Part 12
Il chercha sur lui d'une main tremblante une carte qu'il me présenta. C'était cela que j'attendais. Je saisis cette carte... Ce n'étaient plus, sur un carré de bristol, ces mots écrits par le plus fin graveur de Paris: «Comte René de Laverdie»; mais le nom de «René Laverdie», sans particule, sans titre, laid, difforme, estropié, méprisable à mes yeux comme l'aurait été le nom le plus obscur et le plus plébéien.
Je regardai ce nom, je le lus tout haut, je ricanai, ivre d'insulte et de rage. J'eusse voulu jeter la carte à mes pieds; ce qui m'empêcha de le faire, ce fut la crainte que René ne me frappât; je tenais avant tout à ce qu'il restât l'offensé.
Je me suis repenti depuis de ma cruauté. Madame, il est, je crois, impossible de souffrir plus que mon malheureux ami n'a souffert dans ce moment-là. Le mal que je lui faisais était si affreux que la fureur dont il avait d'abord été saisi s'éteignit dans la violence de cette torture. Je vis une telle douleur dans le regard qu'il me jeta, que j'en fus comme désarmé.
--J'accepte votre carte, monsieur, lui dis-je. Mes témoins seront chez vous demain à la première heure.
Vous ne serez pas moins étonnée que je le fus moi-même, madame, lorsque vous saurez quelle proposition étrange les témoins me rapportèrent le lendemain. René, étant l'offensé, avait le choix des armes, de l'heure et du lieu du combat. On aurait pu croire qu'il n'était pas fort impatient d'obtenir satisfaction et de laver son honneur de la tache reçue: il fixait le rendez-vous à un mois de là, demandait qu'il eût lieu dans un endroit déterminé des forêts voisines de sa demeure, et, comme arme, indiquait le pistolet. Toutefois, comme c'était m'imposer une longue attente et de plus un voyage difficile, il déclarait que, si je trouvais trop pénible de me soumettre à sa décision, on s'entendrait pour choisir tel jour et telle place qui me conviendraient mieux. Après un moment de réflexion, et bien que trouvant ce message des plus extraordinaires, je répondis aux témoins que M. Laverdie était dans son droit et que je me conformerais aux désirs qu'il avait exprimés.
Cette fantaisie de mon adversaire me paraissait extrêmement fâcheuse; mais, ayant fini par en prendre mon parti, je passai les trente jours qui suivirent à visiter quelques grandes villes et à m'exercer au pistolet.
Comment il se fit, madame, que certaines de mes idées se modifièrent sous l'influence des spectacles nouveaux pour moi qui vinrent frapper mes yeux, ce n'est pas ce qu'il nous importe de savoir. Cependant vous ne pourriez comprendre la suite de ce récit, ma conduite ni celle de René, si je ne vous faisais part de l'état d'esprit dans lequel je me trouvais la veille même, je me trompe, quelques heures avant la matinée fixée pour notre duel.
L'endroit où devait avoir lieu la rencontre est situé vers les confins d'une vaste forêt qui s'étend sur les bords du lac Érié. L'extrémité occidentale de cette forêt renferme les terres mises en exploitation et les carrières dont vous avez entendu parler. C'est là que René habite encore aujourd'hui. Du côté opposé s'élève une petite ville, où, dans mon impatience, j'étais arrivé plusieurs jours avant celui du rendez-vous.
Que ne puis-je vous peindre, madame, la magnificence de la nature dans cette région des grands lacs américains! Vous découvririez, dans des tableaux splendides, le secret de sentiments et d'émotions qui vont certainement vous surprendre. Mais les descriptions les plus parfaites n'auront jamais la puissance de la réalité. Moi-même, n'ai-je pas souri bien des fois aux discours enthousiastes des voyageurs? J'accusais secrètement ceux-ci d'exagérer, sinon ce qu'ils avaient vu, du moins ce qu'ils avaient éprouvé; il me semblait parfaitement ridicule qu'on ne pût contempler de sang-froid un lac ni parler de montagnes sans tomber dans l'extase.
Dans cette solitude admirable, au sein de ces forêts majestueuses, auprès de cette mer paisible qui venait à mes pieds rouler ses flots d'eau douce, je me sentais envahir par des pensées nouvelles. J'avais d'ailleurs une source de réflexions autre que le spectacle de ces merveilles; je venais de voir bien des choses pendant ce mois passé dans les grandes cités américaines, à Boston, à Washington, à New-York. Ah! madame, nos horizons ne nous paraissent jamais si bornés que lorsqu'il nous arrive de vouloir les étendre. Enfermés dans notre univers et dans notre nature, nous trouvons encore moyen de rétrécir une si étroite prison: nous en ramenons les limites aux frontières d'un pays, aux murailles d'une ville, aux privilèges d'une caste! Quelquefois nous les resserrons plus encore... Voilà quelle idée me frappa surtout, en face d'un grand peuple et d'une grande nature, que le hasard seul me donnait l'occasion d'admirer, car je ne m'étais jamais soucié de les connaître. Je ne remis en question aucun des principes que j'ai servis et que je servirai toujours, mais j'appris à ne plus mépriser les hommes qui ne les suivent point, et je sentis naître en moi comme un immense sentiment de tolérance. Est-il nécessaire d'ajouter, madame, que ma haine injuste s'évanouit et que je commençai à comprendre René?
C'était le lendemain que nous devions nous battre. J'avais passé la journée au milieu des plus graves tourments intérieurs, regrettant amèrement la mauvaise action que j'avais commise, tremblant d'aller jusqu'au crime et de devenir le meurtrier de celui qui avait été pour moi plus qu'un frère. Comme je rentrais à mon hôtel, j'y trouvai mes deux témoins: l'un était un Américain et l'autre un Français dont j'avais fait la connaissance en traversant l'Atlantique. Ils venaient de se faire indiquer, par un homme du pays, la position exacte de notre lieu de rendez-vous, au moyen des explications que les témoins de René leur avaient données par écrit. Il était facile de s'y rendre en bateau, par le lac, et cette voie était la plus courte, car la côte se creuse et le chemin de terre fait à travers les bois un circuit considérable. Mes témoins avaient déjà engagé un batelier, qui devait les prendre à quatre heures du matin.
--Très bien, leur dis-je, coupez le golfe en bateau. Vous voudrez bien m'excuser si je pars avant vous; je préfère aller seul, à cheval, par les bois.
Ces messieurs se récrièrent.
--Nous ne le permettrons pas, dirent-ils. Vous arriverez brisé sur le terrain. D'ailleurs ne courez-vous pas le risque d'être attaqué, assassiné dans cette forêt?
Je leur affirmai que ma main, après quelques heures de cheval, ne serait pas moins sûre. Le pêcheur qui offrait de nous traverser sourit à l'idée d'une attaque de brigands: les profondes forêts de l'Amérique du Nord, qui ont retenti du cri de guerre des sauvages, ne connaissent pas les sinistres gémissements de celui qu'on égorge dans l'ombre pour le dépouiller de quelques pièces d'or. Il fut convenu qu'à deux heures du matin j'aurais un cheval sellé; c'était un coureur excellent qui devait m'amener à destination en quatre heures tout au plus.
Ah! madame, quelle promenade! quel souvenir! quel aspect solennel prenaient ces voûtes immenses, ces feuillages obscurs, sur lesquels pesait la nuit silencieuse! Quel calme, quelle solitude autour de moi, et quelle agitation dans mon cœur! Peu à peu, cette agitation s'apaisa. Le jour parut: j'avais regagné les bords du lac; à ma droite, ses eaux s'étendaient jusqu'à l'horizon. Tout à coup, leur couleur, d'un bleu vague, changea; je les vis s'enflammer par degrés, ainsi que le ciel au-dessus d'elles; des traits de feu jaillirent de leur sein, annonçant que le soleil allait paraître. Je tournai la tête de mon cheval vers l'orient et j'attendis. A mesure que l'astre montait, puissant, pur et splendide, il me sembla qu'un jour nouveau se levait aussi sur mon âme. J'éprouvais une émotion intense, vivifiante; je me dis que l'homme et sa vanité sont bien petits, que Dieu, la justice et l'amour sont bien grands. Lorsque le soleil fut trop haut et sa lumière trop éclatante pour qu'il me fût possible d'en soutenir la vue plus longtemps, je me détournai, et, donnant de l'éperon à mon cheval, je le forçai de rattraper le temps perdu.
J'arrivai cependant le second au rendez-vous. René s'y trouvait déjà avec ses témoins; les miens parurent presque aussitôt. Ils vinrent à moi et m'engagèrent à prendre un instant de repos.--Il n'est pas sept heures, me firent-ils observer; vous paraissez ému, et nous vous avons vu de loin arriver au galop.
Ils cachaient avec peine la surprise que devait leur causer mon trouble évident. Ils ne pouvaient croire que je fusse lâche, et savaient avec quelle ardeur j'avais recherché ce combat, avec quelle impatience je l'avais attendu. Je me souviendrai toujours de leur regard de stupéfaction lorsqu'ils m'entendirent murmurer:--Mon Dieu, que c'est difficile! tout me semblait si simple il n'y a qu'un instant.
--Venez, messieurs, leur dis-je.
Ils échangèrent un coup d'œil et me suivirent. Je marchai droit à René.
Il causait alors, d'un air tranquille, avec ses témoins et leur remettait deux enveloppes cachetées. J'ai su plus tard que l'une de ces lettres était pour vous, madame, et l'autre pour mademoiselle Duriez: elles devaient être envoyées au cas où mon ami aurait été tué.
René vit mon mouvement, s'interrompit, et fit un pas au-devant de moi.
--Je t'ai indignement offensé, lui dis-je à voix haute; j'en ai une profonde honte et un profond regret. Aucun homme sur la terre ne mérite moins que toi une insulte. Tu peux exiger, pour celle que je t'ai faite, telle réparation que tu voudras; mais je mourrai désespéré si je n'obtiens pas de toi la promesse que tu me pardonneras lorsque tu auras vengé ton honneur.
J'étais à une petite distance de votre neveu, madame: il la franchit en ouvrant ses bras, dans lesquels je me précipitai.
M. de Linières se tut pour la seconde fois. Le souvenir de cette scène était si vivant et si fort dans son esprit qu'il retrouvait avec lui toutes les émotions qu'il avait alors traversées. Transporté tout à coup dans une clairière de la forêt américaine, il serrait de nouveau sur son cœur cet ami généreux, si gravement offensé, et il s'abandonnait avec délices à un même mouvement d'admiration, d'enthousiasme et de noble repentir. Il s'absorba si complètement dans ses propres pensées qu'il oublia pour un court espace de temps le lieu où il se trouvait, le petit salon de la marquise, et jusqu'à l'orgueilleuse vieille femme elle-même, qu'il avait cependant un très grand désir de toucher. Mais quand, chez un homme aussi froid qu'Alphonse de Linières, la voix tremble et le regard se voile, les paroles deviennent inutiles. Son récit, d'une simplicité saisissante, rapportant des événements inouïs pour la marquise, avait bouleversé celle-ci. L'impression était d'autant plus vive que les longues, les amères réflexions de la veille et de la nuit avaient douloureusement tendu les fibres de ce cœur maternel. Elle aussi voyait cette scène étrange de duel, l'embrassement héroïque de ces deux jeunes hommes. Elle se souvint que quelques heures auparavant elle avait encore une fois maudit son neveu. Elle mit ses deux mains devant son visage et fondit en larmes.
--Oh! mon enfant, mon pauvre enfant! murmura-t-elle.
Alphonse releva vivement la tête.
--Ah! si vous saviez tout, madame, reprit-il, si vous l'aviez entendu comme moi! Si vous saviez que, pendant près de deux années, son tourment a été de se trouver séparé de vous d'une façon si entière, de sentir peser sur lui votre mécontentement, votre blâme, votre malédiction peut-être. Son désir, son but suprême était de se voir un jour compris par vous, de vous prouver qu'il était digne de vous, digne de ses illustres ancêtres, il l'espère du moins et je puis vous l'affirmer. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont vous jugiez ses actes, vous ne leur prêteriez, si vous pouviez lire dans son cœur, que des mobiles véritablement grands, sublimes, j'ose le dire. Peu s'en est fallu qu'il ne me persuadât que la voie choisie par lui était plus large et plus élevée que celle dans laquelle j'ai marché jusqu'ici avec tant de fierté. Là n'était pas son intention pourtant. Il déclare que son cas est une exception: il y a eu sacrifice, c'est-à-dire déchirement et douleur, et je vous assure que René a terriblement souffert. Mais il a considéré ce sacrifice comme nécessaire... «Il fallait, m'a-t-il dit, une expiation et une preuve.» Figurez-vous, madame, ce que mon malheureux ami a dû éprouver en face de mon lâche et injuste mépris. Il était résolu à mourir dans ce duel, mais il a voulu tenter un dernier effort pour regagner notre estime, et c'est alors que lui est venue une admirable pensée. Ce délai d'un mois, ce rendez-vous dans les forêts où il s'est exilé, vous les expliquez-vous maintenant? Il espérait que, dans ce milieu nouveau, surtout en présence d'une nature grandiose, je finirais par le deviner quelque peu, et que je vous rapporterais de lui un souvenir auquel peut-être vous daigneriez ouvrir votre cœur. Le résultat, vous le voyez, a été, pour moi du moins, plus sûr, plus complet qu'il ne l'avait rêvé. Ah! marquise, ah! madame, que ne puis-je vous faire voir ce que j'ai vu, vous faire éprouver ce que j'ai éprouvé! Vous tendriez les bras à votre neveu comme je l'ai fait moi-même, vous lui rendriez votre amour, à lui qui vous aime si profondément, vous le béniriez, et qui sait si vous ne l'approuveriez pas?
Ce dernier mot mêla quelque amertume à l'attendrissement de la marquise; elle reprit son sang-froid et ses yeux noirs eurent un de leurs durs éclairs.
--L'approuver, jamais! dit-elle. Mais je ne puis cesser de l'aimer. Me voilà bien vieille, et je tremble à l'idée de mourir sans l'avoir revu. Écrivez-lui de revenir, vicomte.
Alphonse mit un genou en terre et baisa la main de la marquise.
--Ah! merci pour lui! s'écria-t-il.
Cependant madame de Saint-Villiers restait sombre. Les dernières traces d'émotion s'effaçaient de son visage, sur lequel reparut peu à peu une expression hautaine et sévère. Le vicomte s'était relevé et observait ces signes avec inquiétude. Il attendit un moment qu'elle parlât, puis lui-même rompit de nouveau le silence.
--Vous me permettez d'écrire à René de votre part? demanda-t-il.
--Oui: dites-lui qu'il vienne m'embrasser, que sa vieille tante n'a plus de force, qu'elle a trop souffert pendant deux ans, qu'elle quittera bientôt ce monde, et que, lorsqu'il lui aura dit bonsoir, il sera libre de s'installer tout à son aise en Amérique.
M. de Linières avait retiré un de ses gants et le pétrissait avec impatience. De telles paroles, dites froidement, l'affligeaient et l'indignaient. Devant les larmes de la marquise, il s'était attendu à autre chose. Il ne voulait pas que son noble René fût traité comme un enfant à qui l'on pardonne par faiblesse. Il ne pouvait se décider à s'en aller, et sentait que pourtant sa visite avait déjà trop duré, que la vieille dame devait désirer d'être seule.
Elle parut deviner ce qui se passait en lui.
--Voyez-vous, mon ami, reprit-elle d'une voix plus douce et un peu voilée, tout ce que je puis faire pour mon neveu est de croire qu'il a agi sous l'influence d'une espèce d'accès de folie: folie généreuse, je veux l'admettre. Oui, d'après ce que vous m'avez dit, je veux admettre que son caractère et ses intentions sont toujours à la hauteur où je les ai vus, où je me suis efforcée de les élever pendant vingt ans. Mais ce qu'il a fait restera la plus grande épreuve, le plus cruel désappointement de ma vie. Je ne puis pas oublier cela, je ne puis pas le lui pardonner, je ne puis pas cesser d'en souffrir!
--Madame, dit Alphonse avec fermeté, songez-y bien encore avant de m'autoriser à rappeler René en votre nom. Il va revenir vers vous plein d'amour, plein de respect et de joie, et, s'il découvre ensuite quels sont vos sentiments, s'il entend jamais des paroles comme celles-ci, vous le plongerez dans le désespoir. Je vous en supplie, madame, promettez-moi de lui tendre les bras sans arrière-pensée. Ce n'est pas le pardon que j'implore pour lui, car le pardon suppose la faute, et mon ami n'est pas coupable! Il n'a pas méprisé son nom. Il n'a pas renié ses ancêtres... Il a découvert qu'il y a quelque chose de plus grand que l'orgueil, c'est le travail, et quelque chose de plus précieux que l'or et les titres, c'est l'amour. Vous avez dit: folie! dites-le encore, madame. C'est le nom qu'ici-bas l'on donne aux actions qui ne sont dictées ni par l'ambition, ni par l'intérêt, ni par la vanité: voilà trois mobiles qui n'ont jamais fait commettre de folies, mais qui font commettre des crimes! Ah! madame, quand René se serait trompé, il faudrait admirer son erreur. Mon Dieu! pourvu que la femme qui inspire un pareil héroïsme en soit digne! Le contraire serait trop affreux.
--Monsieur, dit tout à coup la marquise, comme frappée d'une idée subite, mon neveu peut redevenir pour moi tout ce qu'il a été; il peut regagner toute ma tendresse, mon estime; il peut encore me rendre heureuse; il peut faire descendre paisiblement et joyeusement mes cheveux blancs dans le tombeau. Je ne lui demanderai pour cela qu'une chose... Ah! Dieu veuille qu'il y consente! Excusez-moi de ne pas m'expliquer davantage. Vous me rendrez service de lui écrire ceci. Dites-lui qu'il revienne, que je n'ai pas cessé de le chérir, et qu'il tient entre ses mains la consolation de mes derniers jours.
M. de Linières s'inclina profondément et quitta la marquise. Il cherchait en vain dans sa tête l'explication de ce nouveau mystère, et ne savait trop s'il devait en tirer pour son ami un augure favorable.
--Voilà pour la tante, se disait-il tout en marchant: que sera-ce de la fiancée? Je n'ose pas m'informer de ce qu'est devenue mademoiselle Duriez... Pauvre René, pauvre garçon! Je suis sûr qu'elle l'aimait, mais deux ans sont bien longs! On pleure d'abord, on attend, puis le souvenir s'affaiblit, le doute arrive; les parents sont là qui s'agitent, qui supplient; un beau jeune homme se présente, on sourit et l'on est mariée. A dix-huit ans le cœur d'une jeune fille déborde de sentiments délicats, purs et charmants, mais ce sont des fleurs qu'un souffle effeuille; les plantes robustes, bonnes ou mauvaises, ne croissent que plus tard. La première floraison est certainement la plus gracieuse: on y trouve des touffes de bluets, de primevères et de violettes, mais malheur à celui qui dans ce bouquet ravissant voudrait chercher une immortelle!
Enchanté de cette poétique comparaison, mais très inquiet quant au bonheur futur de son ami, le vicomte de Linières entra à son cercle. Il y fut accueilli avec enthousiasme, et surtout avec curiosité. Depuis plus de dix mois on ne l'avait pas vu. Il avait passé tout ce temps en Amérique, car il n'était pas arrivé tout d'un coup à cette largeur d'idées qu'il avait fait paraître dans sa conversation avec la marquise. La vivacité des impressions qu'il avait éprouvées dans la matinée du jour de sa réconciliation avec René était tombée peu à peu, comme cela arrive inévitablement dans de pareils cas. Ces sublimes élans qui transportent l'âme dans des régions où elle ne saurait demeurer sont aussi délicieux qu'ils sont rares, mais le désenchantement, la lourde chute qui les suivent sont affreusement pénibles. Quand nous avons atteint le sommet d'une haute montagne, nous sommes ravis d'admiration, nous y resterions volontiers; l'existence, nous semble-t-il, y serait plus noble et plus belle; mais la disposition de nos organes et les nécessités de notre subsistance ne nous permettraient pas d'y vivre. Hélas! notre âme, aussi imparfaite que notre corps, ne peut respirer sur les hauteurs; l'air lui manque; il faut qu'elle redescende, souvent qu'elle tombe; mais combien la mémoire des horizons entrevus lui rend sombre et monotone l'étroite vallée où elle chemine!
En causant avec René, en voyageant, en réfléchissant sur les hommes et sur les choses, Alphonse avait retrouvé l'équilibre de ses pensées et s'était arrêté à un juste milieu, plus élevé que le domaine d'exclusion où il avait longtemps vécu, mais plus ferme et moins vague que le terrain mouvant de l'enthousiasme.
Interrogé par ses amis, il fut très sobre de détails quant à son séjour dans le Nouveau-Monde, surtout quant au but et au résultat de son voyage. Peu lui parlèrent du comte de Laverdie, qui commençait à être oublié. Pour lui, l'une de ses premières questions fut:--Avez-vous entendu dire que mademoiselle Duriez fût mariée? Mais, dans ce cercle aristocratique, on était peu au courant des nouvelles qui se rapportaient au monde du commerce et de la finance, et l'on ne put pas lui répondre.
Comme il flânait le soir sur les boulevards, s'enivrant de cette atmosphère parisienne qui, au moral ainsi qu'au physique, semble accélérer la vie, il remarqua un groupe de jeunes gens qui se séparaient en sortant d'un café. L'un d'eux vint seul de son côté. C'était un beau garçon de vingt-huit à trente ans: à sa démarche ferme et cadencée, au port de sa tête, à la coupe de sa moustache, on reconnaissait un militaire habillé en civil. Alphonse le regarda fixement, certain de l'avoir vu quelque part, et cherchant en vain à retrouver son nom. Le jeune homme s'aperçut de l'observation dont il était l'objet, regarda à son tour Alphonse, salua aussitôt et se détourna pour lui parler.
--M. le vicomte de Linières? fit-il en l'abordant.
--Le capitaine Arnauld! s'écria celui-ci. Est-il possible que je ne vous aie pas immédiatement reconnu!
--Convenez, dit en souriant le capitaine, qu'il y a de bonnes raisons pour que ma mémoire soit plus fidèle que la vôtre. Le premier jour où j'eus le plaisir de vous voir faillit bien être le dernier.
--C'est vrai: quel coup d'épée vous avez reçu là! J'étais désolé; jamais je n'aurais cru que vous pussiez en revenir.
--Comment donc! Mais je me porte mieux qu'avant. Ah çà, mon cher vicomte, si vous n'êtes point pressé, voulez-vous que nous causions un peu? Voilà bien longtemps que je désire savoir ce qu'est devenu mon terrible adversaire; je suis sûr que vous, au moins, pourrez m'en donner des nouvelles.
--Volontiers, mon cher capitaine... Et à mon tour, je vous en avertis, je vous confesserai quelque peu.
Arnauld parut surpris; puis, comprenant bientôt, il secoua la tête et poussa un soupir. Ce mouvement de tête et ce soupir étaient sans prix aux yeux d'Alphonse. Si un officier de chasseurs, jeune, beau, amoureux et muni d'un coup d'épée, constatait ainsi sa défaite, il y avait quelques chances pour que le cœur et la main de la jolie Gabrielle fussent encore libres.
Les deux jeunes gens firent quelques pas et s'arrêtèrent à Tortoni. Arnauld, très communicatif et non encore consolé, s'étala tout à son aise dans cette conversation qui lui plaisait. Il ne dit pas à Alphonse tout ce que celui-ci désirait savoir, mais tout ce qu'il fut en son pouvoir de lui apprendre. Après le duel et la retraite inexpliquée de son rival, il s'était cru aimé. Sa convalescence avait été longue, mais elle lui avait paru douce, car il ne vivait que du beau rêve de son mariage avec mademoiselle Duriez; son ami Émile, du reste, l'encourageait dans cet espoir. Le refus net et formel qui accueillit sa demande fut donc pour lui un coup aussi cruel qu'inattendu. Il s'en déclara du reste parfaitement remis.
--Voyez-vous, dit-il à Alphonse d'un ton confidentiel, un soldat de mon caractère ne doit pas se marier. Il fallait une jeune fille aussi charmante que celle-là pour m'inspirer l'idée d'une pareille folie. Heureusement pour elle et pour moi, elle a montré autant de bon sens que je lui connaissais de grâce et d'esprit.
Le pauvre officier cachait si mal son chagrin sous ces paroles, qu'Alphonse fut tenté d'avoir pitié de lui. Arnauld, qui surprit son regard de commisération, se hâta d'éclater de rire.
--Ma parole! s'écria-t-il, j'en ai laissé éteindre mon cigare! Donnez-moi donc du feu, vicomte.