# Le Mariage de Loti

## Part 12

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En même temps que le _Rendeer_ quittait l'île délicieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Moé quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put voir, par les échappées des cocotiers, à travers les rideaux de verdure, --le _Rendeer_ s'éloigner sur l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

QUATRIÈME PARTIE

_"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..." (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, la petite fleur d'arum!... Hélas! Hélas! maintenant elle est fanée!...) (RARAHU)_

I

Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route à travers le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des îles polynésiennes. Et puis cette dernière terre des Maoris disparut elle- même de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Océanie.

Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes du Grand Océan par le détroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et les Açores.

II

Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins à Brightbury, frapper à la porte de ma maison chérie... On ne m'attendait pas encore.

Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui tremblait d'émotion et de surprise.--Le bonheur et l'étonnement furent grands de me revoir.

Après les premiers moments, une impression de tristesse succède à la joie; un serrement de coeur se mêle au charme du retour: des années ont passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on chérit: le temps a laissé sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place vide au foyer!...

C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout quand on a la tête toute remplie des images ensoleillées des tropiques. C'est triste, le jour pâle, le ciel morne et sans rayons,--le froid qu'on avait oublié,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.

Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veillé sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes oubliées, les bonnes soirées d'hiver d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve singulier!...

Le matin où je revins à Brightbury frapper à la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses énormes.

Tout ce déballage est une des distractions du retour. Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynésiens, les coquilles et les madrépores, faisaient bizarre figure, en revoyant la lumière dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai surtout une émotion vive, en déballant les plantes séchées, les couronnes fanées, qui avaient conservé leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre d'un parfum d'Océanie.

III

Quelques jours après mon retour on me remit une lettre couverte de timbres américains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse était mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.

Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse écriture enfantine et appliquée de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur à travers les mers.

_RARAHU A LOTI

Papéuriri, le 15 janvier 1874.

Cher ami, ô mon petit Loti, ô mon petit époux chéri, ô toi ma seule pensée à Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.

Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur. Jamais ma pensée ne t'oublie depuis ton départ. O mon ami chéri, voici ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon époux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et sois-moi fidèle.

Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens à Tahiti.

Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur d'être réunie de nouveau à toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.

Ah! cette pensée chérie que tu sois mon époux. Ah! combien je désire ton corps pour manger beaucoup de toi!...

Voici une parole sur mon séjour à Papéuriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être bonne pour moi--ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce même mal, pas un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu m'as oubliée; si tu étais près de moi, tu me soulagerais un peu...

Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amitié pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oublié des hommes de mon pays...

J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux chéri.

Je te salue ô mon Loti, De Rarahu ta petite épouse,

RARAHU_

_J'ai donné cette lettre à Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit où je dois t'écrire.

Je te salue, mon ami chéri,

RARAHU._

IV

NOTE DE PLUMKETT

Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait, d'une manière intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images particulières, sa traversée de six mois sur le _Rendeer_; la tempête du cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlevé beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Océanie.--Et puis il lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère,--et lui disait que, malgré ces douces choses, il rêvait de revenir encore dans le Grand-Océan, pour y retrouver son île bien-aimée et sa petite épouse sauvage.

V

RARAHU A LOTI (_Un an après_.)

_Papeete, le 3 décembre 1874.

O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma peine, je te salue par le vrai Dieu.

Je suis bien péniblement étonnée de ne pas recevoir de lettre de toi, parce que voilà cinq fois que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne m'est encore parvenu.

Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois que mes lettres t'ont été envoyées, jamais tu ne m'en as informée.

Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?

Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu m'écrivais un peu, cela réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses à cela.

Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le même, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-même tu penserais à moi.

Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet eût été inexécutable...

--Voici une parole concernant Papeete:

Il y a eu grande fête à Papeete le mois passé, pour la petite-fille de la reine.

Et c'était très beau, et les femmes ont dansé jusqu'au matin.--Et j'y étais aussi; j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau,--mais mon coeur était bien triste...

Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa petite-fille Pomaré, et Ariitéa, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, excepté que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois d'août...

Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon époux!...

Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est aussi fanée maintenant!...

Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était jolie!...

Maintenant elle est fanée, elle n'est plus jolie!...

Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...

Hélas! Hélas! ô mon époux chéri, ô mon ami tendrement aimé!...

Hélas! Hélas! mon ami chéri!...

J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.

RARAHU._

VI

JOURNAL DE LOTI

Londres, 20 janvier 1875.

Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit était froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz éclairaient la fourmilière humaine, la foule noire et mouillée.

Derrière moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_

Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laissé à Papeete, où il avait résolu de finir ses jours.

VII

Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mîmes à causer de l'île délicieuse.

--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle était, je crois, bien portante quand j'ai quitté le pays; il est probable même que si j'avais pris congé d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour vous.

"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en même temps que vous- mêmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se séparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.

"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de Papéuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _à Tatehau Oeil- de-rat, pour remettre à Loti._

"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois après, elle était plus jolie que jamais; elle était plus femme aussi, et plus formée.--Sa grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grâce d'une élégie.

"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier français, qui eut pour elle une passion qui n'était pas ordinaire.--Il était jaloux même de votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.

"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus élégante et la plus remarquée des femmes de Papeete.

"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine un événement depuis longtemps prévu: la petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit,-- peu de jours après une grande fête qu'on avait donnée pour la distraire, et dont elle avait elle-même arrêté le programme.

"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement accablée par cette dernière et suprême douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). Elle s'est retirée pour le moment dans une case isolée, bâtie auprès du tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir âme qui vive.

_(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le trône à son second fils Ariiaue. Elle avait survécu environ deux ans à sa petite-fille.-- On peut considérer qu'à dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de l'étrangeté._

"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses admirables cheveux noirs.

"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle et son amant,--et comme elle ne l'aimait guère, elle profita de l'occasion pour le quitter.

"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée à Papéuriri auprès de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est restée à Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une vie absolument déréglée et folle.

VIII

NOTE DE PLUMKETT

A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs conservés au fond de son coeur pour la lointaine Polynésie;--dans sa mémoire, l'image de Rarahu s'éloigne et s'efface.

Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie enfiévrée et légèrement excentrique, qui se déroulent un peu partout,--en Afrique principalement,--et plus tard en Italie.

FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI

Sierra-Leone, mars 1875.

O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous jamais là-bas-- dans notre chère île,--assis le soir sur les plages de corail?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.

C'est la saison des grandes pluies, _là-bas_,--la saison où la terre est couverte de fleurs roses, semblables à nos perce-neige d'Angleterre; les mousses sont humides, les forêts pleines d'eau.

Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable. Il est trois heures du matin _là-bas_, il fait nuit noire, les toupapahous rôdent dans les bois...

Deux années ont passé déjà sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effacées depuis.

Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,- n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)

... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!

Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à présent,--sinon les désenchantements amers, et les regrets poignants du passé?... Je pleure, en songeant au charme perdu de ces premières années,--à ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,--à tout cela que je n'ai même pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et s'efface dans mon souvenir.

Hélas! où est-elle notre vie tahitienne,--les fêtes de la reine,-- les _himéné_ au clair de lune?--Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où sont- elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes émotions, tous mes rêves d'autrefois, où est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé frère John, qui partageait avec moi ces premières impressions de jeunesse vibrantes, étranges, enchanteresses?...

Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du grand vent sur les récifs de corail,--cette ombre mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurité... Où est tout le charme indéfinissable de ce pays, toute la fraîcheur de nos impressions partagées, de nos joies à deux?...

Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant à repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les éveille,--une page écrite là-bas,--une plante sèche, un reva-reva, un parfum tahitien gardé encore par de pauvres couronnes de fleurs qui s'en vont en poussière,--ou un mot de cette langue triste et douce, la langue de _là-bas_ que déjà j'oublie.

Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard;--on se réunit on ne sait pourquoi, on s'étourdit comme on peut...

J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me reconnais plus quand je regarde en arrière.--A corps perdu je me suis jeté dans une vie de plaisirs; c'est là, il me semble, la seule façon logique de prendre une existence que je n'avais pas demandée,--et dont le but et la fin sont pour moi des problèmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

IX

Ile de Malte, 2 mai 1876.

Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique réunis dans un café de la Valette, à l'île de Malte.

Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans le Levant où on venait de massacrer les consuls de France et d'Allemagne, et où de graves événements semblaient se préparer.

J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait vécu en Océanie,--et nous nous étions isolés pour causer ensemble de nos souvenirs tahitiens.

X

--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.

"Elle était tombée bien bas, les derniers temps,--mais c'était une singulière petite fille.

"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une figure de petite morte. Elle n'avait plus de gîte à la fin, et traînait avec elle un vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.

"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgré tout avait conservé pour elle une pitié et une bienveillance extrêmes.

"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle fût devenue décharnée.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui étaient un peu beaux.

"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était mise à boire de l'eau-de-vie, son mal allait très vite.

"Un beau jour--(c'était en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit ans)--on apprit qu'elle était partie, avec son chat infirme, pour son île de Bora-Bora, où elle s'en était allée mourir, et où, paraît-il, elle ne vécut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XI

Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant mes yeux...

Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'éveillant la nuit je la revoyais encore;--malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne sais quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne sais quelles idées de pardon et de rédemption,--et tout était fini dans la fange, dans l'abîme de l'éternel néant!...

Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa devant mes yeux... Et je restai là, impassible,--et nous continuâmes à causer de nos souvenirs d'Océanie.

Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes reflétée par les glaces, au bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres entrechoqués,--je participais au concert général des banalités et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dégagé:

--C'est un beau pays que l'Océanie;--de belles créatures, les Tahitiennes;--pas de régularité grecque dans les traits, mais une beauté originale qui plaît plus encore, et des formes antiques... Au fond, des femmes incomplètes qu'on aime à l'égal des beaux fruits, de l'eau fraîche et des belles fleurs.

"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, à travers le prisme enchanteur de mon extrême jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne pas y revenir à trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XII

...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantômes qui replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

NATUAEA

(_Vision confuse de la nuit.)

...Là-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et crépusculaire des rêves...

... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout près, tout près de la terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il faisait nuit, et je restai là immobile, attendant le jour,--les yeux fixés sur la terre, avec une indéfinissable horreur.

... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si pâle, qu'on eût dit un signe du ciel annonçant aux hommes la consommation des temps, un sinistre météore précurseur du chaos final, un grand soleil mort...

Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la plage...

Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise, des femmes étaient accroupies par terre la tête dans leurs mains comme pour les veillées funèbres; elles semblaient être là depuis un temps indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entièrement, elles étaient immobiles; leurs yeux étaient fermés, mais, à travers leurs paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles fixées sur moi...

Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, étendue sur un lit de pandanus...

Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur le visage mort... Rarahu se mit à rire...

A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le ciel, et je me retrouvai dans l'obscurité.

Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphère, et je perçus confusément des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort de brises mystérieuses,--des spectres tatoués accroupis à leur ombre,--les cimetières maoris et la terre de là-bas qui rougit les ossements,--d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité,--et au milieu d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant enveloppé dans ses longs cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire éternel, du rire figé des Toupapahous...

_"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir! ô mon étoile du matin, mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...

"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.

"Ta petite amie,

RARAHU."_

FIN

