Part 6
--Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce que tu m'as dit.
Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron, la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans toute sa beauté.
Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt ensemble, tantôt séparément. A la suite d'une promenade au Bois, il arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux.
Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que celui-là.
Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de Saint-Villiers.
Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés, c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque; Gabrielle avait cependant le cœur bien ardent et l'imagination bien vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son propre bonheur qui la faisait ainsi rêver?
Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout, madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à-dire sa mère, s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le bon résultat de ses observations.
Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais elle avait cessé de s'en réjouir.
Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de l'épouser. Ses manières vis-à-vis d'elle étaient graves et froides, il est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille. Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal... Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il jamais revenu?
A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cœur et le glacer.
--Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est marié pour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle marraine, avec René de Laverdie?...
Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien, car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette petite Gabrielle Duriez a un très grand cœur pour aimer tout ce qui est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et l'aimerait... oh! l'aimerait!...
Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout, noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec quelqu'un qui n'a rien de tout cela.»
De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie. Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin toute force de persuasion.
Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé, puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un jeune homme vaniteux et jaloux.
Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle avait guetté de sa fenêtre, avec un cœur doucement ému, la voiture de sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée par des pensées bien différentes.
C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis cet instant, le poids qui pesait sur le cœur de Gabrielle devint si lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le porter.
Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon, monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la nuit était magnifique; on avait laissé les deux croisées ouvertes. Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder dans la direction du pont.
Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli. Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait voltiger au-dessus et marcher avec lui.--Ah! pensa Gabrielle, c'est le cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle.
Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le pont fut franchi.
Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps, puis tout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle. L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter.
--Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors, pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est possible, je ne me marierai jamais!
VI
Le lendemain même de ce jour, le comte de Laverdie et son ami Alphonse de Linières firent ensemble une promenade au bois. Ils sortirent tard, car le temps était couvert et l'on n'avait pas à craindre un soleil trop ardent. Cependant la chaleur ne laissait pas que d'être fatigante, et, dans l'avenue des Acacias, ils ralentirent tout à fait le pas de leurs chevaux. Depuis la matinée où René avait annoncé à Alphonse son intention d'épouser mademoiselle Duriez, jamais les deux jeunes gens n'avaient reparlé de ce mariage. Quoique le vicomte fût assez intime avec René pour amener lui-même la conversation sur ce sujet, il s'était gardé de le faire: le projet de son ami lui déplaisait trop pour qu'il voulût seulement avoir l'air de le prendre au sérieux. Il devinait pourtant que René n'y renonçait pas, et il en avait un vrai chagrin.
Le jeune comte, assez expansif et confiant de son naturel, souffrait de la fierté qui lui faisait de son côté garder le silence. Mais, du reste, qu'aurait-il dit? Alphonse voyait trop clairement qu'il était malheureux, et, sur le visage de celui-ci, la réponse n'était pas moins claire; toute l'expression de ce visage disait en effet: c'est ta faute.
Une voiture vint au-devant d'eux dans l'avenue des Acacias; elle était découverte, et Alphonse remarqua de loin les deux dames qui s'y trouvaient. Il put les observer d'autant plus à son aise que René était tombé dans une de ses fréquentes rêveries, ne disant rien, et tenant ses yeux obstinément baissés.
Une des deux dames, la plus âgée, ne retint pas longtemps les regards du vicomte; elle n'était pas toujours visible d'ailleurs, au delà du buste imposant de son cocher. Mais la seconde était assise du côté des cavaliers... C'était une toute jeune fille, d'une physionomie délicieuse, moins belle qu'expressive, et singulièrement attirante. Ses regards, qui erraient çà et là avec distraction, rencontrèrent tout à coup le visage sombre et penché de René. A la grande surprise d'Alphonse, les joues de la jeune fille se colorèrent légèrement, et elle continua à regarder le comte, qui ne s'en doutait pas, avec des yeux tristes et doux, les plus touchants et les plus beaux que M. de Linières eût jamais vus.
L'intérêt de celui-ci était excité au plus haut point. Il eût voulu avertir le comte, mais la voiture était trop près. Soudain, comme elle allait les croiser, René releva la tête; il salua vivement, et les deux dames lui répondirent. Alphonse, qui n'avait attendu que le moment d'ôter son chapeau, n'obtint pas même un regard.
--Qui est cette ravissante fille? s'écria-t-il aussitôt que la calèche fut suffisamment éloignée.
René se tourna vers lui d'un air stupéfait.
--C'est la future comtesse de Laverdie, répondit-il.
--C'est mademoiselle Gabrielle Duriez?
--En personne.
--René, s'écria son ami avec force, pourquoi m'as-tu caché la vérité? Ah! tu es bien heureux d'être aimé ainsi, et par une si charmante créature!
René le considéra avec inquiétude, se demandant sérieusement si le vicomte perdait la tête.
--Ah çà, mon cher ami, fit-il, qu'est-ce que tu veux dire? Quelle vérité t'ai-je cachée, et que diable l'amour a-t-il à voir dans tout ceci?
--Mais, reprit Alphonse étonné à son tour, tu m'as parlé d'un mariage d'intérêt et aussitôt je me suis figuré une grosse bourgeoise entourée de sacs d'écus. Au lieu de cela, je rencontre une véritable apparition de conte de fées, une jeune fille délicieuse, qui s'émeut en t'apercevant, qui te regarde avec des yeux... comment dirai-je?... Ils étaient divins, ces yeux!... Alors je me dis naturellement: Ce sournois de Laverdie s'est moqué de moi. Je le trouve toujours bien fou de faire une mésalliance, mais je conviens que des regards comme celui que j'ai surpris valent une couronne de comte.
René éclata d'un rire amer.
--D'honneur, fit-il, je ne t'aurais jamais cru à ce point impressionnable et romanesque. Diable! mon cher, comme tu t'enflammes et quelle imagination tu as!... Parce qu'une petite fille m'a regardé... Ah! tiens, vois-tu, c'est trop plaisant!
Et il recommença à rire.
--René, dit son ami, je te donnerai un conseil. Tu as du cœur, je le sais: eh bien, ne ris jamais comme cela devant cette enfant, tu lui ferais trop de mal.
--Allons donc! qu'elle soit comtesse, et il lui sera très indifférent si je ris ou si je pleure! Elle aura, ma foi! bien raison, puisque je l'épouse pour son argent.
Le vicomte de Linières ne répondit pas.--Il y a quelque mystère là-dessous, pensa-t-il: cela est évident. Ou je n'ai jamais connu René, ou il est incapable de cynisme et de bassesse. On fait tous les jours des mariages d'intérêt, mais ne peut-on pas y mêler un grain de délicatesse et de poésie? Cette jeune fille a beaucoup de fortune, est-ce une raison pour qu'elle n'ait pas un peu de cœur? Est-il donc impossible que l'un et l'autre soient heureux parce qu'ils auront mis en commun un titre avec quelques millions?
Tout à coup René reprit la parole, et sur le même ton ironique:
--Tu seras bientôt invité à la bénédiction nuptiale, Alphonse: mes créanciers me pressent fort; je ne me suis débarrassé de l'un d'eux, ce matin, qu'en lui promettant d'être marié avant un mois.
Alphonse se hâta de détourner la conversation. Cette fois, il croyait avoir compris.--En effet, se dit-il, voilà une situation bien horrible pour un homme d'honneur. Pauvre René! il est presque fou de colère et de honte... Mais lui, il s'est attiré cela, tandis que cette malheureuse enfant!...
A ce moment, les deux jeunes gens furent rejoints par quelques amis. On parla d'un dîner qui devait avoir lieu le soir même à leur cercle, en l'honneur de personnages étrangers. René promit de s'y rendre; puis, trouvant un prétexte, il reprit seul presque aussitôt le chemin de Paris.
Cependant Gabrielle était tourmentée par une curiosité inquiète et ardente. Elle eût voulu, ne fût-ce qu'une minute, lire dans le cœur de René, sûre au fond, malgré tout, qu'elle n'y verrait rien que d'aimable et d'élevé. Elle songeait aux longues causeries de sa marraine; celle-ci, qu'elle admirait et qu'elle aimait tant, n'aurait pas voulu la tromper; elle devait connaître son neveu. Et ses parents, certainement, ne pensaient qu'à la rendre heureuse... Pouvait-elle s'opposer à un mariage qui les comblerait tous de joie? Quelle raison excuserait son refus? Lorsqu'elle avait passé des heures, la nuit, sans dormir, ou le jour, assise à sa fenêtre, retournant de semblables questions dans sa petite tête, sans leur trouver de réponse, elle finissait toutes les fois par se dire: Il ne m'aime pas... Pourquoi donc veut-il m'épouser?
Elle l'apprit bientôt, et d'une façon brutale.
Une après-midi que la famille était, suivant son habitude, réunie sur la terrasse ombragée devant la maison, on parla pour la première fois ouvertement du prochain mariage de Gabrielle. Madame Duriez vanta le bonheur de sa fille avec un enthousiasme sans mesure; M. Duriez, voyant l'embarras de la petite, la taquina amicalement; Émile, sombre, ne disait rien. Gabrielle, avec une ombre de son ancienne gaieté, sourit, déclara qu'elle n'avait pas encore dit bonjour à ses roses, et se sauva pour échapper à une conversation qui lui était pénible.
Elle ne s'éloigna pas assez vite.
A peine eut-elle tourné le premier massif que la voix de son frère, s'élevant presque avec violence, l'arrêta.
--Avez-vous bien réfléchi, mon père? Est-ce donc tout à fait décidé? Vous donnerez votre fille à un libertin, perdu de dettes, qui la prend pour son argent!
Gabrielle reçut dans toute sa force le coup de cette exclamation grossière. Son frère, en parlant si haut, pouvait-il croire qu'elle ne l'entendrait pas?
Elle ne s'évanouit pas, mais elle fut prise d'un tremblement nerveux qui la força de s'appuyer contre un tronc d'arbre. Elle dut écouter la réponse de son père, car pendant quelques minutes, il lui fut impossible de bouger de là.
--M. de Laverdie n'est pas un libertin! disait M. Duriez indigné, et moi, je ne suis ni un mauvais père ni un fou!... Le comte a un peu vécu: quel jeune homme de nos jours ne l'a fait? C'est une garantie de bonheur pour une femme. Il a perdu sa fortune, soit! Il a des dettes, peut-être. Ma fille les payera si bon lui semble; elle est assez riche pour cela... Elle contracte une alliance qui rendrait fière une princesse.
--Notre fille, s'écria à son tour madame Duriez, ne sera pas seulement comtesse: elle héritera du titre de la marquise de Saint-Villiers. Par son testament, le marquis...
Gabrielle rassembla toutes ses forces pour marcher un peu plus loin: il était impossible qu'elle subît plus longtemps cette torture. Elle craignait aussi de perdre connaissance, car elle n'eût pas voulu qu'on pût découvrir ce qu'elle avait appris ni ce qu'elle éprouvait.
Aux premiers pas qu'elle fit, elle se sentit moins faible qu'elle ne s'y attendait. Elle se dirigea machinalement vers son parterre de roses.
Ce parterre, ou plutôt ce buisson tout embaumé et tout fleuri, était situé dans un des plus jolis endroits du jardin; il formait le coin d'une allée qui se perdait dans un gracieux fouillis de jeunes arbres donnant l'illusion d'un petit bois. En face du buisson était un bosquet, et au delà une admirable pelouse qu'ombrageaient des tilleuls et des marronniers groupés au hasard; à travers l'écartement des branches, on apercevait le lointain bleuâtre et le scintillement du fleuve. C'était la propriété personnelle de Gabrielle et sa retraite favorite. Nul jardinier n'eût osé touché à un seul de ses rosiers, et personne, sans y être invité par elle, ne se fût assis sous le bosquet.
Ce fut là qu'elle se réfugia dans son chagrin.
Elle ne versa pas une larme tout d'abord, et réfléchit presque tranquillement.
--C'est donc là vraiment la vie? se disait-elle. On me l'a peinte quelquefois comme cela, et je ne voulais pas croire que le tableau fût vrai. Je croyais que pour moi ce serait autre chose. Je me sentais tant de bonne volonté, de force et de foi, un tel pouvoir d'aimer!... Pauvre petite folle que j'étais!
Il lui semblait que tout à coup elle était devenue très vieille, et qu'elle songeait à un temps lointain, disparu pour ne plus revenir. Elle regarda ses roses, et se représenta une jeune fille rieuse et fière qui les soignait et leur disait tout bas: «J'aime et je suis aimée!» Puis elle vit la même jeune fille cueillir un bouton et le donner à un jeune homme qui souriait en l'acceptant. Elle murmura plusieurs fois de suite: C'est fini, fini, fini!... Puis elle ajouta avec un sanglot: Cela n'a jamais été!
Et, dans l'amertume de son jeune désespoir, elle supplia Dieu de la laisser mourir.
Mais, au milieu de sa douleur, elle se sentit une énergie qu'elle ne s'était pas doutée jusque-là de posséder. Elle se leva, et s'écria presque tout haut, comme pour bien se convaincre de sa propre résolution:
--Eh bien, non! Mes parents en souffriront sans doute, ma marraine me maudira, ma vie, à moi, sera brisée, mais je ne l'épouserai pas!
Elle revint à la maison, et eut le courage de se montrer souriante et tranquille, comme d'habitude.
Dès le lendemain pourtant elle retomba dans ses perplexités. Elle était bien jeune pour prendre seule un si grave parti, il n'y avait personne au monde à qui elle pût s'adresser pour avoir un conseil. S'avouait-elle que son cœur doutait encore?... Mais il ne pouvait plus douter, puisqu'elle avait entendu ses parents convenir de l'horrible vérité, en parler comme d'une chose toute naturelle... Il ne doutait peut-être pas, mais il hésitait un peu, ce pauvre cœur de dix-huit ans.
Gabrielle fut plusieurs jours sans voir René.
Sur ces entrefaites, madame Duriez eut affaire à Paris, et ne jugea pas à propos d'emmener sa fille. Celle-ci, qui aurait voulu pouvoir, en quelque mesure, oublier l'aspect des boulevards et de la place de la Concorde, employa ses heures d'indépendance à faire dans le pays quelques visites de charité. Elle remontait doucement la côte de Saint-Cloud, vers la fin de l'après-midi. Le temps était beau et très chaud; les routes blanches étaient désertes. Il y a une mélancolie profonde dans la splendeur des jours d'été: Gabrielle sentait sa tristesse grandir au milieu de ce paysage plein de silence et de lumière.
Elle n'était plus bien loin de leur avenue, lorsqu'elle entendit venir un cavalier derrière elle; le pas relevé du cheval indiquait une bête de prix. Une faible exclamation se fit entendre, puis le pas devint plus rapide... Elle éprouva aussitôt la certitude qu'elle allait voir M. de Laverdie.
C'était bien lui, en effet; il mit pied à terre au moment de la rejoindre et commença de marcher auprès d'elle. Il tenait son cheval à la main; la jolie bête, qu'une minute de trot avait excitée, courbait excessivement la tête, rongeait son mors, et posait les pieds sur le sol avec une lenteur forcée et une grâce impatiente.
C'était la première fois que Gabrielle et René se trouvaient seuls ensemble. La femme de chambre qui accompagnait mademoiselle Duriez les suivit à quinze ou vingt pas en arrière, moins par respect que par la peur affreuse que lui causaient les mouvements du cheval.
--Je pensais trouver ma tante ici, dit René. Je serais vraiment surpris si elle ne venait pas nous rejoindre dans la soirée.
Gabrielle remarqua que le comte, après l'avoir saluée d'un air joyeux, prenait en parlant une expression grave et presque triste.
--Madame de Saint-Villiers n'est pas malade, j'espère? demanda-t-elle vivement.
--Non, mademoiselle... Il hésita; la jeune fille leva les yeux avec surprise.
--Ma visite est peut-être inopportune, poursuivit René; je n'apporterai pas beaucoup d'animation à la table de vos parents, car ce jour n'est pas gai pour moi. Mademoiselle, laissez-moi vous dire ce qu'il me rappelle: cela me fera du bien, et vous comprendrez pourquoi je suis venu ici... pourquoi il m'était impossible de ne pas y venir.