Part 3
Mais la rencontre de l'escalier avait éclairé la jeune fille.--Que je suis folle! s'était-elle dit. Je pensais à lui, et, après tout, je ne le connais pas. Il me connaît encore bien moins. Il m'a adressé quelques mots aimables, mais il en a dit sans doute autant à chacune de ses danseuses. Allons, n'y pensons plus, et soyons bien gaie pour distraire cette pauvre marraine qui est souffrante.
Il arriva que cette pauvre marraine était elle-même si gaie que les bonnes résolutions de Gabrielle se trouvèrent toutes déconcertées. La marquise, à cent lieues de se figurer l'état d'esprit de sa filleule, alla, dans sa joie, jusqu'à laisser échapper quelques petites allusions qui troublèrent fort la pauvre enfant.
Celle-ci, heureusement, avait une contenance. Elle tenait entre ses mains un grand ouvrage de tapisserie qu'avait entrepris madame de Saint-Villiers, mais dont il était convenu que Gabrielle ferait le travail au petit point.--Mes pauvres yeux, disait la marquise, ne sont plus assez jeunes pour cela; je broderai le fond et la guirlande, et je vous laisserai, mignonne, le berger et ses moutons, qui sont plutôt votre affaire que la mienne.
Gabrielle n'aimait pas beaucoup le travail à l'aiguille; elle lui préférait la musique ou les livres, et, à la campagne, les exercices en plein air, le soin de ses fleurs, les longues courses à travers champs. Sa marraine, du reste, ne l'ignorait pas. Mais madame de Saint-Villiers était de la vieille école: elle trouvait ridicule qu'une femme étudiât beaucoup, et encore plus qu'elle restât longtemps hors de la maison; elle serait revenue avec plaisir au temps où les grandes dames filaient de leurs belles mains. Aussi ne perdait-elle pas l'occasion de donner à ce sujet quelque leçon à sa filleule. Elle avait toujours l'air cependant de lui demander un service, sachant bien que de cette façon le travail semblerait facile à la jeune fille.
L'après-midi dont il s'agit, Gabrielle avança énormément le pouf de sa marraine; ce fut la marquise qui, surprise de son ardeur, dut enfin lui enlever l'ouvrage des mains.
--Je n'oserai plus vous demander de travailler pour moi, dit la vieille dame en la grondant doucement. Si vous gâtiez vos beaux yeux, je ne me le pardonnerais jamais. Voyez un peu, ils sont déjà tout rouges! Où avais-je donc la tête pour vous laisser vous acharner ainsi après cette tapisserie.
--Bon! répondit Gabrielle en riant, ils sont verts, ce sont des yeux de chat. Et puis, ils ne sont pas fatigués du tout, c'est parce que je les ai frottés.
Le fait est que les yeux de Gabrielle étaient très rouges.
--Laissez donc, dit sa marraine en l'embrassant, ces grands yeux-là feront bien des choses pour lesquelles ils ne demanderont même pas votre permission... Et ce sera bien fait, puisque vous les traitez si mal.
Gabrielle courut au piano et joua pendant un moment. Puis elle revint s'asseoir sur un tabouret auprès de la chaise longue de sa marraine. On causa, et la jeune fille oublia pour de bon ses petits chagrins en écoutant la marquise. Celle-ci avait beaucoup d'esprit, beaucoup de cœur, elle avait vécu très longtemps: sa conversation ne pouvait manquer d'être charmante. Mais elle avait aussi une foule de préjugés et des vues étroites, qui tenaient à l'éducation exclusive qu'elle avait reçue. Gabrielle, qui était née avec un esprit juste et large, éprouvait parfois des étonnements profonds en entendant la vieille marquise prononcer sans appel, sur les hommes comme sur les choses, des jugements pleins de partialité. Elle ne protestait que par son silence, car elle se défiait de sa propre jeunesse et de son inexpérience; de plus, elle aimait tendrement sa marraine et elle eût craint de la blesser. Mais, après une heure passée ainsi, elle restait rêveuse pour des jours. Le double milieu si contradictoire dans lequel elle avait été élevée devait donner beaucoup à réfléchir à cette enfant intelligente. Ce qu'il y a de particulier, c'est que des deux côtés elle ne voyait que des extrêmes; pas de terrain neutre sur lequel elle pût s'arrêter, se reposer un moment. Au faubourg Saint-Germain, elle trouvait chez madame de Saint-Villiers les défauts comme les qualités de l'ancienne noblesse poussés à l'exagération: orgueil de la race et du nom, mépris du travail, prétentions à tous les privilèges, mais aussi honneur, délicatesse, générosité: ceci surtout dominant jusqu'à être mis à la place même de la justice. Retournant dans sa famille, elle y rencontrait le règne de l'argent, mais aussi le culte du travail; plus de logique et moins d'orgueil, mais une immense vanité.
Et Gabrielle elle-même, qu'était-elle, au milieu de tout cela? Que serait-elle, plutôt? Elle commençait seulement à penser à ces choses. Quelle influence prévaudrait sur elle, et quelle voie devait-elle choisir?
Pour le moment, toujours assise sur son petit tabouret, elle prêtait l'oreille d'un air grave à une histoire du temps de Charles X, que lui racontait sa marraine. Le récit de cette histoire devait avoir une conséquence fâcheuse, et voici comment:
Aussi longtemps que Gabrielle avait brodé, fait de la musique ou causé, il lui avait été relativement facile de tenir certaine promesse qu'elle s'était faite en entrant, à savoir qu'elle ne lèverait pas les yeux sur un portrait suspendu en face de la cheminée, et qu'elle se reprochait d'avoir déjà regardé trop souvent. Tout avait bien été jusqu'au moment où madame de Saint-Villiers commença cette malencontreuse histoire du temps de Charles X. Elle était si longue, cette histoire! Gabrielle croyait même ne pas l'entendre pour la première fois. Oui, à la description de certain cavalier, elle se rappelait fort bien l'avoir écoutée auparavant.
--C'était le plus bel homme de la cour, disait la marquise, grand, bien fait, un visage noble et plein d'expression, des yeux...
Gabrielle leva les siens vers le portrait.
Vraiment, il aurait mieux valu qu'elle le regardât au commencement de l'après-midi, lorsqu'il était en pleine lumière; maintenant, à travers ce demi-jour qui tombait des lourds rideaux et qui l'idéalisait, il était cent fois plus dangereux. Gabrielle le sentit à l'émotion qui la troubla tout à coup. Mais au même instant, un domestique entra, apportant des lettres, et elle se hâta de détourner les yeux du tableau.
--Tenez, dit sa marraine, voilà un joli monogramme pour votre collection. Découpez-le, vous pourrez l'emporter.
Et elle lui montrait sur un des billets qu'elle venait de décacheter un écusson surmonté d'une couronne de comte et entouré d'une devise; le papier venait de chez Stern: c'était une petite merveille de gravure.
--Oh! je vous remercie, il est admirable. Voulez-vous m'expliquer les armes?
--Volontiers, répondit la marquise.
Et lorsqu'elle eut fini:
--Que diriez-vous, petite, d'une couronne comme celle-là?
--A moi? fit Gabrielle dont les joues s'empourprèrent. Puis elle ajouta vivement avec un éclat de rire:
--Vous savez bien, madame, que je suis républicaine.
--Chut! s'écria la marquise. Oh! la vilaine enfant! Est-ce qu'on dit de gros mots comme cela dans ma maison?
Gabrielle riait toujours. Elle n'avait pas d'autre phrase lorsqu'elle voulait taquiner la marquise. Celle-ci ne s'en fâchait pas, le prenant comme une plaisanterie, mais elle feignait une indignation terrible; on riait et l'on s'embrassait.
Cependant la pendule avait sonné cinq heures. On vint avertir mademoiselle que sa femme de chambre était là. Comme la jeune fille mettait ses gants, madame de Saint-Villiers lui dit:
--A propos, quand partez-vous pour la campagne?
--Dans quinze jours ou trois semaines.
--Et vous allez toujours à Montretout?
--Toujours; mais nous passerons le mois d'août à Trouville.
--Encore à Trouville cette année! Cet endroit devient bien vulgaire.
--Je ne sais pas. C'est près de Paris, et, de cette façon, papa n'a pas besoin d'abandonner complètement ses affaires.
--Ah! oui, ses affaires, dit la marquise avec une emphase un peu dédaigneuse; j'oubliais...
--Nous vous verrons à Montretout, n'est-ce pas, chère marraine?
--Certainement... Et même... écoutez: voilà pourquoi je vous en parlais. J'y mènerai mon neveu René... après en avoir toutefois demandé la permission à vos parents. Il désire vivement leur être présenté. Il serait singulier, avec l'amitié qui nous unit, que mon fils, pour ainsi dire, ne connût pas votre famille, et vous-même, toute belle. Je ne sais comment ceci ne s'est pas fait depuis longtemps. Enfin, l'hiver est fini, vous ne recevez plus; nous attendrons que vous soyez à la campagne. C'est une promenade délicieuse, d'ici à Montretout, par le bois.
Gabrielle tendit son front à la marquise, qui l'embrassa avec tendresse; puis elle partit.
III
Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout.
Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là, ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie.
Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme), se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple promenade.
Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vœux, commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cœur d'un pays ennemi.
--Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre; tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille? J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen!
Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu.
René, qui devina son intention, essaya de la prévenir.
--Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à ses parents, mon bonheur eût été parfait.
--Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste, charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas capable.
--Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été élevée?
--Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez, il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M. Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins, plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia, se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre par des millions le mouvement de ses affaires.
--Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit autour d'une chandelle?
--Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante.
--Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de grand.
La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné.
--Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans cesse?
--Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais, au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à coup un aussi sévère reproche?
Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la vieille dame ne put s'empêcher de sourire.
--Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête, vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas digne d'attirer votre attention.
Cette fois, René rit aux éclats.
--C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante. Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie, l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité, l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de l'autre côté.
--A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent aucune intention de dégringoler comme vous dites.
--Mademoiselle Duriez a un frère?
--Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous l'avais-je pas dit?
--Jamais.
--Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même.
--Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point?
--Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule.
Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur beau-frère.--Je ne le verrai pas souvent, pensait-il.
--Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut.
--Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne. Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance. Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est tout ce qu'il nous importe de savoir.
Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre valeur et qu'il avait un cœur excellent, il ne pouvait douter que la future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout.
René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules.
Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout.
Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles. Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif, le champ de courses de Longchamp, puis, au delà, Paris, infini et changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que soulève la tempête.
Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux.