Le mariage de Gabrielle

Part 5

Chapter 53,878 wordsPublic domain

Gabrielle se glissa auprès de M. Duriez, installa un petit pliant auprès de son fauteuil, et, entourant le bras de son père avec ses deux mains jointes, leva sur lui dans l'ombre ses grands yeux profonds et doux.

--Tu es trop indulgent pour moi, père chéri, mais tu as raison de dire que je ne pose pas: c'est là ce que je déteste le plus au monde. Ce n'est pas ridicule, n'est-ce pas? de penser que l'habit, ou l'uniforme, ou le titre ne fait pas l'homme; c'est une idée un peu plus vieille que moi, j'espère.

Un long et tendre baiser sur son front fut la seule réponse de son père.

Le silence qui suivit tira madame Duriez du demi-sommeil auquel elle s'abandonnait de nouveau.

--Eh bien, eh bien, Émile, fit-elle, et cette histoire que nous attendons?

--Voilà, dit le jeune homme. Écoutez, je vous réponds que cela en vaut la peine. C'était en Alsace, un peu après Frœschwiller; Arnaud...

--Frœschwiller? interrompit madame Duriez. Le comte de Laverdie y était aussi, il paraît; mais pas dans les chasseurs.

Émile eut un mouvement d'impatience.

--Arnaud, reprit-il, faisait partie de la division qui..

--Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie, je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu, mignonne?

--Le 117e de ligne, oui, maman, murmura Gabrielle.

--Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile.

Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion, un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère.

A la bataille même de Frœschwiller, en effet, René de Laverdie, sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure sérieuse. Recueilli et soigné par une famille de paysans, il avait passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité! Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le jour où ils avaient vu couler son sang.

Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme, que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule de la famille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté, l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il allait briser la lame.

Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu, auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains tremblantes pour le retenir.--Monsieur l'officier! avait-elle crié.... faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba à genoux et se mit à prier en sanglotant.

Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans le village. Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux. Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'œil, sur l'ordre de René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait de couvrir les assiégés.

La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils finirent par être repoussés, c'est-à-dire que six ou huit hommes, restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé, René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie. Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en pleurant:--«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôt avec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme français!...»

La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux se remplissaient de larmes:

--Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher uniforme français».

V

Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même, s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage militaire dans un cœur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa sœur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du reste, en était digne.

Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cœur léger; mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à cette ardeur un coup d'œil prompt et sûr, de la résolution, et une véritable intelligence du métier d'officier. C'était du reste un agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi ses frères d'armes.

Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton, ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en rencontrant le regard d'Émile.

La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le capitaine Arnaud voulait gagner un cœur, il mettait à en faire la conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentiment comme sur les champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de système.

De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui donna des conseils.

Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique; il pria sa sœur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner elle-même.

--Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service.

La jeune fille fit une petite moue.

--J'ai appris du nouveau pendant ton absence, et tes doigts ont dû se rouiller au régiment. J'ai peur que cela ne marche pas très bien.

--Bah! tu verras, essayons toujours.

Ils essayèrent en effet, mais cela ne marcha pas du tout; Émile s'embrouilla tristement en accompagnant l'air des _Bijoux_.

Il fallut y renoncer.

Comme le jeune homme quittait le piano d'un air contrarié, son ami s'en approcha.

--Je ne puis, dit-il, perdre le plaisir d'entendre chanter mademoiselle sans faire de mon côté quelque tentative. Je n'ai pas de fameux doigts non plus, mais enfin, si vous voulez bien me permettre...

Il s'assit sur le tabouret, et accompagna tous les airs que l'on demanda à la jeune fille de façon à prouver qu'il était musicien. On le pressa naturellement de jouer quelque morceau; il le fit, et montra un talent qui, pour n'avoir rien de remarquable, ne surprenait pas moins chez un officier de cavalerie.

Madame Duriez, tout émerveillée, admirait qu'avec un sabre et des éperons on pût faire courir sur le clavier des doigts presque aussi légers que ceux d'une femme.

Émile était maintenant enchanté de sa maladresse et de ses fausses notes. Il ne mettait pas sa vanité dans les arts d'agrément, qu'il avait tous cultivés avec des résultats en général aussi satisfaisants que pour la musique. Ce qu'il avait désiré, c'était de faire entendre à son ami, dont il connaissait bien les goûts, la voix juste et fraîche de sa sœur. Mais ce petit incident se terminait d'une manière propre à combler son espérance. Les morceaux à quatre mains, et les duos avaient en effet succédé aux soli de Gabrielle et aux valses d'Ernest Arnaud. Les jeunes musiciens déchiffraient ensemble, riant aux mêmes endroits lorsqu'il leur arrivait de se tromper, et s'avertissant d'un regard ou d'un mot aux approches d'un passage difficile. On voyait le charmant profil de Gabrielle se tourner quelquefois à gauche, tantôt grave, avec un coup d'œil sérieux pour commander l'attention, tantôt rieur, le coin de la lèvre relevé malicieusement sur les dents brillantes.

Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui.

--Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a semblé bien courte.

--Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de considérer comme vôtres notre famille et notre maison.

Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de sortir les chevaux.

Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une seule fois son allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle.

--Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une si délicieuse petite sœur?

--Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix.

La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise: «Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre.

Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se laissait aller à toute la vivacité de sa nature. C'était un trait de caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés; elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait semblé tout d'abord un peu dur.--Les messieurs, disait-elle après son premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes.

Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait, c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y était heureuse; là, en dépit des gronderies maternelles, qui ne l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cœur, et donner libre cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments. Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête: c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas.

Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille. Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pas d'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant d'en tourner un feuillet.

--Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite tête folle.

--Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade?

--Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque je la reprends.

Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse de ses beaux yeux, il ne put conserver la moindre inquiétude.

Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en pétillant à la première étincelle.

Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante) sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse. D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules. Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de ce qui se passait dans son cœur; seulement elle ne jugeait pas à propos d'y regarder de trop près.

La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras qu'à Émile. Dieu merci, elle n'était pas assez fine logicienne pour savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme, celui dont l'image est gravée au fond de son âme.

Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cœur du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux de retrouver sa fille comme il aimait à la voir.

Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui en était l'objet.

En effet, le lendemain matin, à peine se trouva-t-elle seule avec elle, après le départ des deux hommes pour leurs affaires, qu'elle fit entendre à Gabrielle le plus long sermon dont celle-ci eût encore eu à remercier l'éloquence maternelle. Sans aucun doute, dans ce discours, tout n'était pas exagéré; mais, tel qu'il était, il contenait assez d'hyperboles pour couvrir la pauvre enfant de confusion et lui laisser l'idée pénible qu'elle s'était conduite avec la plus grande inconséquence. Ce qui portait madame Duriez à s'exprimer avec tant de chaleur, c'est qu'elle n'avait pas deviné sa fille et tremblait à l'idée qu'Arnaud avait pu lui plaire. La désolation de la petite était profonde, quand tout à coup la main même qui la blessait lui apporta le baume le plus propre à la guérir. Sa mère se mit à parler de madame de Saint-Villiers:

--Tu ne saurais croire combien je me félicite que ta marraine n'ait pas été là! Une personne d'une si haute distinction!... Qu'aurait-elle pensé?

De la marquise, madame Duriez passa au comte, par une transition qui semblait naturelle; elle dit quelques mots sans trop cacher son jeu, car elle n'eût point été fâchée que Gabrielle comprît. Dès lors, elle put continuer sans être interrompue ses remontrances et ses explications; les regards suppliants et consternés de Gabrielle s'éclairèrent si vivement que la jeune fille eut à peine le temps d'abaisser ses longues paupières pour les cacher.

Quoi! pensa-t-elle, les choses en sont là! Maman y pense et la marquise en a parlé!... C'est donc bien vrai? Il pourrait songer à moi?.. mon Dieu!...

--Chère maman, dit-elle en contenant son émotion, je te comprends très bien, je t'assure. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi; je vais être si tranquille et si raisonnable que tu en seras étonnée. Et puis, si par hasard tu m'entends encore causer à tort et à travers, tu n'auras qu'à me faire un petit signe... comme cela, vois-tu? et je me tairai tout de suite, fussé-je au milieu d'un mot!...

Mais cette idée de rester la bouche béante sur un clin d'œil de sa mère parut tout à coup si plaisante à Gabrielle, qu'elle ne put tenir son sérieux, et se mit à rire à la fin de sa phrase.

--Cela n'a pas de bon sens! dit la pauvre madame Duriez, qui sourit malgré elle. Voyons, Gabrielle, tu as dix-huit ans...

A ce moment, on frappa à la porte.

--Pardon, madame, dit un valet de chambre, c'est la cuisinière qui attend les ordres de madame.

--Ah! bien, fit madame Duriez, qu'elle monte.