Le mariage de Gabrielle

Part 2

Chapter 23,908 wordsPublic domain

--Loyal, allons donc! Crois-tu que je m'embarrasse de cela? Ce bourgeois dont tu prends la fille donnerait jusqu'à son dernier écu pour être le père d'une comtesse. Il t'accepte ruiné, joueur et le reste, que lui importe! C'est là ce qui m'exaspère. Ah! ils se prétendent nos égaux par leur travail, leur intelligence, que sais-je? On pourrait les croire, s'ils étaient logiques. Mais non, on les voit baiser la trace de nos pas! Ils se battent pour un de nos sourires autour du lac, pour une heure que nous passons le soir dans leurs salons. Il n'y a pas un d'entre eux qui ne soit prêt à donner son or, son sang, son repos, pour le moindre de nos blasons. Voilà pourquoi je les méprise, oui, du fond de mon cœur! Et tu vas descendre jusque-là, toi, un Laverdie?

--Je m'attendais à une tirade de ce genre, répondit René. Tu es intraitable sur la question de race et de nom. Eh, mon Dieu! tu sais bien que j'ai toujours été de ton avis. Je le suis encore. Mais je n'ai plus un louis. Veux-tu donc que je me brûle la cervelle? Les bourgeois sont vaniteux et illogiques, j'en conviens: profitons-en. Nous ne faisons pas de mal, puisque cela les rend heureux.

--Mais nous nous abaissons! Ils ont soif de nos titres, faut-il montrer que nous avons soif de leur or?

--Sais-tu, Alphonse, de qui je ferai le bonheur par le mariage dont il s'agit? de ma grand'tante de Saint-Villiers.

--De la marquise! de cette vieille grande dame «haute comme les monts», ainsi que dirait madame de Tencin! C'est impossible!

--C'est cependant ce qui me décide à une chose qui autrement me répugnerait un peu, je l'avoue. Bref, que ce soit ma tante, ou les millions, ou tous les deux, tu décideras pour toi-même la question si tu t'en crois capable. Tu dis souvent que je ne sais pas réfléchir: eh bien, c'est vrai. Une idée me plaît ou me déplaît tout d'abord; je l'accepte ou je la repousse, et c'est pour toujours; il m'est impossible de la discuter. Ces jours-ci, je me sentais pris dans un cercle de fer qui allait se resserrant de plus en plus autour de moi; tout à coup j'ai découvert une issue, et je me suis précipité vers elle. Ma résolution était prise... Tous tes raisonnements n'y feront rien.

--Mais t'es-tu assuré du moins que cette issue était la seule qui pût s'offrir?

--En connais-tu d'autres?

--Dans ta position, je vendrais tout, je payerais mes dettes, et j'entrerais dans l'armée.

--Ah! oui, l'armée... voilà un conseil qui eût été bon il y a cent ou cent cinquante ans, mais aujourd'hui! Tu te figures donc être toujours au temps de Louis le Bien-Aimé? Alors, en effet, la carrière des armes était belle et glorieuse pour un comte de Laverdie. Mais nous sommes en République, Alphonse, et pour quelque temps encore! car les symptômes sont graves, l'accès de folie pourrait cette fois se prolonger. Je suis sorti lieutenant après la guerre... Jolie position pour un Laverdie! avec la perspective d'un exil en province et le grade de capitaine à l'ancienneté dans une dizaine d'années d'ici. Cela vaut bien le sacrifice de tous mes trésors, la perte de ces merveilles qui feraient l'orgueil d'un musée royal, et que j'ai rassemblées avec tant d'amour et de peine!

Alphonse ne répondit rien, et pendant un instant les deux amis poursuivirent leur promenade en silence. Le vicomte était révolté de la faiblesse de René. Il faisait aussi un orgueilleux retour sur lui-même: ce n'est jamais par une lâche concession aux tendances égalitaires de notre époque que lui eût atteint la richesse! Donner son nom à la fille d'un roturier, ou l'inscrire en lettres d'or au-dessus des vitrines d'un comptoir, n'était-ce pas un déshonneur pour un gentilhomme? Il relevait la tête en songeant à sa propre vie, simple et fière; puis, au nom de toute sa caste, il s'indignait contre son ami.

Tout à coup il se rappela ce que le comte lui avait dit de la marquise de Saint-Villiers.--Il est impossible, pensa-t-il, que la marquise approuve la mésalliance de son neveu. Elle est d'une rigidité absolue à cet égard, et je ne connais pas de femme plus fidèle à toutes nos grandes traditions. Quelle royaliste enthousiaste!

Et le vicomte ne put s'empêcher de sourire en pensant à un mot que l'on attribuait à la spirituelle vieille dame. Un jour que quelqu'un se disait devant elle partisan de l'ancien régime, moins les abus.--Les abus! s'était écriée madame de Saint-Villiers, mais c'est ce qu'il y avait de mieux.

Alphonse interrompit donc René qui rêvait de son côté.

--Explique-moi, lui dit-il, comment la marquise a jamais pu te conseiller ce mariage.

--Voilà. Ma tante n'a plus dans ce monde que deux grandes affections: l'une pour moi, qui la désespère et qu'elle idolâtre; l'autre pour une petite filleule qui a su s'emparer de son cœur par je ne sais quelles perfections ou quels sortilèges; le fait est que la marquise en est folle. Tu jugeras de ce qui en est quand tu sauras que pour cette enfant ma tante met de côté ses principes les plus enracinés. Bref, cette petite, qui n'est pas noble, est la femme qu'elle me destine.

--La marquise? Voilà qui est inouï.

--Non, pas autant que cela paraît au premier abord. Ma tante croit que je suis en train de me ruiner, car elle s'imagine que c'est encore à faire. Elle sait bien que ma réputation n'est pas tout à fait celle d'un saint. Elle rêve pour moi le mariage comme «port de salut contre les orages des passions»; pourtant elle est persuadée que, dans notre monde, pas une mère ne me donnerait sa fille. D'autre part, elle a une filleule qu'elle aime extrêmement; elle la trouve si charmante qu'à ses yeux le ciel a commis une erreur grossière en la faisant venir au monde ailleurs que dans l'alcôve d'une duchesse. Eh bien, ma bonne tante veut réparer l'erreur du ciel et sauver du même coup son neveu de la perdition dans ce monde et dans l'autre. Voilà comment il se fait que je vais la ravir de joie en lui apprenant ma conversion. Par exemple, il est probable que je n'entrerai pas dans le détail des moyens spéciaux par lesquels la grâce d'en haut a su toucher mon cœur.

René affectait un ton léger, quoique au fond il souffrît beaucoup. La froide désapprobation d'Alphonse lui pesait excessivement. Sa résolution était prise et il ne la changea point; mais, son caractère faible le forçant à subir en quelque mesure l'influence de son ami, cette influence eut pour effet de l'aigrir contre la famille de bourgeois vers laquelle son intérêt l'entraînait. Il les méprisait, les détestait d'avance; et, honteux au fond d'accepter leur argent, cherchait à e persuader, à force d'orgueil, que c'étaient eux qui seraient redevables envers lui lorsqu'il les aurait honorés de son alliance.

Ces sentiments se firent jour lorsque, sur le point de le quitter, Alphonse eut enfin l'idée d'apprendre quelque chose sur la jeune fille elle-même.

--Je crois l'avoir vue une fois, en soirée, chez ma tante, répondit René d'un ton indifférent. Il me semble même avoir remarqué qu'elle est assez gentille et n'a pas de mauvaises manières. C'est, comme tu le vois, plus que je n'aurais pu raisonnablement espérer.

II

C'était par une splendide journée de mai, vers une heure de l'après-midi.

Peu de personnes étaient dehors, ou du moins les passants étaient rares dans la rue de Grenelle-Saint-Germain. Dans cette rue, et du côté de l'ombre, une jeune fille marchait lentement, escortée par sa femme de chambre.

Personne n'eût passé auprès d'elle sans la remarquer; et cependant l'on ne saurait dire qu'elle fût précisément jolie. Mais elle était grande, d'une taille gracieuse; elle avait un teint admirable. Ses traits, il est vrai, manquaient de régularité: sa bouche n'était pas assez petite; mais, quand elle riait, ses lèvres fraîches laissaient voir deux rangées de dents blanches et brillantes; et l'on oubliait que son profil n'était pas classique lorsqu'on apercevait ses yeux: ils avaient la nuance indécise et changeante des lacs abrités par des montagnes, et, quand leurs longs cils s'abaissaient tout à coup en les assombrissant, ils semblaient en avoir aussi la profondeur.

Ceux qui n'auraient pas eu le regard assez prompt pour découvrir le charme réel du visage seraient du moins restés séduits par l'ensemble: par les beaux cheveux blonds, peu abondants, mais d'une finesse extraordinaire; par les petits pieds se posant sur le trottoir d'une façon mutine et décidée; enfin par la toilette, une robe de batiste bleu pâle, à volants étroits garnis de guipure, et un chapeau de grosse paille blanche orné d'un bouquet de cerises.

Cette jeune fille était Gabrielle Duriez, la filleule de madame de Saint-Villiers; elle allait voir sa marraine; la marquise, qui se trouvait un peu souffrante, l'avait fait demander.

Madame de Saint-Villiers ne pouvait rester plusieurs jours sans voir Gabrielle. Elle avait perdu ses propres enfants, un fils et une fille, presque au berceau; son petit-neveu lui donnait plus de chagrin que de satisfaction: l'amour maternel dont son cœur était plein s'était donc reporté (chose singulière chez cette altière vieille femme) sur la petite plébéienne qu'elle avait tenue dans ses bras à l'église et présentée au baptême. Nul doute qu'en agissant ainsi, en prenant le bébé des mains de sa nourrice, tandis que le prêtre étendait le bras d'un air grave et que dans l'assemblée on chuchotait le nom de la marquise, madame de Saint-Villiers ne pensât faire preuve d'une condescendance exemplaire. Elle ne se doutait certainement pas que cet acte si simple contenait la promesse des moments les plus doux de ses dernières années.

Ne pouvant faire moins que de s'intéresser un peu à sa filleule, la marquise avait tout d'abord pris soin qu'on la lui amenât quelquefois; elle avait même poussé l'abnégation jusqu'à lui rendre visite dans cet intérieur de bourgeois parvenus qui lui déplaisait si fort. Peu à peu elle s'était attachée à l'enfant; elle avait fini par diriger tout à fait son éducation, et les parents étaient trop fiers d'une si haute amitié pour jamais trouver indiscrète l'intervention de la marquise.

Depuis sa sortie du couvent, Gabrielle était aussi souvent rue de Grenelle-Saint-Germain que rue des Petites-Écuries où demeurait M. Duriez. Madame de Saint-Villiers, dont le rêve le plus cher était alors de marier sa filleule à son neveu René, cherchait à faire rencontrer quelquefois les deux jeunes gens dans sa maison; mais le comte de Laverdie ne venait pas trop souvent voir sa tante. Cependant, durant l'hiver, un bal avait mis Gabrielle et René en présence. Le résultat de cette soirée n'avait pas été celui que la vieille dame en espérait, et elle commençait à se décourager un peu, quand tout à coup, un beau matin de mai, le jeune homme tomba chez elle comme la foudre.

--Madame, s'écria-t-il, ma tante, je viens avant tout vous demander pardon! J'ai perdu mes parents; vous n'avez pas de fils... C'était à moi à faire le bonheur de votre vieillesse. Au lieu de cela, je n'ai vécu que pour mes plaisirs, comme un misérable égoïste que j'étais. J'ai laissé une étrangère remplir ma place auprès de vous. Eh bien, je ne songe pas à l'en éloigner, mais je veux du moins partager cette place avec elle... Unissez-nous, nous serons deux pour vous aimer!

La vieille marquise pleura d'émotion et serra son neveu sur son cœur. Il est certain que si, dans cet instant, René avait une seule pensée qui ne se rapportât pas à lui-même, cette pensée était pour sa tante et non pas pour Gabrielle.

Ce fut là un jour bien heureux pour madame de Saint-Villiers. Son cher enfant prodigue était enfin de retour! René se tenait auprès d'elle, non plus railleur et impatient comme autrefois, mais affectueux et grave. Elle croyait lire dans le regard sérieux du jeune homme une foule de bonnes résolutions qui la remplissaient de joie. Elle se disait qu'il était digne de Gabrielle. Elle voyait tout un avenir de bonheur s'ouvrir pour ces deux êtres qu'elle aimait tant; et cet avenir, elle l'avait préparé, c'était son ouvrage. Et puis, désormais, sa filleule allait lui appartenir entièrement: elle n'aurait plus à descendre pour la rencontrer puisqu'elle l'aurait élevée jusqu'à elle. On éloignerait peu à peu la petite comtesse de ce milieu bourgeois où elle se trouvait déplacée. Comme elle porterait bien son titre, elle que la nature avait déjà faite noble par les qualités de son cœur et toute la grâce de sa personne!

C'est ainsi que songeait la vieille dame, et elle ne se rappelait pas avoir traversé dans sa longue vie un moment de félicité plus complète. Elle promit à son neveu de le présenter bientôt chez les parents de Gabrielle.--Surtout, lui dit-elle, faites connaître sans tarder quelles sont vos intentions, et ne donnez à vos fiançailles que la durée strictement nécessaire. Voyez-vous, mon cher René, je ne voudrais pas blesser ces braves gens; mais enfin il faut leur faire comprendre que l'on n'épouse pas la famille. Et puis, moi, je me sens mal à l'aise dans cette maison-là; je périrais d'ennui s'il me fallait la fréquenter longtemps d'une façon régulière... Et je ne veux pas mourir, entendez-vous bien, avant de vous avoir vus mariés et heureux.

René promit avec empressement de suivre le conseil de sa tante et partit en la laissant attendrie et enchantée.

Le lendemain, la marquise eut la migraine et fit prier sa filleule de venir passer quelques heures auprès d'elle.

Ce n'était pas un hôtel particulier que madame de Saint-Villiers habitait rue de Grenelle-Saint-Germain; elle occupait le second étage d'une maison fort ancienne et fort belle. Quelque famille princière a dû faire bâtir autrefois cette résidence; aujourd'hui que le luxe des vastes habitations n'est plus, à Paris, que le privilège d'un bien petit nombre, la maison est divisée en appartements.

Lorsque, en entrant, on a franchi la porte cochère et pénétré dans la cour, qui est très grande, on voit à droite quelques marches de pierre et une galerie élevée formée par des arcades; en face des marches, sous cette galerie, s'ouvre une porte qui laisse apercevoir un immense vestibule un peu sombre et les premiers degrés d'un escalier de marbre. C'est par cet escalier que l'on monte aux appartements du premier et du second étage. A gauche, la cour est fermée par un mur très haut, couvert de lierre, que dominent les étages supérieurs des maisons voisines. Au fond, deux lourdes arches donnent accès sur des jardins: on entrevoit des allées sablées et la verdure claire des pelouses.

A l'heure où Gabrielle arriva chez sa marraine, la cour était inondée de soleil; mais déjà une bande étroite d'ombre s'étendait le long des arcades; au delà, on pressentait la fraîcheur délicieuse du grand vestibule.

--A présent, Mélanie, dit la jeune fille, vous pouvez retourner, je monterai toute seule.

La femme de chambre parut hésiter.

--Madame n'aimerait pas... commença-t-elle.

--Allons donc! fit Gabrielle avec un petit mouvement d'impatience; puis elle ajouta aussitôt d'un ton plus gracieux:--N'oubliez pas que c'est à cinq heures qu'il faudra venir me chercher.

Mélanie s'éloigna, mais Gabrielle ne monta pas tout de suite.

C'était un plaisir qu'elle s'était promis, par un beau jour ensoleillé comme celui-là, de rester un peu sous la galerie de cette vieille maison superbe, à rêver. Elle vint s'accouder à la balustrade de pierre et promena ses regards autour d'elle avec une joie naïve de se sentir toute seule.

--Pourquoi ne fait-on plus les maisons comme cela? se dit-elle. Je crois vraiment que les choses ont leur noblesse aussi. Comme c'est singulier! Qu'est-ce qui nous manque donc, à nous autres bourgeois? Est-ce le goût? Mais presque tous les hommes de talent ou de génie étaient des enfants du peuple... Ah! bah! ce sont des préjugés... On faisait des jolies maisons autrefois, aujourd'hui elles ressemblent toutes à des casernes: c'est une affaire d'époque, la noblesse n'y est pour rien.

L'imagination de Gabrielle donna pourtant le démenti à ce beau raisonnement. Tout en considérant la courbe majestueuse de l'escalier de marbre, la jeune fille s'amusa à y faire monter et descendre par la pensée, non pas de bons bourgeois à redingote noire ou marron, mais des marquis à talons rouges, l'épée au côté, des duchesses à paniers, à mouches et à poudre, tels qu'il avait dû en passer par là, un siècle auparavant. Un jour, non sans quelque hésitation, on avait permis à Gabrielle de lire: «Sur les trois marches de marbre rose», et le délicieux rêve de Musset passait de nouveau, rapide et vivant dans sa petite tête.

Tout à coup la foule brillante, parée, bigarrée, disparut, et il ne resta plus sur les degrés qui se perdaient dans l'ombre qu'un jeune seigneur de haute mine; il descendait lentement et souriait à la jeune fille. C'était toujours l'imagination de celle-ci, bien entendu, qui évoquait une nouvelle apparition; mais ce qu'il y avait de particulier, c'est que le jeune seigneur ressemblait trait pour trait au comte de Laverdie.

La petite bande d'ombre s'élargissait peu à peu sur le sable de la cour. Gabrielle la regardait machinalement s'étendre et ne songeait pas encore à monter chez sa marraine. C'est qu'un souvenir lui était revenu, et quand ce souvenir-là lui passait par la mémoire, il fallait absolument qu'elle y pensât tout au long... Il fallait qu'elle revît ce bal de madame de Saint-Villiers, depuis l'instant où elle y était entrée, joyeuse et éblouie, jusqu'au moment où elle était remontée en voiture, toute frémissante sous la fourrure blanche de sa pelisse. Il fallait qu'elle dansât de nouveau cette valse charmante où René de Laverdie avait été son cavalier, et qu'elle entendît encore une fois les propos délicats et spirituels qu'il lui avait tenus. Il fallait enfin, quoi qu'elle fît d'ailleurs pour s'en défendre, qu'elle retrouvât le regard du jeune homme plein d'une respectueuse admiration, et qu'elle se répétât les paroles qu'il lui avait dites après le cotillon:

--Ma tante ne fera plus danser d'ici la mi-carême: six semaines!... Combien ce temps va me paraître long!

Hélas! elle était arrivée, cette mi-carême si impatiemment attendue. Le second bal de la marquise avait été plus brillant encore que le premier, et jamais Gabrielle n'avait porté une plus jolie toilette... Mais René n'avait point paru: il était alors à Nice pour les courses. La petite filleule de madame de Saint-Villiers avait eu beaucoup de succès, même parmi les aristocratiques beautés qui se trouvaient chez sa marraine; elle avait paru s'amuser de bon cœur, et chacun avait souri à son gracieux visage tout animé par le plaisir... L'adresse instinctive de la femme était pourtant déjà dans cette gaieté d'enfant: Gabrielle avait ri pour ne pas fondre en larmes. Puis, rentrée dans sa chambre, elle avait essayé de se tromper elle-même, et s'accoudant devant sa glace, elle avait adressé à son image une gentille grimace mutine; mais comme elle continuait à se regarder, elle avait vu soudain ses grands yeux devenir tout humides.

Si charmant et spirituel que fût René de Laverdie, ce n'était pas pendant un tour de valse, ni même à travers les figures multipliées d'un cotillon, qu'il eût pu faire sur un jeune cœur une impression aussi profonde. Comme il n'allait pas chez sa tante plus souvent qu'il ne le croyait rigoureusement nécessaire, Gabrielle ne l'avait jamais rencontré avant le soir du bal; mais en réalité elle le connaissait depuis bien longtemps. Que de fois madame de Saint-Villiers n'avait-elle pas parlé de son neveu à sa filleule! Et, comme on peut le penser, ce n'était pas des fredaines de celui-ci qu'elle entretenait la jeune fille. Trop heureuse était-elle que l'innocence de Gabrielle lui imposât cette discrétion! Elle oubliait elle-même alors ce que la conduite de René pouvait avoir d'irrégulier; elle ne se souvenait et ne parlait que de son bon cœur, de son esprit, de ses talents; elle s'étendait même volontiers sur ses qualités extérieures, sur la noblesse et la fierté de ses traits, sur sa grâce à manier un cheval... Il y avait, dans le petit salon de la marquise, un excellent portrait de son neveu, et Gabrielle l'avait si souvent regardé qu'elle eût pu le refaire de mémoire si elle avait su peindre. Elle eût également bien tracé le plan de l'appartement du comte et fait l'inventaire de ses richesses artistiques, tant elle les avait entendu souvent décrire. Madame de Saint-Villiers ne tarissait pas sur ce dernier chapitre, car elle trouvait dans le goût passionné, mais éclairé de René pour ces choses l'excuse, ou du moins le contrepoids, de toutes les fautes du jeune homme.

Songeait-elle, pendant le cours de ces longues causeries, à leur effet probable sur l'imagination vive et le cœur ardent de Gabrielle? Non, sans doute. Il y avait si longtemps que la marquise avait eu seize ans! Elle se laissait aller à toute la faiblesse de son affection maternelle, et se consolait ainsi du peu de retour que rencontrait cette affection et des autres sujets de chagrin que la légèreté de son neveu lui fournissait perpétuellement.

Voilà pourquoi Gabrielle Duriez, en regardant l'escalier de marbre, pensait à une foule de choses qui n'y avait aucun rapport, tandis qu'il eût été si simple de monter bien vite pour retrouver en haut madame de Saint-Villiers qui l'attendait.

La jeune fille était encore au plus profond de sa rêverie, lorsqu'elle en fut tirée par le bruit d'une porte que l'on fermait avec fracas; aussitôt des pas se firent entendre au-dessus d'elle: quelqu'un descendait de chez sa marraine.

Gabrielle, ennuyée d'être aperçue toute seule, mais ne voyant pas de retraite possible, s'avança bravement vers l'escalier; elle en gravit les premières marches, levant la tête pour voir la personne qui descendait. Elle ne l'eut pas plus tôt reconnue qu'elle se sentit devenir toute pâle; les marches lui semblèrent tout à coup si hautes qu'elle dut faire un grand effort pour continuer à monter. C'était René de Laverdie qui venait au-devant d'elle. Il paraissait préoccupé, jeta de son côté un regard distrait, et, voyant une femme, leva son chapeau.

--Eh bien, mignonne, pourquoi donc vient-on si tard aujourd'hui? dit la marquise en embrassant sa filleule. Il y avait ici quelqu'un à qui je voulais donner la surprise de vous voir; mais vous avez trop tardé, et comme il ne me convenait pas de lui dire... Mais qu'a donc ce chapeau, fillette? ne pouvez-vous le retirer toute seule?

--Il y a un nœud au ruban, dit la petite; et elle resta un temps infini les bras en l'air, pour cacher qu'elle avait rougi.

--Oui, poursuivit madame de Saint-Villiers, il s'en est fallu de cinq minutes. Mais ce mauvais sujet de René est toujours si pressé quand il vient voir sa vieille tante!

Cependant la marquise avait en parlant une expression triomphante qui n'échappa pas à Gabrielle. Cette expression reparut pendant l'après-midi sur le visage de la vieille dame toutes les fois qu'elle nomma son neveu; elle avait en même temps dans les yeux une sorte de malice joyeuse et attendrie, et fixait sur Gabrielle de longs regards affectueux, qui, à plusieurs reprises, se voilèrent de larmes.

Tout cela mit la jeune fille mal à l'aise.

En voyant le comte de Laverdie passer à côté d'elle sans la reconnaître, Gabrielle avait éprouvé une douleur aiguë. Surprise de sa propre émotion, elle avait senti du même coup sa fierté se révolter, et elle s'était juré qu'elle oublierait le jeune homme. C'était encore facile: elle ne s'était jamais avoué qu'elle l'aimait. D'ailleurs était-ce bien de l'amour? Ce petit cœur de dix-huit ans, rêveur, enthousiaste et tendre, portait avec soi son idéal, comme tant d'autres. Les paroles un peu indiscrètes de la marquise, un portrait aux grands yeux mélancoliques et fiers, avaient commencé de donner à cet idéal une physionomie distincte; la vue de René, l'empressement du jeune homme auprès de Gabrielle, au bal, avaient fait le reste.