# Le Mariage de Loti

## Part 10

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Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusitée de fleurs et de feuillage. Près de nous était assise Taïmaha, qui nous contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du passé que mon frère avait jadis rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé plaisir à ramener en Océanie.

Notre voyage à Moorea était décidé en principe; il n'y avait plus que les difficultés matérielles qui en retardaient l'exécution.

XII

1er décembre 1873.

Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.

Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage à Taïmaha et à moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut en face même de la case abandonnée de Rouéri que nous vînmes nous embarquer; le hasard avait amené ce rapprochement.

Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait d'aller courir dans cette île de Moorea, et, en raison du peu de temps que le _Rendeer_ devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents régnants rendaient les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon retour à Tahiti restait problématique.

On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les passagers apportaient leur léger bagage et prenaient gaîment congé de leurs amis; nous allions partir.

A la dernière minute, Taïmaha, changeant brusquement d'idée, refusa de me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.

Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la décision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous éloigner sans elle.

XIII

La traversée dura près de quatre heures; au large, le vent était fort et la mer grosse, la baleinière se remplit d'eau.

Les deux chats passagers, fatigués de crier, s'étaient couchés tout mouillés auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de vie.

Tout trempés, nous abordâmes loin du point que nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de Papetoaï,--pays sauvage et enchanteur, où nous tirâmes la baleinière au sec sur le corail.

Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient les parents de Taïmaha et le fils de mon frère.

Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partîmes tous deux par un sentier à peine visible, sous une voûte admirable de palmiers et de pandanus.

De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous bois, où les indigènes assis à l'ombre, immobiles et rêveurs comme toujours, nous regardaient passer.--Des jeunes filles se détachaient des groupes, et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau fraîche.

A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef Taïrapa, du district de Téharosa. C'était un grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au- devant de nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille délicieusement jolie.

Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous conta ses impressions d'alors et ses étonnements; on eût cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.

XIV

Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au chef Taïrapa, et continuai ma route.

Nous marchâmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit appartenir à la reine Pomaré.

Puis nous arrivâmes à une baie admirable, où des milliers de cocotiers balançaient leur tête au vent de la mer.

On se sentait sous ces grands arbres aussi écrasés, aussi infime, qu'un insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces hautes tiges grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose chargé de fleurs jetait une nuance éclatante sous cette immense colonnade grise.- -La terre nue était semée de débris de madrépores, de palmes desséchées, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu foncé, déferlait sur une plage de coraux brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, baigné dans la grande lumière tropicale.

Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues gigantesques; ma tête s'emplissait de pensées sombres, d'impressions étranges,--et ces souvenirs de mon frère, que j'étais venu là invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers la nuit du passé...

XV

--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Taïmaha; l'enfant que tu cherches doit être là, ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.

Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indigènes assis à l'ombre; c'étaient des enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se profilaient sur la mer étincelante.

Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la pensée que j'allais voir cet enfant inconnu, déjà aimé,-pauvre petit sauvage, lié à moi- même par les puissants liens du sang.

--Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri,--celle-ci est Hapoto, la mère de Taïmaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main tatouée.

--Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un enfant qui était assis à mes pieds.

J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frère;--je le regardais, cherchant à reconnaître en lui les traits déjà lointains de Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa mère, le regard noir et velouté de Taïmaha.

Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand garçon de treize ans, au regard profond comme celui de Georges, et pour la première fois un doute amèrement triste me traversa l'esprit...

XVI

Vérifier l'époque de la naissance de Taamari était chose difficile,-- et j'interrogeai inutilement les femmes. Là-bas où les saisons passent inaperçues, dans un éternel été, la notion des dates est incomplète,-- et les années se comptent à peine.

--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des écrits qui étaient comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et ces papiers étaient conservés dans le _farehau_ du district.

Une jeune fille, à ma prière, partit pour les chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.

Ce site où nous étions avait quelque chose de magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'idée de ces paysages de la Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont été créées pour d'autres imaginations que les nôtres.

Derrière nous, les grands pics s'élançaient dans le ciel clair et profond. Dans toute l'étendue de cette baie, déployée en cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumière tropicale étincelait partout.--Le vent du large soufflait avec violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail faisaient grand bruit...

J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient différents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus sauvage.

L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait à tout,--aux sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra- ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'éveille et se retrouve lui-même, on est frappé tout à coup de l'étrangeté de ce qui vous entoure.

Je regardais ces indigènes comme des inconnus,--pénétré pour la première fois des différences radicales de nos races, de nos idées et de nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et que je comprisse leur langage, j'étais isolé au milieu d'eux tous, autant que dans l'île du monde la plus déserte.

Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me séparait de ce petit coin de la terre qui est le mien, l'immensité de la mer, et ma profonde solitude...

Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya familièrement sur mes genoux sa petite tête brune. Et je pensai à mon frère Georges qui dormait à cette heure, du sommeil éternel, couché dans les profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte lointaine du Bengale.--Cet enfant était son fils, et une famille issue de notre sang se perpétuerait dans ces îles perdues...

--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Téharo, et vous conviendrez ensemble des moyens de retourner à Tahiti, avec cet enfant que tu veux emmener.

XVII

La case de la vieille Hapoto était à quelques pas de la mer; c'était la classique case maorie, avec les vieux pavés de galets noirs, la muraille à jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents- pieds.--Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits d'une forme antique, dont les rideaux étaient faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier.--Une table grossière composait, avec ces lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table était posée une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la religion du Christ était en honneur dans cette chaumière perdue.

Téharo, le frère de Taïmaha, était un homme de vingt-cinq ans, à la figure intelligente et douce; il avait conservé de mon frère un souvenir mêlé de respect et d'affection, et me reçut avec joie.

Il avait à sa disposition la baleinière du chef du district, et nous convînmes de repartir pour Tahiti dès que le vent et l'état de la mer nous le permettraient.

J'avais dit que j'étais habitué à la nourriture indigène, et que je me contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. Mais la vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs pour mon repas du soir, qui devait être un festin. On poursuivit plusieurs poules pour les étrangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre-à-pain.

XVIII

Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus d'une heure encore avant que la jeune fille qui était allée chercher les actes de naissance des enfants de Taïmaha pût revenir.

En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique comme celui d'un rêve.

Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite bande de terrain, longue et sinueuse, resserrée entre la mer et les mornes à pic,--au flanc desquels sont accrochées d'impénétrables forêts.

Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir, l'isolement, la tristesse inquiète qui me pénétrait, prêtaient à ces paysages quelque chose de désolé.

C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des pandanus, tout cela étonnamment haut et frêle, et courbé par le vent. Les longues tiges des palmiers, penchées en tous sens, portaient çà et là des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.-- Et puis, sous nos pieds, toujours cette même terre nue et cendrée, criblée de trous de crabes.

Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier qu'ils font le soir.--La montagne était déjà pleine d'ombres.

Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère.

De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient incohérentes et singulières.--J'entendais cependant sans difficulté le langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le _dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille langue maorie à peu près pure.

Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé.

Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de leurs éclats de rire.

Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui donna.

Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me donnèrent une idée horrible...

Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...

Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea.--Le départ du _Rendeer_ était fixé aux premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.

Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait.--Je n'avais prévu cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.

Je commençais à sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fièvre; --les impressions si vives de cette journée l'avaient déterminée sans doute, en même temps qu'un grand excès de fatigue.

Nous nous assîmes devant la case de la vieille Hapoto.

Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées de fleurs, qui étaient venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'étranger)--car il en vient rarement dans ce district.

--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata- reva!...

Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu m'avait donné jadis et contre lequel avait prévalu celui de Loti.

Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau de Fataoua, où l'année précédente elle m'avait vu.

La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects étranges et imprévus, sous l'influence de la fièvre et de la nuit.--On entendait dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des flûtes de roseau.

A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de bourao, on faisait la cuisine à mon intention.--Le vent balayait terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux ébouriffés, étaient accroupis là, comme des gnomes, autour d'une épaisse fumée.--Le mot "Toupapahou!", prononcé près de moi, résonnait étrangement à mes oreilles...

XIX

Cependant la jeune fille qui avait été envoyée chez le chef du district arriva,--et je pus encore lire à cette dernière lueur du jour les quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la vérité par des dates:

Ua fanau o Taamari i te Taïmaha, Est né le Taamari de la Taïmaha, I te mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o Atario i te Taïmaha. Est né le Atario de la Taïmaha, I te mahana piti no Aote 1865... le jour deux de août 1865...

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Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur, --et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose étrange, je m'étais attaché à l'idée de cette famille tahitienne,--et ce vide qui se faisait là me causait une douleur mystérieuse et profonde; c'était quelque chose comme si mon frère perdu eût été plongé plus avant et pour jamais dans le néant; tout ce qui était lui s'enfonçait dans la nuit, c'était comme s'il fût mort une seconde fois. --Et il semblait que ces îles fussent devenues subitement désertes,-- que tout le charme de l'Océanie fût mort du même coup, et que rien ne m'attachât plus à ce pays.

--Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la mère de Taïmaha,-- pauvre vieille femme à moitié sauvage,--es-tu bien sûr, Loti, des choses que tu viens nous dire?...

Je leur affirmai à tous ce mensonge.--Taïmaha avait fait ce que fait plus d'une incompréhensible Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle avait pris un autre amant européen; on ne voyage guère, entre le district de Matavéri et Papeete; elle avait pu tromper sa mère, son frère et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de celui auquel ils l'avaient confiée,--après quoi elle était venue le pleurer à Moorea.--Elle l'avait réellement pleuré pourtant, et peut-être n'avait-elle aimé que lui.

Le petit Taamari était encore près de moi, la tête appuyée sur mes genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se cacha la figure dans ses mains ridées et couvertes de tatouages; un peu après, je l'entendis pleurer...

XX

Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du chef, et cherchant à rassembler mes idées embrouillées par la fièvre.

Je m'étais laissé abuser comme un enfant naïf par la parole de cette femme; je maudissais cette créature, qui m'avait poussé dans cette île désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps irréparable s'envolait pour nous deux.

Les jeunes filles étaient toujours là assises, avec leurs couronnes de gardénias qui répandaient leur parfum du soir; tous étaient immobiles, la tête tournée vers la forêt, groupés, comme pour s'unir contre l'obscurité envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.

Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...

XXI

Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, Téharo m'ayant abandonné son lit, je m'étendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil pour calmer ma tête troublée.

Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au jour, afin que rien ne retardât notre départ pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à s'apaiser.

La famille prit son repas du soir,--et tous s'étendirent silencieusement sur leurs lits de chaume, roulés comme des momies d'Égypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant à l'antique sur des supports en bois de bambou.

La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, ne tarda pas à mourir, et l'obscurité devint profonde.

XXII

Alors commença une nuit étrange, toute remplie de visions fantastiques et d'épouvante.

Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient autour de moi avec des frôlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma tête. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonnés...

Où trouver en français des mots qui traduisent quelque chose de cette nuit polynésienne, de ces bruits désolés de la nature,--de ces grands bois sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet océan,--de ces forêts remplies de sifflements et de rumeurs étranges, peuplées de fantômes;--les Toupapahous de la légende océanienne, courant dans les bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents aiguës et de grandes chevelures...

Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:

C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore la fièvre.

Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et d'étranges visions,--et le priai de rester près de moi. Ces choses sont familières aux Maoris, et ne les étonnent jamais.

Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta du calme à mon imagination.

Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus moins froid,-- et finis par m'endormir.

XXIII

A trois heures du matin, Téharo m'éveilla.--A ce moment je me crus là- bas, à Brightbury, couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la cour remuer sous ma fenêtre leurs branches moussues,--et le bruit familier du ruisseau sous les peupliers...

Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au dehors,--et la mer qui rendait sa plainte éternelle sur les récifs de corail.

Téharo m'éveillait pour partir; le temps s'était calmé, et on apprêtait la pirogue.

Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais j'avais la fièvre encore, et la tête me tournait un peu.

Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurité les mâts, les voiles et les pagayes.

Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, et nous partîmes.

XXIV

C'était une nuit sans lune.--Cependant à la lueur diffuse des étoiles on distinguait nettement les forêts suspendues au-dessus de nos têtes,- -et les tiges blanches des grands cocotiers penchés.

Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des récifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurité.

La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille avec un bruit sourd, mais ils se brisèrent, et nous passâmes.

Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballottés par une houle énorme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.

Cependant la fièvre était passée; j'avais pu me lever, et prendre en main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme était étendue au fond de la pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller parler à Taïmaha.

Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour était près de paraître.

Nous aperçûmes bientôt les premières lueurs de l'aube;--et les hauts pics de Moorea, qui déjà s'éloignaient, prirent une légère teinte rose.

La vieille femme étendue à mes pieds était immobile et semblait évanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils parlaient bas pour ne point la troubler.

Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, en se plongeant dans l'eau de la mer.--Après quoi nous fîmes des cigarettes de pandanus en attendant le soleil.

Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantômes de la nuit s'étaient envolés; je m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime sensation de bien-être physique.

Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle de mon frère, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et fantastique, mais baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore ce pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la chère petite case où Rarahu m'attendait...

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XXV

... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne les oiseaux chanteurs était arrivé.

Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois.

La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux habitants.

Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter.

