penser...
Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur, élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les bois du Yorkshire...
Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et l'eau fraîche...
XXXIX
...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre horizon...
Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il était bien inutile de se préoccuper de l'avenir...
XL
On était charmé quand Rarahu chantait...
Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraîches et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent produire de semblables.
Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus élevées de la gamme,--très compliquées toujours et admirablement justes...
Il y avait à Apiré, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur appelé _himéné_, lequel fonctionnait régulièrement sous la conduite d'un chef, et se faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes.--Rarahu en était un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix pure;--le choeur qui l'accompagnait était rauque et sombre; les hommes surtout y mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutôt les sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.-- L'ensemble avait une précision à dépiter les choristes du Conservatoire, et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent décrire...
XLI
...C'était l'heure de la tombée du jour; j'étais seul au bord de la mer, sur une plage du district d'Apiré.--Dans ce lieu isolé, j'attendais Taïmaha,--et j'éprouvais un sentiment singulier à l'idée que cette femme allait venir...
Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les cocotiers et s'avança vers moi... C'était déjà la nuit; quand elle fut tout près, je distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de sauvagesse:
--Tu es Taïmaha? lui dis-je...
--Taïmaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoaï; je viens de pêcher des porcelaines sur le récif, et du corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...