Part 11
--Quel singulier caractère! se dit-il. Un peu trop romanesque pour moi. En voilà un fou qui s'en va casser des pierres en Amérique, tandis qu'avec un seul mot il pouvait demain obtenir pour femme une charmante fille qu'il prétend aimer, et des millions dont il aurait redoré son blason. C'est dommage! Il portait un beau nom et je crois vraiment qu'il a bon cœur. Je me demande si la petite avait quelque affection pour lui?... Probablement: il faut convenir que c'est un cavalier superbe, le vrai héros d'un roman de chevalerie, avec ses grands yeux et sa haute mine! Bah! elle se consolera bien vite. Nous allons la distraire, et, avant que ce bel amoureux ait de nouveau traversé l'Océan, nous aurons trouvé quelque autre comte, qui fera moins de façons pour accepter la petite main et la dot ronde de notre bonne et jolie Gabrielle.
Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent cette journée, on aurait pu faire la remarque suivante: chaque fois qu'un bateau à vapeur, partant pour les États-Unis, quittait le port du Havre, une jeune fille, debout sur la jetée de Trouville, et quelque temps qu'il fît, le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu et que son panache de fumée se fût évanoui dans les airs. Cette jeune fille était blonde, gracieuse, mise avec élégance, et généralement suivie par une femme de chambre. Lorsqu'il ne pleuvait pas, les curieux étaient nombreux sur la jetée; on venait voir partir le steamer et surtout s'examiner les uns les autres. Bien des regards accompagnaient la jeune fille, quand, après être restée un moment accoudée sur le parapet, elle se redressait lentement et s'éloignait sans parler à personne.
--Qui est-elle? demandait un nouvel arrivé.
Et l'on ne manquait jamais de lui répondre:
--C'est la petite Duriez, la fille du commissionnaire, vous savez... Elle a bien un million de dot et elle héritera de quatre fois autant.
XI
Il y avait presque deux années que René Laverdie était parti pour l'Amérique.
La marquise de Saint-Villiers, assise dans son petit salon, se trouvait seule un soir, très seule.
Bien qu'on fût à la fin d'avril, une bûche mince brûlait dans la cheminée, les rideaux étaient clos; au dehors, le vent, qu'on entendait souffler, chassait parfois des gouttes de pluie contre les vitres.
La marquise ne semblait pas avoir vieilli. Peut-être qu'au jour on eût remarqué moins d'éclat qu'autrefois dans ses yeux noirs, toujours impérieux et pénétrants; et, si elle se fût levée, sa démarche moins ferme aurait trahi le sombre travail du temps et celui du chagrin. Mais, telle qu'elle était placée, dans son fauteuil large et bas, sous la clarté douce de la lampe, son regard paisible fixé sur la flamme qui rongeait le bois en pétillant, on eût dit qu'elle avait trouvé le secret de vaincre ou de charmer ces deux ennemis si redoutables de l'homme: l'âge et la solitude.
Il n'en était rien cependant; et si madame de Saint-Villiers pouvait encore sourire, les yeux sur le foyer, c'était lorsque ses souvenirs lui rappelaient si vivement les êtres qu'elle avait aimés, que pendant un instant elle oubliait qu'aucun d'eux n'existait plus pour elle. Mais à peine ces courtes illusions s'étaient-elles envolées, que la réalité lui apparaissait d'autant plus amère.
C'est ce qui arriva ce soir-là.
Un domestique en entrant pour apporter le thé tira la marquise de sa rêverie. Elle suivit des yeux avec quelque impatience les mouvements de cet homme, qui posa son léger plateau sur une petite table et approcha la table du fauteuil où elle était assise. Comme il le fit un peu trop vivement, quelques gouttes s'échappèrent de la théière, s'éparpillèrent à l'entour et roulèrent jusque dans la soucoupe de Saxe; il voulut réparer sa maladresse, mais sa maîtresse le renvoya presque avec irritation.
Elle sortait d'un songe si bienfaisant que le réveil lui semblait trop cruel.
Un filet de vapeur s'élevait de la mignonne théière, et, se tordant au-dessus avec délicatesse, répandait dans la chambre le parfum de la boisson favorite de madame de Saint-Villiers; pourtant celle-ci n'étendit pas la main vers le petit plateau. Ses yeux, du reste, ne se reportèrent pas non plus sur la flamme; ils s'étaient arrêtés sur un point du mur que la lampe éclairait. On avait dû enlever un tableau à cet endroit, car, sur la tapisserie mise à nu, la place qu'il avait occupée, sans doute pendant fort longtemps, se montrait, visible dans la lumière par sa teinte plus foncée. En effet, c'était là que, durant des années, était resté suspendu le portrait de René enfant, et que, plus tard, il avait été remplacé par celui du jeune homme âgé de vingt-trois ans. La première de ces deux peintures avait été transportée au château de Saint-Villiers, ancienne demeure que, vu son état de délabrement, la marquise n'habitait guère: il eût fallu une fortune pour lui rendre la splendeur qu'elle avait eue un jour. Madame de Saint-Villiers la voyait tomber en ruines avec un regret profond; n'étant pas assez riche pour faire relever, restaurer les vieux murs qui avaient abrité les ancêtres de son mari, elle se réjouissait de penser que sa mort précéderait leur chute, et que, de son vivant du moins, leurs débris ne frémiraient pas sous la pioche et ne seraient pas vendus à l'encan. Chaque été elle les visitait avec amour; elle s'enfermait là durant quelques semaines, au milieu des souvenirs et des reliques du temps passé.
C'est parmi ces chères reliques qu'elle avait trouvé une place pour le portrait de son petit-neveu lorsque celui-ci, devenu un homme, avait de nouveau posé, pour lui faire plaisir, devant un des grands peintres de notre époque. Et maintenant le visage du jeune homme, comme celui de l'enfant, avait disparu, et rien ne l'avait remplacé. En l'éloignant de ses yeux, l'inflexible vieille dame croyait pouvoir aussi facilement le chasser de son cœur, mais deux ans s'étaient écoulés sans qu'elle y fût parvenue. Souvent elle avait regardé la place vacante sur la muraille, mais jamais avec un sentiment plus amer, un regret plus déchirant que pendant cette triste soirée d'avril où elle se trouvait seule dans son petit salon.
Tout à coup, elle se leva, prit sur la cheminée un flambeau qu'elle alluma, et sortit de la pièce. Elle marchait à pas tremblants, comme si elle se fût disposée à commettre quelque crime. Arrivée dans sa chambre à coucher, elle jeta effectivement un regard autour d'elle, inquiète à l'idée d'être surprise au milieu de l'action qu'elle méditait. Se voyant bien seule, elle ouvrit une armoire, avec une clef qu'elle prit au fond d'un secrétaire, et en explora l'intérieur d'un coup d'œil troublé. Les rayons de cette armoire étaient couverts de papiers, de paquets de lettres, de quelques boîtes; dans la partie inférieure, il y avait un tableau de petite dimension, retourné, appuyé contre le mur. C'était ce tableau, le portrait de René, que la marquise cherchait et voulait revoir: depuis tant de mois qu'il se trouvait là, l'armoire n'avait pas été ouverte.
Elle le posa sur une chaise comme sur un chevalet, et plaça la lumière de façon que la peinture devînt aussi distincte que possible; puis, s'asseyant à quelque distance, elle se mit à le contempler.
Ils restèrent ainsi face à face.
Lui semblait aussi la regarder. La lueur incertaine de la bougie, flottant sur ces beaux traits, leur donnait une apparence de vie. Le regard était fier et tranquille, mais un peu triste: interprète fidèle d'une âme ardente qui, au milieu même des plaisirs, sans le savoir peut-être, souffrait de son inaction et aspirait en secret à quelque chose de plus élevé. Le peintre certainement devait être un homme de génie, pour avoir saisi et rendu cette indéfinissable expression lorsque tout autre n'eût vu dans ces yeux superbes que l'éclat de l'esprit et le rayonnement de la gaieté.
En face de ce visage plein de jeunesse et véritablement animé, madame de Saint-Villiers se tenait, immobile et pâle comme une morte. Une émotion profonde l'avait saisie en revoyant celui qu'elle avait aimé comme un fils, dont elle s'était séparée avec plus de douleur que si on l'eût arraché de ses bras pour le coucher dans le tombeau.
Mais, avec l'angoisse d'une séparation si cruelle, se réveillait une souffrance plus vive encore. C'est que, dans René perdu, elle ne pleurait pas seulement ce jeune homme si noble et si beau, dont les brillantes qualités faisaient déborder son cœur d'orgueil, comme sa tendresse filiale le faisait déborder d'amour: ce qu'elle pleurait, c'était encore leur race morte, leur nom éteint, leur blason disparu. Elle était une Laverdie, elle. René restait le dernier représentant de sa famille. En le voyant mener sa vie un peu dissipée, elle avait craint un moment qu'il ne se mariât point et que leur nom ne pérît avec lui; c'est alors qu'elle avait engagé le marquis de Saint-Villiers à laisser par testament son titre à l'aîné de leurs arrière-neveux, certaine que le comte de Laverdie se ferait un devoir sacré et un honneur de confondre et de perpétuer la gloire de deux maisons aussi anciennes et aussi fameuses.
Et quelle était maintenant la fin de tout ceci? Tant de préoccupations, tant de soins, tant d'espoir, tant d'orgueil, pour en arriver là!... Pour voir ce neveu, ce fils, cet héritier d'un nom si grand, ce dépositaire d'un sang si pur, briser son écusson, renier un passé qui embrassait des siècles, se courber vers la terre et la creuser de ses mains, comme avaient fait autrefois les serfs que ses aïeux foulaient sous leurs pieds! Quel désespoir et quelle honte!
La marquise regardait toujours le portrait placé devant elle, mais le mouvement d'insurmontable tendresse qui l'avait contrainte à le tirer de l'obscurité et de l'oubli cédait à un sentiment opposé, à mesure qu'elle le considérait. Les larmes, qui d'abord avaient jailli de ses yeux devant cette figure tant aimée, venaient de tarir, et elle attachait maintenant sur elle des regards durs et secs.
C'est en vain que René sembla tourner vers sa tante ses yeux pleins de fierté douce et de tristesse virile. Était-ce le jeu de la lumière, ou bien y avait-il vraiment une prière dans ses yeux? Sans doute que madame de Saint-Villiers crut l'y voir, car elle y répondit:
--Malheureux enfant! murmura-t-elle. Non, non, n'attends pas que jamais je te pardonne.
La vieille marquise ne dormit point cette nuit-là. Durant l'heure qu'elle avait passée devant le portrait de René, tous les chagrins qu'elle avait eus dans sa vie, même ceux qu'elle pensait avoir oubliés, ceux dont l'aiguillon paraissait émoussé depuis longtemps, étaient venus la torturer. L'isolement de sa vieillesse se faisait sentir, plus affreux, plus désolé que jamais. A travers les ombres de la nuit, elle le voyait se dresser devant elle comme un spectre effroyable, qui la suivrait en ricanant jusqu'au tombeau, joyeux d'y ensevelir avec elle les cadavres raidis de deux races. Tantôt les tourments de l'orgueil dominaient ceux du cœur, et elle sentait des malédictions monter à ses lèvres; dans d'autres moments, un attendrissement plus doux et plus cruel l'envahissait; alors elle versait des larmes en songeant au passé, en se rappelant les petits enfants qui lui avaient souri, qu'elle avait portés dans ses bras, et dont pas un seul ne serait auprès d'elle pour lui fermer les yeux.
Le lendemain, dans l'après-midi, comme madame de Saint-Villiers se tenait dans son petit salon, qu'éclairait un rayon de soleil d'avril, un domestique entra et lui remit une carte.
Madame de Saint-Villiers jeta les yeux sur cette carte et eut un mouvement de joyeuse surprise; elle venait d'y lire le nom du vicomte Alphonse de Linières.
Alphonse avait été dès l'enfance l'ami de René; il avait été élevé avec lui presque sous les yeux de la marquise. Celle-ci l'aimait doublement, et pour son neveu et pour lui-même; il était pour elle l'idéal du gentilhomme; elle eût souhaité que René lui ressemblât, qu'il fût comme lui fortement attaché aux vieux principes, ferme et inflexible dans ses idées, au lieu de se laisser si facilement emporter au souffle de tous les enthousiasmes, de toutes les pensées nouvelles et hardies. Ceci, c'était bien avant qu'il fût possible de prévoir jusqu'où des dispositions qui inquiétaient tant la marquise devaient entraîner son neveu.
La conduite du comte de Laverdie fut jugée par Alphonse de Linières comme par madame de Saint-Villiers. Il en éprouva la même douleur, la même indignation. Tous deux, la vieille dame et le jeune homme, confondirent leur chagrin et trouvèrent dans leur sympathie mutuelle quelque adoucissement à une déception si amère. Ils cessèrent pourtant bientôt de parler ensemble de ce qui les préoccupait si fort, afin de ne point s'attrister l'un l'autre. Alphonse surtout cachait soigneusement à la marquise la colère sourde et croissante qu'excitait en lui le coup de tête de René. Il considérait cet acte comme un déshonneur, non seulement pour la famille de son ami, mais pour toute la noblesse de France; il y voyait une véritable désertion, et il résolut de s'en faire le justicier, et de laver dans le sang la tache faite à toute sa caste.
Lorsqu'il eut formé ce projet, brûlant de l'exécuter, il partit pour l'Amérique. Il se réjouissait de se trouver face à face avec René, de le provoquer, de l'insulter cruellement, de se battre avec lui et de le tuer. Son ancienne amitié avait fait place à une implacable fureur; ou plutôt, c'est parce qu'il aimait le comte si profondément encore qu'il ressentait avec tant de vivacité ce qu'il considérait comme la honte et la dégradation de celui-ci.
Il resta quelques mois absent, et la marquise, qui ne pouvait s'imaginer ce qu'il était devenu ni s'expliquer son long silence, s'affligea de la disparition de son jeune ami. Elle s'était fait une douce habitude de ses fréquentes visites, mais elle eût été très étonnée si on lui avait dit qu'elle ne séparait pas Alphonse de René, et que le souvenir de son neveu était après tout ce qui donnait tant de charme pour elle à la société du vicomte.
Après en avoir un peu voulu à ce dernier, elle finissait presque par ne plus espérer le revoir et par ne plus songer à son étrange conduite, lorsque tout à coup il se présenta chez elle.
Ce fut avec un empressement plein de joie qu'elle donna l'ordre de le faire entrer.
Elle était si heureuse de le voir, qu'elle n'avait pas le courage de lui faire des reproches. Elle pensait d'ailleurs que ce long silence avait pu cacher quelque fredaine de jeune homme dont le vicomte ne se soucierait pas de lui faire l'aveu. Elle ne voulut pas se montrer indiscrète.
Ce fut Alphonse qui parla le premier d'excuses et d'explications; et, comme elle essayait en souriant de le faire taire, il prit un air grave, dit qu'il était venu avant tout pour cela, qu'il avait à lui révéler des choses importantes, l'intéressant elle-même plus qu'elle ne pouvait le supposer.
La marquise changea aussitôt de visage.
--D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Et sa voix trembla quand elle fit cette question.
--Je viens d'Amérique, madame, répondit Alphonse.
--Vous avez vu René de Laverdie? Vous venez pour me parler de lui?
--Oui, madame.
Madame de Saint-Villiers baissa la tête et réfléchit pendant un instant.
--Je ne veux pas, dit-elle enfin, entendre un seul mot qui ait rapport à lui. Vous me ferez plaisir, vicomte, de me parler d'autre chose.
Alphonse fit un mouvement comme pour en appeler de cette dure parole.
--Voyons, reprit la marquise d'un ton qui voulait être indifférent, mais qui résonnait faux et saccadé, vos deux traversées ont-elles été bonnes? Causons un peu de l'Océan; voilà un sujet qui me plaît, je ne m'en lasserai pas vite. Quant aux Américains, je vous en fais grâce: un peuple d'insurgés, un peuple de marchands, sorti de l'écume du vieux monde! Des gens qui n'ont ni arts, ni littérature, ni esprit, ni goût! Tenez, on attaque de nos jours avec tant d'acharnement l'aristocratie, la théorie de la race.... Est-ce que les États-Unis ne sont pas une preuve qu'en dehors de la noblesse il ne peut y avoir que des instincts mercantiles et bas, et que la pureté d'un sang transmis sans mélange de génération en génération est le seul gage de la délicatesse du cœur et de l'élévation de l'âme? Qu'est-ce que cette tourbe grossière qui a peuplé le Nouveau-Monde peut produire d'autre que des machines? Ils se prosternent devant deux divinités: le fer et l'or! Et ce sont eux que l'on veut nous donner en exemple! eux que l'on propose comme modèle aux enfants de la vieille Europe aristocratique! Hélas! mon cher vicomte, où allons-nous? où allons-nous?
--Vers le progrès, j'espère, répondit Alphonse avec un grave sourire.
La marquise le regarda avec étonnement.
--C'est vous qui parlez ainsi, Alphonse?
--Oui, madame, c'est moi. Ah! marquise, ne me considérez pas avec cet air terrifié. Si deux êtres se sont jamais compris, entendus pour aimer et pour défendre les mêmes principes, vous le savez, c'est vous et moi. Je n'ai pas changé, je vous assure. Bien que je revienne de par delà l'Océan, je ne vous rapporte aucune idée de l'autre monde. Ce ne sont pas des théories que je vous supplie d'écouter, c'est une histoire. Permettez-moi de vous la dire.
--Le héros de cette histoire, c'est René, n'est-ce pas?
--Oui, marquise; et j'y ai joué, moi, un triste rôle. Mon châtiment sera de vous la raconter; je ne me croirai absous que lorsque j'aurai subi votre indignation et votre blâme. Ce que j'ai à vous dire est un peu long. Pardonnez-moi si j'entremêle trop souvent à mon récit la peinture de mes impressions personnelles; elles ont été si fortes à certains moments que je ne saurais les détacher des faits. Vous me comprendrez, j'ose le croire, d'autant mieux que nous avons toujours partagé les mêmes idées. Ai-je votre permission pour parler?
--Je vous écoute, dit la marquise.
Elle s'appuya sur le dossier de son fauteuil, ses deux mains fines, d'un ton mat comme de l'ivoire, croisées devant elle sur la faille noire de sa robe. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage du jeune homme assis en face d'elle, mais c'est en vain qu'elle cherchait à leur donner une expression implacable et sereine; ils étaient pleins du trouble qui régnait dans son cœur, et trahissaient l'avidité inquiète et le secret espoir avec lesquels elle attendait les révélations qu'on allait lui faire. Par un effort surhumain, elle avait pu d'abord inviter le vicomte au silence, mais dès qu'elle lui eut accordé l'autorisation de parler, c'est à grand'peine qu'elle parvint à lui cacher l'émotion et l'impatience qui l'agitaient.
Alphonse de Linières n'était pas très fin observateur et ne remarqua pas ces détails. Tout entier à son sujet, cherchant à mettre ses paroles à la hauteur des événements et de ses propres pensées, il commença d'une voix lente, le regard tourné vers la cheminée dans laquelle une flamme pâle luttait contre le rayon printanier qui s'était glissé jusque-là.
--Ce serait une grande douleur pour moi, madame, de vous paraître odieux et de perdre votre estime; cependant je ne sais si je puis espérer que vous me pardonnerez et que vous me conserverez votre amitié, lorsque vous aurez appris dans quel but je suis parti pour l'Amérique, il y a environ un an. J'y étais poussé par le désir furieux, insurmontable, de rencontrer René de Laverdie et de lui reprocher face à face sa lâcheté et sa trahison. Je savais bien ce qui s'ensuivrait, car je n'ai jamais pensé que son cœur eût changé au point d'accepter sans bondir de colère les paroles outrageantes que je lui adressais intérieurement et que je brûlais de lui jeter au visage. Mais ici le courage me manque pour vous dire toute la vérité, pour vous avouer à quel degré d'aveugle rage mon amitié déçue avait pu me faire parvenir, et quel odieux espoir me faisait trouver la vapeur trop lente quand je traversais l'Océan.
Pendant un instant le vicomte se tut, oppressé par un pareil souvenir; il n'osait pas lever les yeux sur la marquise. Un silence presque solennel régna dans la chambre. Madame de Saint-Villiers était bouleversée par l'aveu qu'elle venait d'entendre. Ce crime ainsi médité, elle s'en reconnaissait complice. Son impression était semblable à celle qu'elle eût éprouvée si on lui eût montré l'arrêt de mort de son neveu bien-aimé et qu'au bas elle eût aperçu sa propre signature.
--René, murmura-t-elle, mon pauvre enfant! Vous ne l'avez pas tué, dites?
--Ah! madame, serais-je devant vous si j'avais été assez malheureux!... Non, non, rassurez-vous, il est vivant. Je suis au désespoir de vous faire tant de mal; mais tout ceci, croyez-moi, est nécessaire.
--Continuez, continuez, dit vivement la marquise. Elle reprit sa position rigide et sa physionomie tranquille.
Le jeune homme parla dès lors avec plus d'assurance.
--J'étais à New-York, ne songeant qu'à poursuivre ma route et à retrouver au plus tôt René, quand tout à coup j'appris qu'il se trouvait à Boston pour ses affaires.
A ce dernier mot, les mains de madame de Saint-Villiers s'agitèrent imperceptiblement.
--Je me rendis aussitôt dans cette ville, poursuivit Alphonse. Je fréquentai tous les endroits publics où j'avais quelque chance de rencontrer René; mais, pendant une semaine, ce fut inutilement. Enfin, je sus qu'il devait, certain soir, assister à une représentation extraordinaire dans je ne sais plus quel théâtre. Vous m'excuserez de ne pas vous en dire le nom et de passer également sous silence celui de beaucoup d'autres endroits; alors même que je me les rappellerais, il me serait, je le crains, impossible de les prononcer. Je pris avec moi un ami, un Français, et j'allai le soir à ce théâtre. Je n'étais pas dans la salle depuis bien longtemps quand j'aperçus René. Je le considérai quelques minutes avec surprise. Il était seul dans une loge et ne se doutait pas que je me trouvasse aussi près de lui. Mon étonnement venait de ce qu'il m'était impossible de découvrir le moindre changement dans sa physionomie, dans son attitude ou même dans sa mise. J'avoue que je m'attendais à le retrouver quelque peu différent de ce brillant comte que nous avions tant aimé, dont le goût et l'esprit avaient fait loi dans notre monde: la vie nouvelle qu'il menait depuis un an n'avait pu manquer de transformer jusqu'à sa personne. Il n'en était rien. A la manière noble et aisée dont il s'appuyait sur le bord de sa loge, dont il s'inclinait pour écouter, au regard fier et calme qu'il promenait sur la salle, il me sembla que de longs mois et des milliers de lieues ne nous séparaient plus de Paris et de nos joyeuses soirées d'autrefois. J'oubliais tout le reste, j'aurais voulu me jeter dans ses bras. Pendant que je le regardais ainsi, ne pouvant détourner mes regards de sa chère et sa charmante figure, quelqu'un qui causait près de moi prononça le nom de Laverdie. La conversation, naturellement, se faisait en anglais; l'ami qui m'accompagnait comprenait assez bien cette langue.
--Ils disent, traduisit-il, que c'est ce Français si intelligent qui exploite les nouvelles carrières auprès du lac Érié.
Un acte venait de finir et je me levai. Dans le corridor, la première personne que je rencontrai fut René. La joie la plus vive parut sur son visage lorsqu'il m'aperçut, et il s'avança la main ouverte. Je le regardai, froidement, comme le premier passant venu et, sans répondre à son salut, sans toucher la main qu'il me tendait, je le croisai avec lenteur. Je n'avais pas fait deux pas qu'il était de nouveau en face de moi, la joue pâle, la lèvre frémissante.
--Vous me saluerez, monsieur! s'écria-t-il.
Tout le dédain, toute l'ironie, toute la puissance d'outrage que je pus trouver dans mon cœur, je les fis passer sur mes lèvres et dans mon regard.
--Qui êtes-vous donc, monsieur? lui demandai-je.