# Le Mariage de Loti

## Part 11

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C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;-- autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,-- sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.

La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler ce départ.

Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée. Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."

Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet,--nous retournâmes sur nos pas.

Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au moment où nous fûmes hors des grands bois...

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XXVI

...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé. Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...

Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens, c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions effrénées des enfants sauvages.

Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!

Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...

--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons encore dans l'éternité.

"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse...

Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.

Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et d'ironie...

Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature reprend sur lui sa force et ses droits?...

Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré, qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir, --puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui sauve et fait revivre...

Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et on ne peut rien!...

Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations fiévreuses...

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XXVII

...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route d'Apiré. C'était l'avant-veille du départ.

Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air était chargé de senteurs de goyaves mûres; toutes les plantes étaient énervées. De jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.

Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se levèrent à notre approche et s'avancèrent vers nous.

L'une qui était vieille, cassée, tatouée entraînait par la main l'autre, qui était encore belle et jeune;--c'était Hapoto, et sa fille Taïmaha.

--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à Taïmaha...

Taïmaha souriait de son éternel sourire en baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et n'en éprouve aucun remords.

--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!

Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne nous est pas possible, à nous qui sommes nés sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de comprendre ces natures incomplètes, si différentes des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et sauvage, et où l'on trouve pourtant, à certaines heures, tant de charme d'amour, et d'exquise sensibilité.

Taïmaha avait à me remettre un objet bien précieux,--une relique d'autrefois,--le pareo de Rouéri que, sur sa demande, je lui avais confié.

Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin extrême. Elle parut émue cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir--qui allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury d'où je l'avais emporté.

XXVIII

Dans une dernière visite que je fis à Pomaré, je lui recommandai Rarahu.

--... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...

--Je reviendrai, répondis-je en hésitant.

--Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.-- Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynésie; de tous ceux que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...

"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.- -Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...

XXIX

Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la véranda de notre case; on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d'été. --Les branches non émondées des orangers et des hibiscus donnaient à notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous étions à moitié cachés sous leurs masses capricieuses et touffues.

--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?

--Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?

--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces arbres, peut-être il y en a...

--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--après, il y a peut-être le Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît encore, et rôde incertain dans les bois;--mais je pense que le Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous la terre,--et qu'alors c'est la fin...

Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa langue douce et singulière d'aussi sombres choses...

XXX

C'était le dernier jour...

Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur "Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature, et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.

Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre...

Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus blancs que de la neige.

Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de confiance et d'espoir...

Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...

Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour moi.

Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait un train de départ énorme...

XXXI

Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous.

Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré, et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...

Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...

Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.

Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante gaîté du monde.

Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le silence...

Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.

Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous considérions un peu comme notre propriété particulière.

Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage ironie.

Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des Marquises.

Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions désiré, nous restâmes seuls.

XXXII

Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du _Rendeer_ à Tahiti.-- En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous éprouvâmes une émotion vive,--et aussi une sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.

Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.-- Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même odeur,--mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.

Nous suspendîmes nos vêtements aux branches,--et puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.

Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers.--Les branches de ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur feuillage.--Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.

Nous ne disions rien tous deux;--assis près l'un de l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les communiquer.

Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous étions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des pierres et circulaient autour de nous.

Le soleil qui baissait déjà,--le dernier soleil de mon dernier soir d'Océanie,--éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées; j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates;--les mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir,--et ce soir était le dernier,--et demain, au lever du soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien- aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui vient de finir...

Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie,--mais il était fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, ou poignantes de tristesse,--tout était fini, était mort...

Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...

--Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je prierai pour toi...

Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces;--j'avais retrouvé ma petite amie, elle était brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour,-- peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XXXIII

Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever du jour.

Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister.

Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français.

Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête; mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser- aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie.

En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le fond sombre du dehors.

Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite- fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.

Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...

La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant plus vite:

--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.

Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal; mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus longtemps la soutenir.

XXXIV

Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'étais encore au piano, jouant je ne sais quels airs insensés, accompagnés dans le lointain par la _upa-upa_ qui râlait au dehors.

J'étais seul avec la vieille reine, qui était restée pensive et immobile dans son grand fauteuil doré.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte et sombre, parée avec un luxe encore sauvage.

Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de bal; un grand désordre, une grande salle vide; des bougies s'éteignant dans les torchères, tourmentées par le vent de la nuit.

La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe de velours cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait près de la porte, debout et silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.

Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha de la reine.-- Apparaissant après ce bal, dans cette salle déserte, dans ce silence, avec sa longue traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs,--et ses yeux agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision délicieuse de la nuit.

--Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra pas...

--Madame, répondis-je, elle va partir demain pour Papéuriri, demander l'hospitalité à Tiahoui son amie.--Là-bas comme ici, je vous supplie de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.

--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix étonnée, et visiblement émue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais été bien vite une petite fille perdue...

Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.

--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas différer ce départ.-- Si tes préparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux- tu partir ce matin même, un peu après le soleil, vers sept heures, dans la voiture qui emmènera ma belle-fille Moé? Moé s'en va à Atimaono, prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raïatéa.-- Vous coucherez la nuit prochaine à Maraa, et demain matin vous serez à Papéuriri, où, en passant, la voiture te déposera.

Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette idée qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raïatéa.

Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité mystérieuse;--étrangement malheureuses toutes deux, et brisées, elles avaient le même caractère, les mêmes allures et le même genre de charme.

Rarahu répondit qu'elle serait prête.--La pauvre petite en effet n'avait guère à emporter que quelques robes de mousseline de diverses couleurs,--et son fidèle vieux chat gris...

Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariitéa, qui avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'à la porte du jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des choses aussi douces que si elle eût été sa soeur... Et pour la dernière fois nous descendîmes à la plage...

XXXV

Il faisait nuit close encore.

Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les officiers du _Rendeer_.--Si on n'eût entendu quelques jeunes femmes pleurer, on eût dit plutôt une fête qu'un départ.

Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernière fois ma petite amie.

