# Le Mariage de Loti

## Part 2

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C'était une bien enfantine comédie que nous jouions là tous deux, et personne assurément ne l'eût soupçonnée. Le sentiment "_qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite_" éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût peut-être fait sourire moi-même, avec quelques années de plus; il eût bien amusé l'état-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'eût comblé de ridicule aux yeux de Tétouara...........................................................

Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de désoler d'abord, avaient sur ces questions des idées tout à fait particulières qui en Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé à m'en apercevoir.

Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une enfant, et n'a pas été créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se prostituer à Papeete, et c'était là tout ce qu'ils avaient exigé de sa sagesse.

Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, Loti très jeune comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , après réflexion, les deux vieillards avaient trouvé que c'était bien...

John lui-même, mon bien-aimé frère John, qui voyait tout avec ses yeux si étonnamment purs, qui éprouvait une surprise douloureuse quand on lui contait mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les jardins de la reine,--John était plein d'indulgence pour cette petite fille qui l'avait charmé.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il était disposé à tout pardonner à son frère Harry, quand il s'agissait d'elle.............................................................

Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la petite Rarahu du district d'Apiré, le mariage tahitien ne pouvait plus être entre nous deux qu'une formalité...

XVI

CHOSES DU PALAIS

Ariifaité, le prince-époux, jouait à la cour de Pomaré un rôle politique tout à fait effacé.

La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle lignée royale, avait choisi cet homme, parce qu'il était le plus grand et le plus beau qu'on eût pu trouver dans ses archipels.--C'était encore un magnifique vieillard à cheveux blancs, à la taille majestueuse, au profil noble et régulier.

Mais il était peu présentable, et s'obstinait à se trop peu vêtir; le simple pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire à l'habit noir.

De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.

De ce mariage étaient issus de vrais géants qui tous mouraient du même mal sans remèdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et meurent à l'automne.

Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un après l'autre partir, avec une inexprimable douleur.

L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine Moé sa femme, une petite princesse délicieusement jolie,--l'héritière présomptive du trône de Tahiti,--la petite Pomaré V, sur laquelle se portait toute la tendresse de la grand'mère Pomaré IV.

Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paraître déjà les symptômes du mal héréditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aïeule s'étaient remplis de larmes en la regardant.

Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient un charme de plus à cette petite créature, la dernière des Pomaré, la dernière des reines des archipels tahitiens.--Elle était aussi ravissante, aussi capricieuse que peut l'être une petite princesse malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribué à m'attirer celle de la reine...

XVII

Pour arriver à parler le langage de Rarahu,--et à comprendre ses pensées,--même les plus drôles ou le plus profondes,--j'avais résolu d'apprendre la langue maorie.

Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete l'acquisition du dictionnaire des frères Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais qu'une édition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.

Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynésie d'étranges perspectives,-tout un champ inexploré de rêveries et d'études.

XVIII

Au premier abord je fus frappé de la grande quantité des mots mystiques de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles,--qui expriment là-bas les terreurs vagues de la nuit,--les bruits mystérieux de la nature, les rêves à peine saisissables de l'imagination...

Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu supérieur des religions polynésiennes.

Les déesses: _Ruahine tahua_, déesse des arts et de la prière.

_Ruahine auna_, déesse de la sollicitude.

_Ruahine faaipu_, déesse de la franchise.

_Ruahine nihonihoraroa_, déesse de la dissension et du meurtre.

_Romatane_, le prêtre qui admet les âmes au ciel, ou les en exclut.

_Tutahoroa_, la route qui suivent les âmes pour se rendre dans la nuit éternelle.

_Tapaparaharaha_, la base du monde.

_Ihohoa_, les mânes, les revenants.

_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et manger les vivants.

_Tuitupapau_, prière à un mort de ne pas revenir.

_Tahurere_, prier un ami mort de nuire à un ennemi.

_Tii_, esprit malfaisant.

_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.

_Mahoi_, l'essence, l'âme d'un Dieu.

_Faa-fano_, départ de l'âme à la mort.

_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumière, principe, centre, coeur des choses.

_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et ténébreux, enfers.

... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:

_Moana_, abîmes de la mer ou du ciel.

_Tohureva_, présage de mort.

_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.

_Nupa nupa_, obscurité, agitation morale.

_Ruma-ruma_, ténèbres, tristesses.

_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, être visionnaire.

_Tataraio_, être ensorcelé.

_Tunoo_, maléfice.

_Ohiohio_, regard sinistre.

_Puhiairoto_, ennemi secret.

_Totoro ai po_, repas mystérieux dans les ténèbres.

_Tetea_, personne pâle, fantôme.

_Oromatua_, crâne d'un parent.

_Papaora_, odeur de cadavre.

_Taihitoa_, voix effrayante.

_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.

_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.

_Oniania_, vertige, brise qui se lève.

_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.

_Tahau_, blanchir à la rosée.

_Rauhurupe_, vieux bananier; personne décrépite.

_Tutai_, nuées rouges à l'horizon.

_Nina_, chasser une idée triste; enterrer.

_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crépuscule.

_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...

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XIX

... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui se résumaient avant mon arrivée ses plus chères affections.

Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et pourtant leur race est là- bas tout à fait manquée.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son fort recherchés.

Celui de Rarahu était une grande bête efflanquée, haute sur pattes, qui passait ses jours à dormir le ventre au soleil, ou à manger des languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites étaient percées à leurs extrémités, et ornées de petits glands de soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure complétait d'une manière très comique ce minois de chat, déjà fort extraordinaire par lui-même.

Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au bain, et passait de longues heures avec nous, étendu dans des poses nonchalantes.

Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite chose très chérie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu iti).

XX

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... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au milieu des filles à demi civilisées de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile et bâtard de la plage et les moeurs de la ville colonisée,--qui ne voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour le plaisir des sens et la satisfaction des appétits matériels,--ceux-là ne comprennent rien au charme de ce pays...

Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur Tahiti un regard plus honnête et plus artiste,--qui y voient une terre d'éternel printemps, toujours riante, poétique,--pays de fleurs et de belles jeunes femmes,--ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...

Allez loin de Papeete, là où la civilisation n'est pas venue, là où se retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail, --devant l'immense Océan désert,--les districts tahitiens, les villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et rêveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la contemplation... Écoutez le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et éternel des brisants de corail;--regardez ces sites grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique.........................................................

XXI

... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de Papeete, était un soir de grande fête.

La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard passait...

Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.

En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,- tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de satin.

Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...

La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.

Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait deviné une rivale...

--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.

Et je répondis, étonné:

--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)

C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi- souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était dans l'air.

--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et jolies?

Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent point tenté l'aventure.

--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans la maison de la reine.

Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré.

--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance exotique.

Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui en donner.

Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit: --on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,

--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.

Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et s'apprêtant à valser.

--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.

--Très belle, Rarahu, répondis-je...

--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te chercher...

--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille. Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons ensemble...

--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la fureur faisait trembler...

Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...

En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...

Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête, au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse route, en m'entraînant dans la solitude.

XXII

LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY

Papeete, 1872.

"Chère petite soeur,

"Me voilà sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne ressemble à aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le voyait Georges, à travers le même prisme enchanteur; depuis deux mois à peine j'ai mis le pied dans cette île,--et déjà je me suis laissé captiver.--La déception des premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et mourir...

"Six mois encore à passer dans ce pays, la décision est prise depuis hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici là je me serai fait entièrement à cette existence doucement énervante, d'ici là je serai devenu plus d'à moitié indigène, et je crains qu'à l'heure du départ il ne me faille terriblement souffrir...

"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions étranges, en retrouvant à chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garçon, au foyer de famille, je songeais à l'Océanie; à travers le voile fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée telle que je la trouve aujourd'hui.--Tous ces sites étaient DÉJA VUS, tous ces noms étaient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je crois rêver...

"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, une photographie déjà effacée par le temps: une petite case au bord de la mer, bâtie aux pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...-- C'était la sienne.--Elle est encore là à sa place...

"On me l'a indiquée,--mais c'était inutile,--tout seul je l'aurais reconnue...

"Depuis son départ, elle est restée vide; le vent de la mer et les années l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a tapissée,--mais elle a conservé le nom tahitien de Georges, on l'appelle encore _la case de Rouéri_...

"La mémoire de Rouéri est restée en honneur chez beaucoup d'indigènes,- -chez la reine surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir de lui.

"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait vécu près de lui pendant ses quatre années d'exil...

"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais même qu'elle lui écrivait, j'avais vu sur son bureau traîner des lettres, écrites dans une langue inconnue, qu'aujourd'hui je commence à parler et à comprendre.

"Son nom était Taïmaha.--Elle habite près d'ici, dans une île voisine, et j'aimerais la voir.--J'ai souvent désiré rechercher sa trace--et puis, au dernier moment j'hésite, un sentiment indéfinissable, comme un scrupule, m'arrête au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce passé intime de mon frère, sur lequel la mort a jeté son voile sacré...

XXIII

ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE

Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils sont capricieux fantasques,--boudeurs tout à coup et sans motif;-- foncièrement honnêtes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du mot la plus complète...

Le caractère contemplatif est extraordinairement développé chez eux; ils sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles à toutes les rêveries de l'imagination...

La solitude des forêts, les ténèbres, les épouvantent, et ils les peuplent sans cesse de fantômes et d'esprits.

Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur.--C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantômes tatoués qui sont la terreur de tous les Polynésiens,--mot étrange, effrayant en lui-même et intraduisible...)

En Océanie, le travail est chose inconnue.--Les forêts produisent d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout le monde et suffisent à chacun.--Les années s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie perpétuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...

XXIV

UN NUAGE

... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes, --tout en se bourrant de cocos et d'oranges.

On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le brouillard glacial des nuits d'hiver...

La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des goyaviers et des mimosas...

Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin...

On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze légère...

Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...

Un grand succès d'admiration avait salué son entrée... Le fait est qu'elle était bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrassée la rendait encore plus charmante...

Confuse et intimidée, elle était venu à moi; puis, sur l'herbe, elle s'était assise à mon côté, et restait là immobile, les joues empourprées sous leur bistre, les yeux baissés, comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...

--Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans la galerie...

Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait point échappé, firent entendre dans les hautes herbes de petits éclats de rire contenus qui disaient une foule de méchantes choses;--Tétouara, fine et impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:

--Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_

Et les éclats de rire redoublèrent;--il en partait de derrière tous les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de partout,--et la pauvre petite Rarahu était bien près de fondre en larmes...

XXV

TOUJOURS LE NUAGE

..."Elle est faite d'une _étoffe chinoise!_" avait dit Tétouara...

Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acérée à triple pointe, qui souvent me revenait en tête...

En vérité j'étais tout à fait étranger à cette robe de gaze verte... Ce n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,-- lesquels vivaient à moitié nus dans leur case de pandanus,--qui s'étaient lancés dans de telles prodigalités...

Et je demeurais plongé dans mes réflexions...

Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de dégoût et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une jeune femme que d'être convaincue d'avoir écouté les propos galants de l'un d'entre eux...

Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que plusieurs de ces personnages, à force de présents et de pièces blanches, obtiennent des faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris public...

Je m'étais bien gardé cependant de communiquer cet horrible soupçon à John, qui eût chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon goût de ne faire ni reproche ni scandale,--me réservant seulement d'observer et d'attendre...

XXVI

PERSISTANCE DU NUAGE

... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre salle de bain particulière sous les goyaviers, il était trois heures de l'après-midi, heure inusitée.

J'étais venu sans bruit... J'écartai les branches et je regardai...

La stupeur me cloua sur place...

Une chose horrible était là dans ce lieu, que nous considérions comme appartenant à nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son vilain corps jaune...

Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... Il avait relevé sa longue queue de cheveux gris nattés, et l'avait roulée en manière de chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de safran,--et le soleil l'éclairait tout de même, de sa lueur discrètement voilée par la verdure,--et l'eau fraîche et claire bruissait tout de même autour de lui,--avec autant de naturel et de gaîté qu'elle eût pu le faire pour nous...

XXVII

... J'observais, posté derrière les branches... La curiosité me tenait là attentif et immobile... Je m'étais condamné au spectacle de ce bain, attendant avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...

