Part 4
--J'étais ravie...--reprit madame de Givry--j'ai couru tout de suite chez l'abbé Châtel... et je lui ai raconté que j'étais allée me confesser au père de Ragon... et que j'avais la permission... il m'a demandé: «Alors, mon enfant, vous avez été satisfaite du père de Ragon?...» Moi, je n'osais pas trop m'extasier sur le père de Ragon, ni dire tout le bien que j'en pense... j'avais peur de froisser l'abbé Châtel... j'ai seulement dit «oui» parce que je ne voulais pas mentir... alors, il m'a suppliée: «Eh bien, retournez-y!... oui... j'en serai enchanté... car je n'ai jamais vu quelqu'un de plus embêtant que vous à confesser!...» Il a dit _embêtant_, croiriez-vous?...
--C'est de moi qu'il aura appris ça!...--s'écria Coryse en riant--ce pauvre abbé!... il est si bon et si drôle!...
--Tu sais, Luce...--conseilla Marc de Bray--tu feras bien de ne pas trop raconter cette histoire-là...
--Pourquoi?...--demanda ingénument madame de Givry.
--Mais... parce que... tu te rendrais ridicule... et aussi l'abbé...--ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire à son vieux confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de se nuire à elle-même.
La marquise s'écria:
--L'abbé Châtel sort du peuple!... il ne sait rien comprendre!... il n'a aucune délicatesse... aucun sentiment des choses mondaines... et, naturellement, c'est lui que Coryse est allée choisir pour confesseur...
--L'abbé Châtel n'est pas mon confesseur...--répondit Chiffon--ou du moins il ne l'est plus...
--Et depuis quand, je vous prie?...
--Depuis trois ou quatre ans... depuis qu'on ne s'occupe plus de moi, et que je sors seule avec Jean... depuis ma première communion, à peu près...
--Ah!...--fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des faits et gestes de sa fille--et cependant, vous êtes continuellement fourrée chez lui... qu'allez-vous y faire... s'il n'est plus votre confesseur?
--Il est mon confident... je l'aime beaucoup... je le crois sûr et droit... et je lui raconte mes petites affaires... celles que je crois devoir raconter...
--Alors,--interrogea la marquise, vexée,--à qui vous confessez-vous, à présent?...
--A personne...
Et, comme sa mère faisait un mouvement:
--Ou à tout le monde, si vous voulez?... je vais tantôt à l'un, tantôt à l'autre... à Saint-Marcien, à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, à Notre-Dame-du-Lys... enfin, je fais le tour de toutes les paroisses... et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la marge!... je me confesse à peu près six fois par an... ça peut aller longtemps comme ça... et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai...
--Cette petite est folle!... absolument folle!...--dit d'un air douloureux la marquise,--elle s'en va de droite et de gauche... au lieu de se choisir un intelligent directeur...
--Un «_directeur_!...» Eh bien, c'est justement ça que je ne veux pas!...--déclara nettement Chiffon--je fais ce que je crois devoir faire... mais je le fais comme je l'entends... il est prescrit de se confesser... mais il n'est pas ordonné d'initier à sa vie... d'habituer à ses pensées et à ses fautes... quelqu'un qui vous connaît et vous rencontre hors de l'église!... ça m'est odieux... ces relations extérieures et divines mêlées... en salade... je trouve ça grotesque et répugnant...
--C'est absurde!...--fit la marquise--alors, à ce compte-là, on ne consulterait pas non plus le même médecin... et on craindrait de le rencontrer en dehors de ses visites...
--Ça n'a aucun rapport...
--C'est au contraire exactement la même chose... à l'un on montre son âme... à l'autre son corps... c'est encore pis!...
--Eh bien, voilà!... c'est que, moi, s'il fallait absolument montrer l'un ou l'autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon âme...
--Taisez-vous!...--cria madame de Bray, se dressant et étendant le bras dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait particulièrement--taisez-vous!... vous êtes une horrible créature!... une fille sans pudeur!...
Coryse répondit sans s'émouvoir:
--C'est-à-dire que je comprends différemment la pud... non... c'est drôle!... je ne peux jamais me décider à employer ce mot-là... ça me fait l'effet d'un vilain mot... enfin, je comprends d'autre façon la modestie, probablement...
--Taisez-vous!... je vous adjure de vous taire!...
«Adjure» ayant amené un sourire blagueur sur la bonne figure franche de l'oncle Marc, la fureur de sa belle-soeur se tourna contre lui:
--Ah! je vous conseille de rire!... Ah! ça vous va bien!... vous qui êtes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!...
Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne répondait pas un mot, la marquise s'emporta plus fort:
--Oui... vous avez beau dire que non!... vous êtes cause que je n'obtiens rien de cette enfant... je sais bien qu'elle a une mauvaise nature, mais...
--Je vais vous laisser déjeuner--dit madame de Givry, pressée de partir avant la scène qu'elle prévoyait.
Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à qui, dans sa terreur de madame de Bray, elle n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta avec douceur:
--Je suis désolée... c'est un peu ma faute... c'est moi qui ai parlé de l'abbé Châtel et alors... c'est comme ça que le... le reste est venu...
--Bah!...--répondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mère,--le reste vient toujours... il n'y a pas besoin de toi pour ça!...
Elle allait s'esquiver, sortant derrière sa cousine, mais la marquise la rappela d'une voix que la colère faisait glapir plus que jamais:
--Restez!... j'ai à vous parler...
Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir.
--Eh bien?...--demanda madame de Bray--quelle réponse devons-nous faire au duc d'Aubières?...
--Aucune... je lui répondrai moi-même...--fit tranquillement la petite.
--Enfin, je suis votre mère... et j'ai bien le droit, je pense, de connaître cette réponse?...
--Parfaitement... je ne peux pas me décider à épouser M. d'Aubières... et j'en suis désolée... car je l'aime infiniment...
--Mais c'est de la démence!... mais jamais vous ne retrouverez une pareille situation...
--Je vous répète que ce serait très mal à moi de dire oui à contre-coeur... j'ai beaucoup réfléchi... je suis absolument décidée...
--C'est l'abbé Châtel qui vous aura soufflé ça?...
--L'abbé Châtel... à qui j'ai expliqué ce que je pense... m'approuve, mais il ne m'a rien soufflé... au contraire... il me conseillait d'attendre encore avant de prendre une détermination... jusqu'au moment où je lui ai raconté que...
La marquise depuis un instant réfléchissait, n'écoutant plus ce que disait sa fille. Tout à coup, par un de ces étonnants revirements qui lui étaient habituels, elle se fit pathétique et tendre:
--Corysande!... ma fille chérie!... je n'ai que toi au monde!... tu es mon seul amour!... ma seule joie!... je n'ai vécu que pour toi!... depuis le jour où tu es née, je n'ai jamais eu d'autre préoccupation que toi!...
Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques de sa mère, elle éprouvait toujours une vague surprise en présence de ce formidable aplomb qui, malgré elle, la démontait et lui semblait très comique. Elle écoutait, la bouche entr'ouverte, l'oeil luisant, les tempes soulevées par le petit battement précurseur du fou rire. Elle baissa le nez, craignant d'éclater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l'air narquois de l'oncle Marc, et ne répondit rien.
La marquise reprit:
--Tu as toujours été profondément ingrate, je le sais... et je ne tenterai pas de te changer... je n'espère donc pas que tu fasses quoi que ce soit pour moi ni pour personne... mais c'est dans ton propre intérêt que je te supplie de réfléchir... de ne pas prendre à la légère cette détermination...
--Je ne la prends pas non plus à la légère...--dit gravement Chiffon.
--Tu la prends sans consulter personne...
--Si... et tous ceux que j'ai consultés me répondent que je n'ai... dans ce cas... à prendre conseil que de moi-même...
La marquise joignit les mains, et, tragique:
--Je te conjure une dernière fois d'attendre avant de répondre... de voir des gens éclairés...
D'un air indifférent, elle continua:
--Le père de Ragon, par exemple!...
--Patatras!... nous y voilà!...--fit Coryse, à moitié riant, à moitié fâchée,--tu penses qu'il trouvera une combinaison subtile... comme pour le bal de Luce?...
--Veux-tu que je me traîne à genoux devant toi, pour...
--Non, merci... je ne veux pas!... Eh! mon Dieu! c'est pas la peine de faire tant d'histoires... je verrai le père de Ragon quand tu voudras!... ça m'est bien égal!... seulement il était plus facile pour lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de moi et de M. d'Aubières!...
--Promets-moi que tu iras aujourd'hui même voir le père de Ragon?...
--Je te le promets...
--Et que tu écouteras ses conseils?...
--Je les écouterai... mais ça ne veut pas dire que je les suivrai...
--Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?...
--A qui?...
--A M. d'Aubières?...
--Je lui ai dit la vérité... que je l'aimais beaucoup... mais pas pour l'épouser... que cependant j'allais voir... réfléchir...
--Et lui?...
--Quoi, lui?...
--Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?...
--Lui, il m'a embrassée... et ce que ça m'a été désagréable!...
--Parce que c'était la première fois... et que ça t'a intimidée...
--Moi!... ça ne m'a pas intimidée le moins du monde... ça m'a fait un effet épouvantable, voilà tout!... et la preuve que ça ne m'a pas intimidée... c'est que j'ai osé lui dire que ça me faisait cet effet-là... ainsi...
--Oh! tu lui as dit...
--Ce pauvre Aubières!--murmura en riant l'oncle Marc.
Un domestique annonça:
--Madame la marquise est servie...
Tout de suite après le déjeuner, tandis que Coryse servait le café, madame de Bray sortit furtivement de la bibliothèque.
--Ah!...--fit l'enfant, remarquant cette espèce de fuite,--elle va faire la leçon au père de Ragon!... c'est bien inutile!... d'abord... je l'ai en horreur, le père de Ragon... avec son air cauteleux... et ses sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires...
Toujours bienveillant, le marquis conseilla:
--Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir pourquoi...
--Mais je sais pourquoi!...
--Ah!... et c'est?...
--Parce que je ne l'estime pas...
L'oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. La façon dont Chiffon déclarait qu'elle «n'estimait» pas cet homme très intelligent et tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de Pont-sur-Sarthe, leur semblait étonnamment bouffonne.
La petite rougit.
--Vous vous moquez de moi?...--dit-elle--je le vois bien, allez!... «Estimer», c'est ridicule! c'est vieux jeu!... c'est pompier!... n'empêche que je ne connais pas d'autre mot pour exprimer ce que je pense...
M. de Bray protesta:
--Mais non, mon petit Chiffon... personne ne se moque de toi!... et, voyons, maintenant que nous sommes seuls... dis-nous ce que t'a raconté l'abbé Châtel?... veux-tu?...
--C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose...
--Quoi?...
--Ben... l'affaire d'hier soir...
--La demande en mariage?...
--Non... quand M. d'Aubières m'a embrassée...
--Ah!... bon!... très bien!... je ne savais pas que tu appelais ça l'_affaire_...
--Dame!... c'est important pour moi, ça!... car au moment où M. d'Aubières a fait cette chose-là... je penchais presque pour «oui»... un peu plus et ça y était!... Ah! ouiche!... ça a tout fichu par terre!...
--Mais pourquoi?...
--Mais parce que ça m'a été horrible, je vous dis!... et comme je pense qu'une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il en a envie... je ne peux pas me décider avec ça en perspective... non... je ne peux pas!...
--Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?...--demanda Marc, qui s'amusait beaucoup.
--Dame, oui!...
--Et comment lui as-tu dit ça?...
--Je lui ai dit: «Monsieur l'abbé... M. d'Aubières me demande en mariage, etc... A la maison, on veut que je dise oui...»
--Permets...--interrompit vivement M. de Bray--je n'ai jamais voulu que...
--Il a bien compris que c'est pas toi!... quand je dis «on», il sait bien de qui je parle... donc, je lui ai demandé ce qu'il me conseillait, et il m'a répondu: «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce mariage, il ne vous reste plus qu'à consulter votre coeur et votre raison... ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez répondre...» J'ai dit: «Ma raison répond _oui_ tout à fait... et mon coeur oui presque... mais voilà!... M. d'Aubières m'a embrassée sous les arbres... dans le jardin... hier soir...» Et alors, j'ai voulu expliquer de mon mieux l'effet que ça m'a fait... mais il m'a coupée tout de suite, l'abbé Châtel... «Ça suffit, mon enfant!... ça suffit... je n'ai pas besoin d'en savoir davantage...» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?...
--Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé... qui n'est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses...
--Mais au contraire... il est là pour ça!... et je tenais à lui expliquer le drôle de phénomène qui s'est produit dans moi à ce moment-là...
--Ah! tu as tenu à lui dire...
--Oui... je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé ça... même le 1er janvier... où j'embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants...
--Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que tu embrassais des gens dégoûtants le 1er janvier?...--demanda M. de Bray, étonné.
--Mais parce que c'est vrai!... Madame de Clairville d'abord... qui m'embrasse toujours au travers de son voile mouillé... et le cousin la Balue, donc!... crois-tu qu'il soit appétissant, dis, le cousin la Balue?... il n'a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus... ça revient au même!... Eh bien, malgré tout, je crois que j'aime encore mieux ça que M. d'Aubières hier soir...
--Tu n'es pas sérieuse!...
--Pas sérieuse?... ah bien!... si tu crois que je veux rigoler, tu te trompes joliment, toujours!... j'en ai guère envie, va!...
Et tout à coup elle demanda:
--Quelle heure est-il?...
--Deux heures...
--Comment!... déjà!... faut que je file alors, puisque j'ai promis d'aller voir le père de Ragon!...
--Tu as bien le temps!... je crois qu'il n'est à son confessionnal qu'à quatre heures.
--Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!... je vais le demander au parloir... à son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à l'attendre... c'est l'heure des grenouilles de bénitier, quatre heures... Ah! zut!...
Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit sa voix claire appeler le vieux Jean.
Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma:
--Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre... quand il ne sera plus là... il nous manquera rudement!...
V
Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près trois heures. Un orage s'annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait l'air étouffant.
--Reste dans le jardin si tu veux...--dit-elle au vieux Jean qui entrait au parloir, en regardant autour de lui d'un air méfiant,--ça sera plus amusant pour toi...
Il répondit, hésitant:
--Et si ça pleut?...
--Ben, si ça pleut, tu rentreras... qu'est-ce que tu as donc à marcher comme ça?... on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes...
--J'ai pas peur... mais j'suis tout d'même pas à m'n'aise ici, mam'zelle Coryse... y' m'semble qu'les murs écoutent... et ça me jette un froid... pis... y a aussi c'sacré parquet...
--C'est ça!... jure un peu!... ça fera bon effet dans la maison...
--Mais c'est que j'glisse!... allons bon!... v'là qu'c'est les tapis, maint'nant!...
--Dame!... si tu patines avec!...
Et poussant dehors le vieux domestique qui s'empêtrait, glissant sur le parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande pièce, elle lui dit en riant:
--Voyons!... va-t'en!... tu finirais par faire un malheur...
Dès qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu'elle voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait,--avec raison, d'ailleurs,--que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d'être vu. Toute la société chic,--les jeunes gens y compris,--se pressait à ces saluts, où chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix, et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des mariages et s'ébaucher bien des flirts.
Coryse, d'abord mécontente d'être traînée à ces réunions qui l'ennuyaient, et qu'elle considérait comme très profanes, avait fini par s'intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par les autres pères, vexés de son succès; et aussi que telle pénitente, élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les pénitentes plus modestes.
Et, en attendant le père de Ragon,--le plus couru des pères mondains,--qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s'empilaient humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, si les gens de la «société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l'une, les pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l'autre. Il lui semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et les quêtes, n'en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la pauvre petite maison grise de là-bas!...
Chiffon exécrait d'instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l'_épargne_, qu'elle entendait autour d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus, ressemblaient--trouvait-elle--bien plus à des employés qu'à des religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui parlait de Dieu.
Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta:
--Ah! mais!... je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!... il va être quatre heures!... il faut que j'aille au cours!...
Elle s'approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi sur un banc. D'abord correctement assis, raide comme autrefois sur son siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l'orage, les jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d'ivrogne. Leur indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s'ennuyait plus du tout, lorsqu'une voix à la fois très sèche et très douce lui fit tourner la tête.
--C'est vous qui êtes là, mon enfant?... mais je ne puis pas vous recevoir à présent...
--Ah!...--dit Chiffon--je croyais que ma mère vous avait demandé si je pouvais venir?...
Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée:
--Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais...
Le père de Ragon l'arrêta d'un geste:
--Je ne peux pas vous recevoir ici...
--Je vous demande pardon, c'est ma mère qui...
--Oui... madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au parloir... mais ce que je peux faire pour elle... à grand'peine... je ne puis pas le faire pour vous...
Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix nette et blanche:
--Madame votre mère m'a dit, mon enfant... que vous vouliez me consulter sur une question très grave?...
--Oh!... je veux!... c'est-à-dire... c'est elle qui veut...
--Eh bien, je vous entendrai tout à l'heure à mon confessionnal...
--Mais...--protesta Chiffon--je ne viens pas pour me confesser...
--Peu importe!... mes pénitentes m'attendent déjà... je ne puis tarder davantage...
Coryse, effarée, entrevit l'attente prolongée dans la chapelle neuve, effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts crus des rinceaux; cette chapelle où l'oeil ne se reposait sur rien de doux ni de tranquille; où l'on ne pouvait--au milieu des chuchotements et des froufrous--se recueillir ni prier. Et la peur qu'elle avait de cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait peut-être la délivrer:
--Ah!... bon!... j'attendrai à la chapelle!... Oh! ça n'est pas ennuyeux d'attendre... toutes ces dames parlent si haut!...
Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il se ravisa, disant, comme s'il n'avait rien entendu:
--Voyons... puisque vous semblez le désirer... je vais vous entendre ici...
Et, changeant de voix, d'un ton éteint et assourdi:
--Je vous écoute, ma fille... qu'avez-vous à me dire?...
Elle répondit délibérément:
--Moi?... rien du tout!... je croyais que c'était vous qui deviez me dire quelque chose?...
Plus habitué à la défense qu'à l'attaque, le père de Ragon hésita un instant, puis, prenant son parti:
--Madame votre mère m'a appris que le duc d'Aubières vous demande en mariage... et que vous semblez voir cette demande avec... je ne dirai pas avec répugnance...
--Oh! vous pouvez le dire, allez!...
Jamais le Jésuite n'avait adressé à Chiffon, lorsqu'elle accompagnait madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à laquelle ses visiteuses habituelles ne l'avaient point accoutumé, l'interloqua un peu.
Il y eut un silence.
--Eh bien?...--questionna simplement Coryse.
--Eh bien,--reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire déroutait--cette demande... qui serait flatteuse pour toute jeune fille est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée... vous n'avez pas de fortune...
--Je sais ça!...
--Le duc d'Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu'il l'est assez pour deux... il donne... en demandant votre main... un bel exemple de désintéressement...
--Je sais ça aussi!... et je suis très reconnaissante à M. d'Aubières... que j'aime beaucoup, d'ailleurs...
--Vous l'aimez?...
--De tout mon coeur... c'est certainement celui que j'aime le mieux de ceux qui viennent à la maison...
--Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous...
--Comment, vous ne comprenez pas?... mais il me semble que c'est pourtant limpide!... j'aime M. d'Aubières comme j'aime madame de Jarville, par exemple... ou l'abbé Châtel... je les aime pour les aimer... mais pas pour les épouser, sapristi!...
--Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c'est que le mariage...
--Ça, sûr! que je l'ignore!... mais enfin, je m'en fais une idée... on se fait toujours une idée des choses, s'pas?... eh bien, moi, en me mariant... je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n'aime M. d'Aubières et l'abbé Châtel... et voilà!...
--Oui... vous êtes un peu sentimentale... comme toutes les jeunes filles...
--Moi?...--s'écria Chiffon, indignée,--pas pour deux sous sentimentale!...
Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia: