Part 7
Il s'exprimait avec une émotion qui paraissait sincère; à son tour, il leva les yeux; le regard doux et troublé qu'il rencontra l'encourageant, il ajouta d'une voix plus basse:
--C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de ma mère.
Des larmes montèrent, lentes, bienfaisantes, ineffables, sous les paupières de Gabrielle.
Eh quoi, c'était là le libertin, l'homme intéressé, fourbe et sans cœur? C'était lui qui était capable de faire cette déclaration d'amour vraiment sublime! Ah! comment ne pas croire en lui?
--Merci, dit-elle avec force. Oh! oui, vous avez bien fait de venir.
Ils firent quelques pas en silence.
Tout à coup, le son d'une voix se lamentant d'une façon désespérée vint faire brusquement diversion aux pensées qui les agitaient. Au devant d'eux accourait un enfant d'une dizaine d'années, pauvrement, mais proprement vêtu, et qui semblait en proie au plus violent chagrin; il ne pleurait pas, il poussait des cris, de véritables appels au secours.
--Mon Dieu, mais c'est le petit Victor, l'enfant de braves gens que nous connaissons, dit Gabrielle en regardant M. de Laverdie. Que lui est-il donc arrivé?
Elle alla presque en courant à sa rencontre.
Quand le petit l'aperçut, il cessa brusquement ses cris: son regard n'aurait pas pris une autre expression si un ange du ciel se fût trouvé sur son chemin; mais lorsque la jeune fille l'interrogea, il recommença à se désespérer, sanglotant cette fois à fendre le cœur:
--C'est mon petit frère, mademoiselle. Ah! mademoiselle, s'il était mort!...
--Mort? mon beau petit Charlot? Explique-toi donc, au nom du ciel!
--C'est dans le petit bois, là, dit l'enfant tout en pleurant... Nous jouions, il est tombé... Ce n'était pas ma faute... Oh! mon Dieu, oh! mon Dieu, que vais-je dire à ma mère?
Gabrielle était devenue toute pâle.
--Mais enfin, qu'a-t-il, ton petit frère? Est-il toujours dans ce bois? demanda M. de Laverdie qui s'était approché.
--Oui... Il a beaucoup saigné et maintenant il ne bouge plus... Nos camarades se sont sauvés.
Gabrielle s'élança en avant.--Viens, conduis-moi, dit-elle à l'enfant.
--Mademoiselle, s'écria René, je ne souffrirai pas!... Laissez-moi, j'ai été soldat, je sais voir et panser une blessure, tandis que vous...
Il n'eut pas de peine à l'arrêter: la jeune fille tremblait nerveusement.
--Que votre femme de chambre coure à la maison, ajouta le comte, qu'elle m'apporte vivement des linges, du vinaigre, ce qu'il faut...
Il s'interrompit avec une exclamation d'ennui en se rappelant tout à coup son cheval.
--Et l'hémorrhagie qui dure peut-être, murmura-t-il avec angoisse.
--Je tiendrai votre cheval, monsieur, s'écria Gabrielle; je le ramènerai...
Il ne répondit pas et paraissait dans un embarras cruel.
--Allez, je vous en supplie, monsieur. Il y va de la vie de cet enfant!
Il lui abandonna les guides; le cheval n'était pas dangereux, mais le comte de Laverdie était avant tout homme du monde. Gabrielle ne songeait guère aux convenances dans ce moment-là. Elle obligea la femme de chambre à se hâter, et elle entra seule dans l'avenue, tenant la double rêne fermement serrée dans sa petite main auprès du mors fumant et tout couvert d'écume.
Soit du reste qu'il se fût un peu calmé, ou que son clairvoyant instinct lui eût, pour ainsi dire, donné quelque intuition de ce qui se passait, l'intelligent animal se laissait conduire par la jeune fille plus docilement encore que par son propre maître; parfois il avançait sa tête fine comme pour demander une caresse; Gabrielle le flattait alors d'un air distrait. Elle était tout éperdue de bonheur et d'inquiétude.
Un homme et un enfant qui la rencontrèrent la suivirent des yeux avec stupéfaction. Heureusement que madame Duriez n'était pas encore rentrée! Un pareil spectacle eût été trop pour elle. Enfin Gabrielle atteignit la grille et un domestique lui prit le cheval des mains.
Elle fit alors quelques pas au devant de René. Elle s'adossa contre un arbre pour l'attendre; mais un quart d'heure au moins s'écoula avant son retour. N'y tenant plus, elle allait se mettre en marche dans la direction du bois ou plutôt du taillis, théâtre de l'accident, quand tout à coup M. de Laverdie parut à l'extrémité de l'avenue. Il portait le petit blessé entre ses bras; la femme de chambre suivait avec l'aîné des deux enfants.
Gabrielle quitta l'arbre sur lequel elle se tenait appuyée et s'avança avec anxiété.
--Sauvé, sauvé, ne craignez rien! cria de loin le comte aussitôt qu'il l'aperçut.
Elle le regarda s'approcher. Le soleil, déjà très bas, envoyait entre les arbres de longs rayons rougeâtres; René les traversait l'un après l'autre, alternativement avec les bandes d'ombre profonde que projetaient les masses du feuillage. Il paraissait singulièrement beau et touchant dans ce rôle d'active charité, penché sur cet enfant qu'il tenait contre sa poitrine avec la grâce et la tendresse d'une femme.
Le petit garçon était charmant aussi; il avait peut-être quatre ans, et des cheveux de chérubin tout blonds et tout frisés. On avait attaché un mouchoir en bandeau autour de son front; ses yeux étaient ouverts, mais avec une expression épuisée et effarée qui faisait peine à voir: il s'était coupé en tombant sur une pierre et, comme il avait perdu beaucoup de sang, il se trouvait très faible.
Gabrielle se pencha vers lui, l'embrassa, lui parla; il se souleva tout joyeux et lui tendit les bras: c'est qu'il la connaissait bien, la bonne demoiselle! Elle le prit, malgré la résistance de René, et l'on entendit le petit Charlot murmurer avec un grand soupir de soulagement, dès qu'il eut posé la tête sur son épaule:--A présent, Çarlot est guéri, Çarlot n'a plus bobo du tout.
On le déposa sur le lit d'une chambre d'amis, et il ne tarda pas à s'endormir profondément.
--Il faudrait prévenir ses parents, dit Gabrielle dont il gardait la main entre ses deux petites menottes jusqu'au milieu de son sommeil. Victor va rentrer comme un bon garçon, et j'enverrai quelqu'un avec lui pour être sûre qu'on ne s'inquiétera pas et qu'il ne sera pas grondé.
Mais, en entendant cette proposition, Victor se remit à pleurer, et déclara à travers ses larmes qu'il n'oserait jamais se présenter chez lui si mademoiselle Gabrielle ne l'accompagnait pas.
La jeune fille parut hésiter; elle regarda Charlot endormi, et commença à s'efforcer d'ouvrir les petits doigts de l'enfant pour dégager sa propre main.
Cependant M. de Laverdie s'adressait au désolé Victor.
--Et si j'allais avec toi, moi, chez tes parents? Je suis bien certain que je ne remplacerais pas mademoiselle Gabrielle, mais cela lui éviterait une peine, et, vois-tu, mon garçon, je crois qu'elle est fatiguée, la bonne demoiselle: regarde-la, elle est plus pâle encore que ton gros Charlot.
Gabrielle leva la tête avec un sourire étonné et attendri.
--Oh! vous feriez cela? dit-elle.
--Pourquoi pas? répondit le comte d'un air de bonne humeur. La pauvre mère va être folle de peur, et je ne me fierais pas à l'éloquence d'un de vos gens pour la rassurer. Et puis, il ne faudrait pas que celui-ci fût battu, le pauvre petit gars! Il a déjà été bien assez malheureux. Allons, monsieur Victor, montrez-moi le chemin.
Il sortit, et Gabrielle demeura seule près du petit enfant qui dormait; de temps à autre elle s'inclinait et baisait ce joli visage sur lequel les fraîches couleurs de la vie renaissaient peu à peu.
C'est ainsi que la surprirent sa mère et madame de Saint-Villiers, arrivées ensemble de Paris.
Le soir, il y eut à dîner une assez nombreuse société: toute une famille d'amis intimes débarqua du train de sept heures; Émile amena quelques jeunes gens. Le capitaine Arnaud se présenta au dernier moment; attiré probablement dans le voisinage par la force des circonstances, il s'était dit qu'on ne lui pardonnerait jamais de ne pas s'arrêter à Montretout.
Pendant le repas, le comte de Laverdie sut se rendre agréable, tout en conservant un maintien sérieux et comme recueilli, que Gabrielle, et sans doute aussi madame de Saint-Villiers furent seules à remarquer et à comprendre. Il y avait peu de dames à table. René était assis entre madame Duriez et sa fille. Celle-ci gardait sur son visage la trace des émotions si vives de l'après-midi; ses yeux étaient agrandis par un cercle sombre; elle restait pâle et causait peu; chaque fois que sa mère adressait la parole au comte ou à la marquise, d'une voix qui devenait alors flexible et sucrée, on aurait pu la voir agitée tout à coup par un tressaillement pénible.
Madame Duriez ne manqua pas d'amener la conversation sur l'accident arrivé au petit Charlot. Elle s'étendit avec emphase sur ce qu'elle appelait le dévoûment généreux, le sang-froid extraordinaire et la présence d'esprit admirable de M. de Laverdie. Ce dernier semblait au supplice, et retenu par la politesse seule de mettre fin à des flatteries qu'un fat eût trouvées déplacées. Gabrielle, qui avait changé plusieurs fois de couleur pendant cette petite scène, s'était à la fin tournée du côté d'Ernest Arnaud; elle lui parlait de la dernière revue, et le capitaine se croyait dans le ciel. Lorsqu'il eut terminé la description très vivante, très animée, d'une charge de cavalerie, et qu'il pensa de nouveau à regarder dans son assiette, René se pencha vers Gabrielle pour lui raconter sa visite aux parents de leurs petits protégés, et lui demander quelques renseignements sur cette intéressante famille.
Elle l'écouta d'un air distrait, lui répondit brièvement, d'un ton sec, dur, presque méprisant, et s'interrompit pour rire aux éclats d'une plaisanterie qui venait d'obtenir un succès marqué de l'autre côté de la table.
Lorsque le café fut pris, et que l'on eut suffisamment respiré l'air frais et parfumé du jardin, on rentra au salon, et, comme les hommes étaient en majorité, des jeux de cartes s'installèrent aussitôt. Le piquet était l'une des faiblesses de la marquise de Saint-Villiers; elle en fit un avec M. Duriez; d'autres personnes plus ou moins âgées organisèrent un whist. Quant aux jeunes gens, ils cherchèrent quelque partie plus animée, brelan ou baccarat, et, sur leur table, les louis remplacèrent bientôt les pièces blanches des joueurs raisonnables et posés.
Gabrielle vit avec plaisir que René refusa absolument de prendre part à aucun jeu. Dans le secret espoir peut-être qu'il viendrait causer avec elle, qu'il lui parlerait de sa mère, la comtesse de Laverdie, et qu'elle découvrirait enfin la vérité qu'elle eût donné sa vie pour connaître, la pauvre enfant sortit sur la terrasse. Elle souffrait de la tête, elle était lasse et découragée, elle eût souhaité que tous ces gens bruyants et importuns quittassent la maison. Elle s'assit aussi loin que possible des portes vitrées du salon d'où s'échappaient des torrents de lumière, des voix joyeuses, des rires sonores et prolongés. Tout à coup, elle entendit ces mêmes bruits se produire plus près d'elle. Deux jeunes gens, qui sans doute n'avaient pas été favorisés par la chance au baccarat, venaient de se réfugier dans la salle de billard; Gabrielle, en étendant la main, eût touché l'une des croisées de cette pièce; contrariée, elle allait s'éloigner, lorsque le nom de Laverdie, prononcé par les deux voix dont le diapason s'abaissa, la retint clouée à sa place. Sans doute qu'il eût été plus naturel et plus convenable de s'en aller sans écouter, mais ce dernier parti lui eût été à peu près aussi facile à prendre qu'il serait facile au condamné à mort de se boucher les oreilles lorsqu'on lui apporte la réponse à son recours en grâce. Gabrielle resta assise en retenant son souffle, et voici ce qu'elle entendit:
--Étonnant? Si vous disiez plutôt stupéfiant, étourdissant, a-bra-ca-da-brant! Ouf!... Voir le comte de Laverdie repousser un paquet de cartes!
--Vraiment? Il est enragé à ce point-là?
--Enragé? fit l'autre interlocuteur qui paraissait avoir la manie de répéter tous les adjectifs qu'il pouvait saisir au vol. Enragé! Voulez-vous que je vous apprenne ce que j'ai vu, moi, de mes propres yeux vu, ce qui s'appelle vu?... comme disait...
--Eh bien?
--J'ai vu (ici la voix devint tout à fait basse) le comte de Laverdie perdre au jeu, d'un seul coup, en deux heures... soi-xan-te-dix mille francs!
Une exclamation que l'on ne pensait pas devoir être recueillie par les oreilles d'une jeune fille, répondit à cette révélation; au bout d'un instant l'on reprit:
--Il est donc fabuleusement riche?
--Riche, répéta l'écho sur-le-champ. Est-ce qu'on peut être riche longtemps à ce métier-là? Je le crois parfaitement ruiné, et la preuve indubitable et certaine, c'est qu'il n'a plus remis les pieds au cercle depuis ce fameux jour, je veux dire: cette fameuse nuit.
--Mais alors?
--Alors?... Comment, c'est sérieusement que vous me faites une pareille question? Mais, mon pauvre cher, vous êtes donc complètement dépourvu d'yeux, d'oreilles, de tous les organes au moyen desquels il nous est donné de percevoir, de recevoir la manifestation, etc., etc., de tout ce qui se passe en dehors de nous?... Et vous êtes dans cette maison? Et vous avez observé l'air grave et tout à fait sanctifié de Laverdie?... Et vous avez constaté comme moi par quel geste plein de noblesse il s'est détourné de nous autres, pauvres pécheurs, et de cet abîme de perdition qu'on appelle une table de baccarat?... Et vous avez dû voir, avec non moins d'évidence et de clarté?... Non, non, tenez, vous me désespérez!... Passez-moi donc une de ces queues, mon bon ami, et commençons.
VII
Dans la même semaine, les Duriez donnaient une grande fête.
Les meilleurs musiciens, les rafraîchissements les plus exquis, les décorations les plus nouvelles et les plus dispendieuses, étaient ordonnés pour cette soirée. Toutes les pièces du rez-de-chaussée étaient transformées en salles de bal; le jardin devait être illuminé, et un feu d'artifice tiré à minuit. Des appartements étaient préparés pour quelques-uns des invités venus de loin. Madame de Saint-Villiers, qui n'avait pas encore quitté Paris, et pour cause, bien que juillet fût commencé, avait promis de s'installer à Montretout avec sa femme de chambre dès l'après-midi du grand jour.
Elle fut fidèle à sa parole et elle arriva vers trois heures.
Après avoir donné son avis sur quelques questions importantes, elle laissa madame Duriez dans tout le feu de ses préparatifs, et elle suivit volontiers Gabrielle tout au fond du jardin, dans le bosquet aux roses; le bruit des marteaux des tapissiers ne parvenait pas jusque-là.
Ce fut alors, dans cette charmante solitude où Gabrielle avait si souvent rêvé et pleuré si amèrement, que la vieille dame entretint pour la première fois sa filleule de l'union qu'elle projetait entre elle et son neveu et dont l'idée lui était chère. Elle avait voulu, avant personne d'autre, en parler à la jeune fille; elle devinait bien l'amour de celle-ci, et se réjouissait de voir s'ouvrir ce tendre cœur.
Elle fut un peu désappointée.
Et cependant ce n'était pas sans émotion que Gabrielle écoutait des paroles qui l'eussent inondée de joie quelques jours auparavant. Elle souriait d'un air un peu mélancolique, regardait le gai soleil qui se jouait entre les branches, et, tout en suivant le vol des insectes dans ses rayons, se demandait si quelque chose avait changé, si ce n'était pas un mauvais rêve qu'elle avait fait, si elle n'allait pas être heureuse.--Tout à coup, le sable de l'allée cria sous un pas bien connu; la marquise s'interrompit, et d'un petit air mystérieux et triomphant:--Le voilà! murmura-t-elle.
En effet, René venait d'apparaître de l'autre côté du buisson de roses. Il portait sur sa physionomie un air ému, anxieux, humble presque, que Gabrielle ne lui avait jamais vu. Encore trop loin pour parler, il adressa à la jeune fille un long regard, qui troubla profondément celle-ci.--Allons, pensa-t-elle, l'épreuve sera plus douloureuse encore que je ne le croyais: au commencement du moins il m'avait épargné cette odieuse comédie.
L'attendrissement qui l'avait gagnée lorsqu'elle écoutait sa marraine fit aussitôt place dans son cœur à un mouvement d'indignation et de fierté, qu'elle prit pour de la force.
M. de Laverdie salua avec gaieté. Il venait seulement voir comment se trouvaient ces dames et si sa tante était arrivée; il était attendu et devait repartir, mais il reviendrait le soir dès neuf heures.
--Vous voyez, fit-il en riant, j'ai trouvé mon chemin tout seul jusqu'ici. Madame Duriez a déclaré qu'elle ne me prêterait pas un domestique; ils sont trop occupés. Mais j'ai reconnu les allées, et je me souvenais de ce massif de roses.
En disant ces mots, il regarda Gabrielle; elle rougit, mais ne leva pas la tête; elle avait pris l'ombrelle de sa marraine et s'occupait d'arranger les plis de la dentelle: cependant elle dut cesser parce que sa main tremblait.
Après avoir causé pendant un instant, madame de Saint-Villiers se leva, comme pour examiner une fleur de plus près; elle fit ensuite quelques pas, parlant toujours; puis, dès qu'elle eut tourné le tronc d'un gros arbre, elle prit tout à coup la fuite, enchantée de sa malice et riant à l'idée du tête-à-tête où elle laissait ses deux enfants.
Gabrielle, qui tenait ses yeux baissés, n'avait pas vu la marquise s'éloigner. Lorsqu'elle s'aperçut enfin qu'elle était seule avec M. de Laverdie, sa consternation et son embarras furent extrêmes; elle n'osa pourtant pas quitter le bosquet sur-le-champ.
Elle espéra d'abord que le jeune homme allait parler, continuer la conversation; mais il ne dit rien, et, à l'expression que prit son visage, elle commença au contraire à craindre qu'il n'ouvrît la bouche.
Elle eût donné tout au monde pour trouver quelques mots à dire, mais rien ne lui venait à l'esprit; un flot brûlant lui montait aux joues; n'y pouvant plus tenir, elle traversa l'allée et se réfugia vers ses roses.
René paraissait cependant aussi troublé qu'elle-même. Comme elle se penchait vers les fleurs, il dit enfin d'une voix timide et presque suppliante:
--Ne m'en donneriez-vous pas une aujourd'hui?... de vous-même?... La première, ma tante vous l'avait demandée.
--Elles ne sont plus à moi, dit la jeune fille: je les ai toutes sacrifiées pour les salons, ce soir.
Et elle ajouta précipitamment:
--Et ma marraine est au soleil, là-bas, tandis que je garde son ombrelle!... Suis-je étourdie!
Elle s'en alla presque en courant; les larmes, malgré tous ses efforts, jaillissaient de ses yeux.
René était devenu extrêmement pâle; il resta un moment à la même place, debout, comme pétrifié; puis il rentra dans le bosquet, s'assit et laissa tomber son front dans ses mains. Il réfléchit ainsi pendant quelques minutes, et, très calme, traversa ensuite tout le jardin, où il ne rencontra personne. Il arriva dans la cour de devant; aucun valet ne se trouvant là pour lui donner son cheval, il le détacha lui-même et se mit en selle.
--Mon Dieu, s'écria madame Duriez par une fenêtre, allez-vous jamais nous excuser, monsieur le comte? C'est une horreur de vous laisser partir ainsi! Nous nous conduisons comme des sauvages.
--N'en parlez pas, madame, répondit René en se découvrant. C'est moi qui étais indiscret. Les préparatifs d'une fête, comme les coulisses d'un théâtre, ne sont pas pour les yeux des profanes.
--Indiscret, vous? mais pas du tout, je vous assure. Vous viendrez de bonne heure, ce soir, n'est-ce pas? Je n'ose pas vous prier de rester...
--Je ne le pourrais pas, quoique ce fût un vrai plaisir... J'aurais tâché de me rendre utile. Mais il faut que je m'en aille. Au revoir, madame.
--A ce soir, cher comte. Encore une fois pardon. Y a-t-il seulement un portier pour vous ouvrir la grille?
A peine René fut-il dehors, qu'il mit son cheval à un furieux galop. Il gagna en une demi-heure le faubourg Saint-Honoré. Heureusement on était à ce moment de l'année pendant lequel on dit qu'il n'y a personne à Paris; cette course extraordinaire ne fut donc guère remarquée, et ceux qui suivirent le cavalier des yeux, non sans inquiétude, ne connaissaient pas le comte de Laverdie.
L'intention du jeune homme n'était pas alors de retourner à Montretout dans la soirée; mais il est probable que, de quatre heures à dix, il fit de nouvelles réflexions; car, précisément à ce dernier moment, M. Duriez lui serrait la main sur la plus haute marche du perron chargé de fleurs.
Ce n'était pas en vain que madame Duriez s'était donné autant de mal pendant toute la journée. La maison et le jardin présentaient un aspect charmant. On aurait dit, du reste, que ces deux parties de la propriété avaient changé de rôle et de décoration, tant la maison était pleine de verdure et le jardin de lumières.
Il y avait déjà beaucoup de monde et l'on dansait quand le comte arriva; une des premières personnes qu'il vit fut Gabrielle. Elle était dans un quadrille, à côté d'un grand et beau garçon que René connaissait bien: c'était un officier de cavalerie qu'il avait souvent rencontré chez les Duriez depuis quelques semaines. Arnauld était en grand uniforme, et plus animé, plus brillant que jamais. Gabrielle était en bleu pâle, couleur qu'elle aimait beaucoup sans se douter qu'elle lui allât si bien; elle avait dans les cheveux des roses blanches naturelles. Ce soir-là, on ne pouvait lui reprocher une gaieté trop vive; elle paraissait pourtant heureuse et gardait sur les lèvres un beau sourire un peu rêveur.
René s'était retiré dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et la contemplait sans pouvoir détourner un instant ses regards. Il venait de se rappeler un autre bal où il avait vu pour la première fois ces fleurs blanches dans ces cheveux blonds et ces grands yeux limpides, profonds, joyeux. Il resta là très longtemps, à demi caché par les larges feuilles d'un palmier; en valsant, elle passa plusieurs fois près de lui sans l'apercevoir. Il remarqua qu'elle dansa deux fois avec le capitaine Arnauld et que celui-ci n'invita personne d'autre.
Cependant madame de Saint-Villiers, fort inquiète, cherchait son neveu de tous côtés.
--Mais il est là! disait M. Duriez. Je lui ai parlé il n'y a pas une heure.
--C'est moi que vous demandez? fit tout à coup René sortant de sa cachette et plus pâle qu'un mort.
--Si c'est vous?... s'écria la marquise presque avec colère. Mais elle s'arrêta, frappée par l'expression singulière du visage de son neveu.--Bon Dieu! mon cher enfant, reprit-elle avec effroi, qu'avez-vous? que vous arrive-t-il?
--Je suis un peu souffrant, répondit René.
--Souffrant? Vous étiez si gai cette après-midi!
--Oui... c'est une chute, presque rien... Mon cheval s'est effrayé en rentrant dans ma cour.
--Et vous êtes tombé!... mais c'est affreux!
--Tombé, non... pas précisément; j'ai sauté à terre, mon pied a un peu tourné... Enfin, je vous donne ma parole que ce n'est rien; seulement, j'aimerais mieux ne pas danser, je crains d'être trop disgracieux. Voyons, chère tante, prenez mon bras et n'ayez pas l'air aussi épouvanté ou l'on va faire cercle autour de nous.
Ils commencèrent lentement à marcher à travers les salons; madame de Saint-Villiers ne pouvait contenir la vivacité de son désappointement.
--Comment avez-vous fait? disait-elle. Vous êtes bon cavalier cependant. Fallait-il que cela arrivât aujourd'hui! Ne pourriez-vous pas vous tirer d'un quadrille? Avec mademoiselle Duriez, c'est ce que je veux dire.
--Eh bien, oui... un quadrille, j'essayerai. Mais elle doit maintenant être engagée pour plus de danses qu'elle n'en pourra donner.
--Nous allons voir.
Gabrielle se trouvait au milieu d'un groupe de jeunes femmes dans une des portes ouvrant sur la terrasse. Elle sentit venir plutôt qu'elle n'aperçut la marquise et M. de Laverdie.
--Chère petite, dit la vieille dame, je vous amène un coupable, mais un coupable écloppé et repentant: il avait une entorse et ne l'a plus sentie quand il a vu remuer vos petits pieds. J'intercède pour que vous lui accordiez un quadrille.