Part 5
--Excepté peut-être pour les fleurs... et le ciel... et les rivières... c'est vrai que j'aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant tout ça... oui!... enfin, mettons que je suis sentimentale pour les choses... et même pour les bêtes, si vous voulez... mais pour les gens?... ah! fichtre non!... j'suis pas sentimentale!...
Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très sinueuses et très minces:
--Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?...
Sans paraître voir l'ironie, elle répondit:
--A présent, c'est par papa et l'oncle Marc... et avant, par mon oncle et ma tante de Launay...
Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait: «de Launay»?... Chiffon ajouta en riant:
--Oh!... ne cherchez pas!... ils ne viennent pas chez vous!... c'est pas des gens à ça!... c'est des bons vieux tranquilles et pas chics... pas du tout dans le train... ils vont à leur paroisse!... Mais pardon... vous disiez... quand je vous ai interrompu... que j'étais sentimentale... c'est même parce que vous disiez ça que je vous ai coupé...
--Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises d'un idéal quelconque... idéal qu'elles se forgent de toutes pièces... et qu'elles ne rencontrent jamais...
--Je ne suis éprise d'aucun idéal...
--C'est déjà une bonne chose, cela!... car, alors, vous pouvez considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir qui s'ouvre devant vous si vous épousez le duc d'Aubières?...
--Où ça, le bel avenir?... moi qui justement n'ai jamais pu supporter l'idée d'épouser un militaire!... oui... j'ai ça en horreur, les militaires!... je veux dire les officiers, bien entendu... car les soldats, c'est pas leur faute, les pauv's gens!... et ce que je les plains, au contraire!... et ce que je les aime pour ça!... j'peux pas en rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire quelque chose à la maison... ainsi...
Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille «n'était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air froid et sa correction parfaite:
--En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!...
Très sincèrement et gentiment, Coryse s'excusa:
--Oui... ça, j'sais bien!... c'est très vrai!... mais je ne peux pas m'en empêcher!... ça m'est instinctif!... je vous demande pardon... je comprends bien que ça doit vous choquer... ça choque déjà l'abbé Châtel, ainsi... à plus forte raison, vous...
Et, le regardant, elle conclut:
--C'est que, voilà!... vous êtes un homme du monde, vous!... et moi pas!...
--Enfin,--fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire,--êtes-vous disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?... à écouter mes conseils?...
--Réfléchir ne me servira à rien!... d'abord, quand je veux réfléchir, ça m'endort!... et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non... il n'y a donc pas d'avantage à me faire réfléchir... et quant à ce qui est de suivre vos conseils... si vous voulez que je vous parle franchement...
--Oui... parlez-moi franchement?
--Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos conseils?... vous ne me connaissez pas... vous ne m'avez jamais tant vue... tout en moi doit vous déplaire à crier...
Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation:
--Si!... si!... je me rends bien compte!... je vous déplais, et vous n'avez aucune raison de vous intéresser à moi... ce que vous me dites, vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire... tout bêtement...
--Je vous le dis parce que tel est mon avis...
--Soit!... mais c'est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que, sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage... et que celui-là est superbe... alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me conseillez d'épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer... ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie...
--Mon enfant, vous vous trompez... c'est parce que le duc d'Aubières est un homme parfaitement honorable et bien né... parfaitement bon aussi, que je vous conseille de l'épouser... je vous le conseillerais également si vous étiez très riche...
--Allons donc!... jamais de la vie!... d'abord, si j'étais très riche, au lieu de me pousser à épouser M. d'Aubières, vous me garderiez pour...
Comme elle s'arrêtait, le père de Ragon demanda:
--Je vous garderais pour qui?...
--Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche... ou qui aurait joué... ou n'importe quoi de ce genre-là!... oui!... j'ai toujours vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe... depuis que je sais voir quelque chose autour de moi... et je me suis réjouie de n'avoir pas d'argent!... Oh!... pour ça, vous savez aider les vôtres!... vous n'êtes pas des lâcheurs!...
Craignant d'avoir trop parlé, Chiffon leva un oeil presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s'était au contraire adoucie:
--Eh bien--dit-il en regardant la petite avec une certaine bienveillance--il me semble que, d'après ce que je devine de vous, ceux qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites... doivent vous plaire?... vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?...
--Oui, si c'est un individu... non, si c'est une corporation...
Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.
Depuis qu'il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le premier être «pensant» qu'il rencontrait.
Voyant que l'enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever, il demanda:
--Vous avez donc beaucoup lu?...
--Non... pas beaucoup...
--Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?...
--Quelquefois... à cheval... oui, c'est surtout quand je me promène à cheval que je pense à des choses... là, je ne peux pas m'endormir en réfléchissant... alors je réfléchis... mais c'est involontaire...
--Et... le résultat de ces réflexions c'est que vous n'aimez pas notre ordre?...
--C'est que, voilà!... ça ne me fait pas du tout l'effet d'un ordre... religieux, du moins... les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les Oratoriens, etc., etc., j'appelle ça des ordres... ça s'occupe du bon Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des religieux... vous, vous me faites l'effet d'une association quelconque... vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de tout... enfin, vous me faites peur!... et pourtant, le bon Dieu sait bien que j'ai pas peur de grand'chose...
--Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien et le salut de l'humanité...
--Son bien... sur la terre, ça, j'en suis convaincue!... son salut?... je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup... et puis, l'humanité, pour vous, se réduit aux gens du monde... c'est comme pour ma mère... je connais ça!...
--Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous... vous avez tort, ma chère enfant...
--Oh!...--affirma poliment Chiffon--pas plus contre vous que contre les francs-maçons par exemple... ou les polytechniciens, qui continuent leur monôme à travers la vie... je hais en général les gens qui se massent pour tomber les isolés...
--Cette haine peut mener loin...
--Très loin!... ainsi, toute petite... quand j'allais avec ma bonne faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers des petites rues se plaindre... pleurer presque, en racontant que depuis les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils ne faisaient plus d'affaires... quand je voyais peu à peu se fermer plusieurs des boutiques d'autrefois... quand j'entendais raconter que tel ou tel fournisseur était en faillite... je rageais ferme, allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits... et bien des fois, le soir, en faisant ma prière, j'ai crié de toutes mes forces au bon Dieu qu'il aurait une riche idée s'il raflait tout ça dans la nuit...
--Mais c'était une abominable pensée...
--C'est bien possible!... je ne la défends pas!... je l'avais, voilà tout!... je ne disais pas ça à l'oncle Albert et à la tante Mathilde, vous pensez?... avec eux ça n'aurait pas pris... Oh, non!... aussi, je n'ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là...
--Et maintenant non plus, j'espère?...
--Oh! si!... maintenant je dis très bien tout ça à l'abbé Châtel, ou à l'oncle Marc...
--Ah! c'est vrai!--fit le Jésuite avec un sourire tendu--M. le vicomte de Bray est socialiste... ou, du moins, il s'est présenté comme tel aux dernières élections?...
--Non...--dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on touchât à l'oncle Marc,--vous confondez!... M. de Bray, qui est bien, en effet, ce que vous appelez socialiste... ne s'est pas appuyé là-dessus pour se faire élire... il s'est présenté sans étiquette...
--Et il a échoué...
C'était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon répondit rageusement:
--Oui... il fallait trop d'argent pour être élu...
Puis, se levant sans attendre l'invitation du Jésuite, qui s'oubliait à écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu'il connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise:
--Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!... vous étiez très pressé... et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la chapelle...
Le père de Ragon se leva aussi; et, comme Coryse s'effaçait pour le laisser sortir le premier:
--Non...--dit-il en souriant, très courtois--vous n'êtes plus une petite fille... et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»...
--Ça m'étonnerait!...--répondit Chiffon, en secouant ses cheveux flottants qui ondulèrent autour de ses hanches--je n'ai pas la tête de l'emploi...
Le père de Ragon demanda:
--Je ne vois personne à la «porterie»?... vous n'êtes pas venue seule, pourtant?...
--Oh! non!... je ne suis pas élevée du tout à l'américaine, moi!... j'ai ma bonne!...
Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé presque jusqu'à terre:
--Il n'est pas décoratif, ma bonne!...
Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant l'heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant:
--Cinq heures et demie!... C'est moi qui les ai fait poser, les grenouilles de bénitier!...
VI
On dînait quand madame de Bray entra dans la salle à manger. Depuis longtemps on avait renoncé à l'attendre: presque jamais elle n'arrivait à l'heure; prétextant des courses, des visites, des pendules arrêtées et, au besoin, des accidents de voiture. Dès qu'elle se fut assise, elle demanda d'un air étonnamment aimable à Coryse:
--Eh bien?... as-tu été contente du père de Ragon?...
--Oh! très contente!...--répondit la petite avec insouciance.
Et, après un instant de réflexion, elle ajouta:
--Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content de moi...
--Qu'est-ce que tu lui as dit?...--interrogea M. de Bray, vaguement inquiet.
--Un tas de choses... la conversation a tourné...
--J'irai le voir demain matin...--fit la marquise, moins aimable,--et il me dira ce qui s'est passé...
--Mais...--remarqua paisiblement Chiffon--je peux aussi bien vous le dire... et d'abord, il ne s'est rien du tout passé...
--Ah!... c'est surprenant!...
--Et pourquoi donc est-ce surprenant?...
--Parce que tu as l'air embarrassé...
--Moi!... jamais!... pourquoi aurais-je l'air embarrassé?...
--Je n'en sais rien...
--Moi non plus!... on a voulu que j'aille causer avec le père de Ragon... j'y suis allée... nous avons causé... et voilà!...
--Et... il n'y a rien eu de désagréable?...
--Mais non... il est bien élevé... trop même!... moi aussi... pas trop, mais enfin, assez... non!... je crois qu'il n'a rien approuvé de ce que je lui ai dit... et je suis sûre que rien de ce qu'il m'a dit ne m'a convaincue... mais, à part ça, nous sommes comme avant...
--Alors...--demanda madame de Bray, profitant d'une sortie du domestique,--tu n'es pas encore décidée à épouser le duc d'Aubières?...
--Je suis décidée à ne pas l'épouser...
Et, se tournant vers l'oncle Marc:
--Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m'as dit qu'il doit venir?...
--Non!...--s'écria la marquise, exaspérée,--vous ne lui répondrez pas ce soir!... c'est de la folie de refuser ainsi sans réfléchir!...
--Mais j'ai réfléchi!... mais je ne fais que ça... depuis hier, je réfléchis à m'en faire mourir!...
--Vous attendrez pour donner une réponse définitive au duc d'Aubières...
--J'attendrai quoi?... non... je ne veux pas lui faire croquer le marmot plus longtemps... ça a déjà beaucoup trop duré...
--Je vous défends de lui parler aujourd'hui!...--dit impérieusement la marquise, en se levant.
Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon, Chiffon montait l'escalier, elle demanda:
--Eh bien?... où allez-vous?...
--Dans ma chambre...
--Vous resterez ici...
La petite devint très rouge et répondit nettement:
--Ça m'est égal!... mais, si je reste, je parlerai à M. d'Aubières comme je le dois... je lui dirai que je suis formellement décidée à ne l'épouser jamais... jamais...
--Vous êtes folle!...
--Il y a si longtemps que vous me le dites!...
--Le voilà!...--cria tout à coup la marquise en faisant, d'un grand geste, signe d'écouter la sonnette de la grille.
--Ah!... tant mieux!...--soupira Chiffon--j'ai rudement envie de ne plus avoir ce poids-là, moi!...
Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun embarras:
--Monsieur d'Aubières, je voudrais vous parler?... voulez-vous venir avec moi dans le jardin, comme hier soir...
Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta très bas:
--... Mais sans m'embrasser...
Il la suivit docilement; très ému, clairvoyant malgré son amour, et devinant ce qu'elle allait lui dire. Avant qu'elle eût parlé, il questionna, d'une pauvre voix touchante:
--C'est pour me dire que vous ne voulez pas, n'est-ce pas?
--Oui...--balbutia Chiffon, très peinée de ce gros chagrin qu'elle causait--j'ai beaucoup, beaucoup pensé depuis hier soir... et j'ai compris que je ne peux pas vous épouser... je vous aime bien, allez, pourtant!... je vous aime de tout mon coeur... et je suis désolée de vous dire ces choses... mais il vaut mieux les dire avant qu'après, s'pas?...
Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le devinait si malheureux qu'elle en fut tout attristée.
--Je vous en prie...--supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le bras de M. d'Aubières...--ne vous faites pas tant de chagrin?... je n'en vaux pas la peine, d'abord!... je suis colère, ignorante, mal élevée... «tous les vices des Avesnes», comme dit ma mère!... et puis, je serais incapable d'être une femme de colonel, moi!... ni d'être mondaine d'aucune façon... je ne saurai jamais ni causer... ni recevoir... ni faire bonne figure aux gens qui me déplaisent... ni persuader aux imbéciles que je leur trouve de l'esprit... je n'ai rien d'une femme... je suis un sauvage... fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des animaux...
Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle s'écria:
--A propos d'animaux... où est Gribouille?... je ne l'ai pas vu depuis le déjeuner... si on me l'avait perdu?...
Et elle partit, courant à travers la grande pelouse, dans la direction des écuries. Au bout d'un instant, elle revint courant toujours, et suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.
--Pardon...--fit-elle, tout essoufflée,--pardon de vous avoir laissé comme ça!... mais c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!... c'est égal!... je n'aurais pas dû... au milieu d'une conversation sérieuse... Ben, voyez-vous... c'est tout moi, ça!...
Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, fouillant du regard l'obscurité:
--Est-ce que vous n'êtes plus là?...
--Si...--balbutia-t-il, d'une voix enrouée, si... je suis toujours là...
Il s'était assis près de l'allée sur une sorte de tertre. Chiffon s'approcha de lui, comprenant qu'il pleurait.
--Comment!...--dit-elle violemment émue,--comment!... vous pleurez?...
La pensée que cet homme, qui lui apparaissait comme un géant... presque vieux, pouvait pleurer, ne lui était jamais venue. Stupéfaite et bouleversée, elle s'assit près de lui.
--Mon Dieu!...--fit-elle, prête à pleurer aussi--mon Dieu!... mon Dieu!...
Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle perdait la tête. Elle se croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si bon, qui sanglotait doucement à côté d'elle.
L'idée que quelqu'un pouvait souffrir pour elle ou à cause d'elle était odieuse à Coryse. Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, tout de suite, elle se dit:
«Ma foi, tant pis!... je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tête... et puis après... s'il veut tout de même, eh bien, je l'épouserai...»
--Écoutez-moi...--dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si profondément le duc,--écoutez-moi bien... et comprenez-moi... si vous le pouvez toutefois... car je ferai de mon mieux, mais ça ne sera peut-être pas très clair... c'est que c'est très difficile à dire, tout ça!... et si nous étions au soleil au lieu d'être dans le noir... si je voyais votre tête et si vous voyiez la mienne... je n'oserais jamais, jamais!... mais d'abord, je vous en prie... ne pleurez pas comme ça... ça m'est horrible!...
Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, d'un mouvement brusque, elle s'agenouilla devant lui:
--Je vous en prie?...
Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubières, et, embrassant affectueusement la pauvre joue mouillée, elle répéta, d'une voix infiniment suppliante:
--Je vous en prie?... puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous voudrez... tout...
Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et tendre. Il la repoussa presque durement:
--Non... non... éloignez-vous!...
D'abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant tristement:
--Ah!... oui... je vois... vous faites comme moi hier...
Et, timidement, elle se rassit sans rien dire à côté du duc. Il reprit, encore tout tremblant:
--Non... ne croyez pas ça, ma chère petite Coryse... c'est que... vous ne pouvez pas comprendre... je suis nerveux... malheureux... je ne sais plus ce que je fais, ni ce que je dis... j'avais fait un si joli rêve... et je retombe de si haut...
Elle demanda, inquiète:
--Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rêve... ce n'est pas ma faute, au moins?... je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai laissé croire que j'avais envie de vous épouser?... que je n'ai pas cherché à me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse... s'pas?...
--Non, certes!...
--A la bonne heure!... c'est que si j'avais fait ça... sans m'en douter, bien entendu... j'en serais au désespoir... c'est vrai... je trouve que faire aux gens des mines, et des yeux, et tout ça... pour leur persuader qu'ils plaisent... ou qu'on désire leur plaire... alors qu'on ne se soucie pas du tout d'eux... c'est abominable... oui, abominable!...
Et, après un silence, elle ajouta:
--C'est ce que je vois faire tout le temps autour de moi... et c'est ce que je ne ferai jamais...
--Vous disiez tout à l'heure--demanda le duc, qui se remettait peu à peu,--que vous alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas être ma femme?...
--Oui... et ça m'intimide de vous expliquer ça!... je ne sais de la vie que ce que j'en peux deviner, et ce n'est pas grand'chose... mais enfin j'entends les conversations... on chuchote... on rapproche certains noms... et, quand il y a des bals à la maison, je vois bien des petits flirts... bien des petites incorrections... je ne parle pas des jeunes filles... les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu'elles veulent... ça n'a aucun inconvénient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas mariées?... non... je veux dire ces dames... il y en a qui trompent leurs maris... et... tromper son mari, je ne sais pas au juste où ça commence ni où ça finit, mais je trouve que c'est très mal...
--Sans doute, c'est mal!...
--Eh bien, voilà!... c'est que je suis sûre que, si je vous épousais... je vous tromperais...
--Mais...--balbutia M. d'Aubières, interloqué--pourquoi êtes-vous sûre de ça?...
--Sûre... enfin autant qu'on peut l'être de ces choses-là!... voyez-vous, jusqu'à présent, je n'ai jamais rencontré personne de qui je me sois dit: «Celui-là, je l'épouserais bien!...»
--Eh bien?...
--Eh bien, si, après que nous serons mariés, j'allais me dire, un jour, en voyant passer un monsieur quelconque: «Tiens! je l'aurais bien épousé, celui-là!...» pensez donc!... quel coup!... ça serait désastreux!...
Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire; mais il répondit gravement:
--Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup de femmes...
--Et alors?...
--Alors, au lieu de laisser aller leur pensée vers le nouveau venu, elles se sont appuyées sur leur mari... et si c'était un bon mari, ce que je serai...
--Ça, j'en suis sûre!...--dit Chiffon avec conviction--mais croyez-vous que ça suffit d'être un bon mari, si on n'a pas une bonne femme?...
--Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme... honnête et brave?...
--Je serais ça... si je ne rencontrais pas...
--Quoi?...
--Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être jamais... mais qui n'est à coup sûr pas vous...
Et, comme M. d'Aubières faisait un mouvement, elle ajouta vivement:
--Oui... je vous aime beaucoup, beaucoup!... je vous l'ai déjà dit... mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il faut aimer son mari... et je suis certaine que le jour où je rencontrerais celui que j'aimerais comme ça... je me laisserais aller!... oh! mais là, en plein!... vous voyez?... c'est sans gêne d'oser vous dire ça?... mais ça serait encore bien plus sans gêne de vous épouser sans vous le dire... Si, après que vous savez ce qui m'empêche de dire oui, vous voulez de moi tout de même... au moins, vous aurez été prévenu... vous ne pourrez rien me reprocher... quand je dis «rien me reprocher», c'est une manière de parler... parce que... au fond... je me rends bien compte que ça ne pourra pas vous faire plaisir... mais enfin, je n'aurai pas été sournoise, ni dissimulée... comprenez-vous?...
--Je comprends--dit doucement M. d'Aubières--que vous seriez très malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous voir malheureuse... il me faut renoncer à ce qui était, depuis six mois que j'y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance... vous m'avez très délicatement et très pittoresquement fait comprendre que je suis un vieux fou...
--Vous m'en voulez?...--demanda Coryse effarée--je suis sûre que vous m'en voulez?
--Non... je vous jure que non...--marmotta le pauvre homme que l'émotion étranglait.
Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.
--Tiens!...--fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l'enfonçait davantage.
Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu'on s'en allait et s'était mis à danser devant lui en aboyant avec fureur.
Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre molle, tandis que son corps semblait y pénétrer plus avant.
--Je ne sais pas où je suis!...--dit-il à Chiffon, qui, debout dans l'allée, l'attendait--il me semble que je suis assis dans un trou... et plus j'en veux sortir plus j'y tombe...
Elle étendit ses mains, il les prit et se releva d'une secousse. Mais elle aussi, en s'approchant, avait senti le sol se défoncer.
--Qu'est-ce qu'il y a donc?...--fit-elle en tâtant la place que M. d'Aubières venait de quitter.
Elle se redressa en riant:
--Ah!... c'est le cimetière des fleurs!... vous étiez assis dessus!... et comme j'ai justement enterré ce matin... c'est tout mou...
Il questionna:
--Le cimetière de...
--Des fleurs... oui... ne parlez pas de ça à la maison... on se moquerait de moi... je sais bien que c'est bête... mais j'aime tant les fleurs!... je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes...