Part 3
Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.
Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette conversation semblât, d'après l'air distrait et ennuyé de Coryse, totalement dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la voir occupée de quelqu'un, se mit à prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en pouvait mais.
Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une cousine des Avesnes, s'écria:
--Chiffon!... pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantôt?...
--Comment?--demanda madame de Bray stupéfaite--comment?... elle n'est pas allée au cours?...
Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit Barfleur; et, s'avançant vers sa mère:
--Non,--dit-elle,--je ne suis pas allée au cours... je suis restée dans le jardin...
Elle se tourna vers M. de Bray, l'oeil suppliant, et ajouta:
--Il faisait si, si beau!...
--Et où êtes-vous allée?...
Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait dit «vous» à sa fille, qui lui disait également vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement, parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait de la Révolution. Il était ignoble et nivelait les classes, etc... Et puis, un beau jour, au retour d'un de ses voyages, elle avait déclaré que le tutoiement réciproque était plus tendre; que lui seul marquait l'intimité, la confiance; qu'à présent, «toutes les femmes du faubourg Saint-Germain» tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux. Et, subitement, elle avait exigé que Coryse la tutoyât. La pauvre petite, qui eût employé volontiers une appellation plus cérémonieuse encore que le «vous», avait eu peine à se faire à ce tutoiement si loin de son coeur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi s'oubliait souvent. Dès qu'une discussion quelconque l'emportait, elle criait «vous» à Chiffon comme par le passé, et la petite, remise dans le ton,--comme elle disait,--reprenait avec joie la «tradition» ancienne. Elle répondit:
--Je viens de vous le dire... je suis restée dans le jardin...
--A fainéanter?...
--Non...
--Qu'est-ce que vous avez fait?...
--J'ai regardé les fleurs...
--C'est bien ce que je disais!...
Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons manquées:
--De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au cours, Geneviève?...
--Au cours?...--fit la jeune fille, qui chercha un instant à se souvenir,--nous nous sommes occupées de la reproduction...
Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit:
--De la reproduction des plantes phanérogames...
L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix:
--Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs elle-même dans le jardin... c'est sans inconvénient, au moins!...
Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou autres, et qui n'avait pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral et protecteur, revenant au tutoiement:
--Tu as entendu, Coryse?...
La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s'adressant à elle:
--Mardi, c'est sur _Britannicus_, le cours...
--J'irai!...--s'écria Chiffon,--j'aime tant Racine!...
Le petit Barfleur savait qu'un homme du monde doit toujours placer dans toute conversation, et sur n'importe quel sujet, un mot quelconque. Il demanda, d'un air indifférent et poli:
--Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?...
--Je ne sais pas...--fit Chiffon, indifférente aussi.
Puis, après un instant de réflexion, elle déclara:
--C'est peut-être parce qu'on a voulu me faire aimer Corneille...
Marc de Bray se mit à rire; sa belle-soeur, furieuse, se tourna vers lui:
--On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus insupportable encore!...
--Moi!...--fit l'oncle Marc, ahuri.
--Oui, vous!... qui riez de toutes les inepties qu'elle dit... et qui avez l'air de trouver ça drôle!...
Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très agacée d'être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en l'air comme aux jours de bataille, proposa:
--Si on recausait comme avant... au lieu de s'occuper de moi?...
Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans attendre pour juger de l'effet produit par sa proposition, elle sortit et descendit le perron, où l'attendait _Gribouille_, son meilleur ami, un énorme dogue court et trapu; bonasse avec un air féroce.
La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines d'humidité et de parfums qu'aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle s'éloigna de la maison, marchant vers l'extrémité du jardin. L'odeur intense des pétunias blancs l'attirait. Et quand elle fut auprès de la longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre, elle se pencha, les narines ouvertes, prise d'une envie de se rouler sur les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa:
--Je leur ferais mal!...
Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu'avec une délicatesse infinie et d'attendrissantes précautions.
Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille; et, tout de suite, elle devina que c'était M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité. Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon:
--C'est vous, mademoiselle Coryse?...
--Oui, monsieur...
D'une voix hésitante, il reprit:
--Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?...
--Mais oui...
--Est-ce que... est-ce qu'on vous a dit que... que...
Elle eut pitié de son embarras.
--Oui... je sais que vous m'avez demandée aujourd'hui en mariage...
Il murmura, le gosier serré:
--Eh bien?...
--Eh bien!... je ne m'y attendais pas, comme vous pensez!... et dame!... ça me surprend un peu... et même beaucoup, si vous voulez que je vous dise?...
--Pourquoi?... vous n'avez donc pas deviné que je vous aime depuis très longtemps?...
Elle répondit, sincère:
--Oh! quant à ça, non, par exemple!...
--C'est pourtant bien vrai!... je vous aime depuis que je vous connais...
--Ça, c'est excessif!... je suis bien sûre que le premier jour où vous m'avez vue, j'ai pas dû vous faire une impression bien agréable... Oh! non!...
--Le premier jour?...
--Oui... à dîner... le soir où j'étais à côté de vous... ce que j'ai dû vous paraître moule!... c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement rasée... avec vos chasses et vos rallye-papers... et tout le tremblement...
--Mais...--balbutia le pauvre homme interdit--je ne savais de quoi vous parler... et je...
--Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m'avoir parlé service... car il y avait encore ça!...
--Comme vous vous moquez de moi!... vous me trouvez ridicule... ennuyeux?...
Elle protesta avec vivacité:
--Oh! non... pas du tout!... ça! jamais!... et même je vous aime beaucoup... je suis très contente quand je vous vois...
Joyeux, il demanda:
--Eh bien, mais alors...
--Quand je vous vois... accidentellement... mais si c'était toujours, toujours, tout le temps...
--Alors, vous ne voulez pas de moi?...
Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement non. Comme ça, au moins, tout serait fini; on ne reviendrait plus là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude dans la pauvre voix étranglée qui l'interrogeait, tant de supplication dans la haute silhouette penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage de faire un gros chagrin à cet ami qui semblait tant l'aimer. Gentiment, elle répondit:
--Non... je ne dis pas ça encore... je suis très flattée, très reconnaissante de votre affection... mais je suis si petite fille!... j'ai si peu pensé aux choses graves... laissez-moi réfléchir... voulez-vous?... ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non... car, alors... je dirais non...
--J'attendrai votre décision... mais permettez-moi de plaider un peu ma cause?...
Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner sur ses pas en lui prenant doucement le bras.
--Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes... c'est votre mère qui m'a dit de venir vous rejoindre ici...
Avec conviction, Chiffon s'écria:
--Ah! je le pensais bien!...
Et en elle-même elle ajouta:
--Elle ne peut pas me laisser tranquille!...
De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières reprit:
--Je vous parais vieux... mais je vous offre un coeur très jeune... un coeur qui n'a jamais été à personne...
--Oh!...--fit Coryse, effarée,--vous n'êtes pas arrivé à votre âge sans aimer quelqu'un... voyons?...
Il répondit gravement:
--Aimer... ce que j'entends par aimer... jamais!...
--Et qu'est-ce que vous entendez donc par aimer?...
--J'entends donner tout mon coeur et toute ma vie...
--Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on appelle aimer?...
--Toujours... enfin... non... ça dépend...--balbutia M. d'Aubières embarrassé.
--Tenez,--fit brusquement Chiffon,--j'aime autant vous dire que je ne vous crois pas!... oh! mais, pas du tout!...
--Vous ne me croyez pas!... et pourquoi?...
--Ah!... voilà!... c'est que c'est assez difficile à vous raconter... Enfin, un jour... au printemps... j'étais à me promener à cheval, avec l'oncle Marc, dans la forêt de Crisville... et je vous ai aperçu de loin... avec une dame... je vous ai reconnu tout de suite... il n'y a personne d'aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe... vous étiez à pied... et il y avait un fiacre qui vous suivait... un des petits fiacres ridicules de la station de la place du Palais... la dame... c'était une des dames dont personne ne parle... excepté ma mère et madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»... et qui font des écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler... on croirait que ça brûle... je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu'un que vous aimez...
--Moi!...--protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.
--Ou que vous aimiez, du moins...
Et, imperturbable, Chiffon continua:
--Alors, je dis à l'oncle Marc: «Tiens! M. d'Aubières... avec la dame dont il ne faut pas parler!...» Ah! c'est que j'ai oublié de vous dire... Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son droit... vous savez bien?... il avait fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là... et on voulait l'engager... alors, Georgette Guibray, la fille de votre général, l'avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève, la dame... en lui disant: «Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton frère fait des sottises...» Geneviève me l'avait montrée aussi, et j'avais demandé des explications à papa en déjeunant... Ah!... Seigneur!... quelle affaire!... je vois encore ça!... ma mère s'était levée... elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant «Fille éhontée»!... moi, j'étais bleue... je comprenais pas du tout ce qu'il pouvait bien y avoir... alors, après le déjeuner, papa m'a emmenée dans le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de ça... surtout devant ma mère... et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des «cocottes»... qui est un monde à part... et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand j'allais me coucher... Sapristi!... c'est un des plus beaux attrapages dont je me souvienne!... mais ça vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?...
--Non... je voudrais seulement vous expliquer...
--Attendez que j'aie fini... donc je dis à l'oncle Marc: «Voilà M. d'Aubières avec la dame dont on ne parle pas...» et il me répond: «Tu ne sais pas ce que tu dis!... tu es myope comme une taupe et tu ne peux rien distinguer d'ici là-bas...» Alors je lui offre de trotter pour voir... mais il ne veut pas... et le premier sentier que nous trouvons... crac!... il me pousse dedans pour que je ne puisse plus regarder la route... et c'est tout pour cette fois-là...
--Je vais vous...
--C'est pas fini!... un mois après, j'étais avec le vieux Jean... je vous revois avec la même dame et presque à la même place... Ah! je me dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de Bassigny et que j'ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de près... et je trotte... «Mam'zelle Coryse,--me dit Jean,--la route devient bigrement grasse... les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien sûr!... m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner par où qu'nous venons...» Je ne l'écoute pas, vous pensez... mais, à ce moment-là, vous remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de Crisville... je dis à Jean: «Je veux voir où ils vont...» et il me répond: «Ça, mademoiselle, c'est des choses qu'est pas à faire!...»
--Et après?...
--Après, je vous ai perdus à un carrefour... mais je vous ai retrouvés tout de même... à l'auberge de Crisville... votre fiacre mangeait l'avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre... avec la cocotte... alors, j'ai pensé...
--Vous avez pensé?...
--Puisque M. d'Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut absolument la voir quand même... et s'il veut la voir quand même, c'est qu'il l'aime, comme Paul de Lussy l'aimait... et même plus!... car pour risquer, lui... un colonel... un homme sérieux et âgé...
Et comme le duc faisait un mouvement:
--Oui... en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé, s'pas?... eh bien, pour faire ce que--quand c'était Paul--on appelait déjà des bêtises... il faut...
--Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe... et chercher dans n'importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer... je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre, mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d'être votre mari... jamais, jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu l'idée de donner mon nom ni mon coeur à personne... et je vous offre, malgré mon «grand âge», un amour très jeune et très pur...
Serrant contre lui le petit bras qu'il avait gardé sous le sien, il murmura:
--Laissez-moi espérer un peu... je vous en prie?...
--Si je ne vous réponds pas tout de suite oui...--dit franchement Coryse--c'est que je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai ou que je sentirai que je peux aimer plus que tous les autres... je déteste le monde, moi!... j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!... je n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle et la tante de Launay, papa, l'oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs... je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que j'ignore, du moins très tendrement, très sûrement...
M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains de l'enfant et les appuyant contre ses lèvres:
--Je serais si horriblement malheureux s'il me fallait renoncer à vous...
Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui tremblait, par toute cette tendresse qu'elle sentait si vraie.
--Chiffon--balbutia-t-il--mon petit Chiffon!...
Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait pas aimer un jour cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si bon.
Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui s'abandonnait si confiant; énervé par l'obscurité, grisé par les parfums qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement la tête. D'un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras, couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui, murmurait troublé, désolé de ce qu'il avait fait:
--Pardonnez-moi... je vous aime tant!...
Elle lui répondit simplement, déjà remise d'un effroi que, dans son innocence, elle ne s'expliquait pas:
--Moi aussi, je vous demande pardon... mais c'est que, voyez-vous, je ne peux pas souffrir qu'on m'embrasse...
IV
--Avez-vous vu Chiffon ce matin?...--demanda M. de Bray à la marquise qui entrait, un peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où il causait avec son frère.
--Non... et vous?...
--Moi, je l'ai rencontrée vers neuf heures dans la rue des Bénédictins...--dit l'oncle Marc;--elle filait à toutes jambes, suivie du vieux Jean...
La marquise s'écria, déjà en colère:
--Comment!... elle est sortie!... sortie sans permission?...
--Elle allait probablement à la messe?... insinua M. de Bray, conciliant.
--A la messe! elle n'y va jamais!... sauf le dimanche...
Marc, debout devant la fenêtre, annonça:
--La voilà qui rentre... elle est dans la cour avec Luce...
«Luce» était la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray. Elle entra dans la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez au vent, l'air indifférent.
Sans même dire bonjour à la jeune femme, la marquise, menaçante, demanda de cette voix de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours se fermer à demi les yeux de Coryse:
--D'où viens-tu?...
--De Saint-Marcien...--répondit la petite.
--Comment ça?... toi qui ne vas jamais à la messe!...
--Aussi je n'ai pas été à la messe...
--Alors, qu'est-ce que tu es allée faire?...
--Voir l'abbé Châtel...
--Pourquoi?...
--Parce que j'avais quelque chose à lui dire...
--Ah!...--fit madame de Bray inquiète--et qu'est-ce qu'il t'a répondu?...
--Avant de dire ce qu'il m'a répondu, il faudrait peut-être dire ce que je lui ai demandé?...
Et, en riant, elle ajouta:
--Ce serait trop long!...
Le marquis s'adressa à madame de Givry:
--Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal de l'abbé Châtel?...
--Non...--répondit la jeune femme avec un peu d'embarras.--L'abbé Châtel n'est plus mon confesseur...
--Oh!--fit le marquis étonné--est-ce possible?... toi qui ne remuais pas le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le remuer!... toi qui parlais de lui continuellement... trop même, soit dit entre nous... qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?...
Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs, c'est-à-dire ne s'occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes oeuvres et le monde qu'elle aimait passionnément, et qui--comme le disait fort justement Marc de Bray--la payait d'une noire ingratitude. Non pas qu'elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle vertu; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n'était appréciée que dans sa famille, où tous l'aimaient pour ses belles qualités et sa bonté naïve.
--Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?...--demanda l'oncle Marc, jouant la stupeur.
Docilement, madame de Givry répéta:
--Je ne me confesse plus à lui...
--Vous êtes brouillés?...
--Nous ne sommes pas brouillés... mais c'est lui qui n'a plus voulu...
--Depuis quand?...--interrogea Chiffon, très surprise aussi.
--Depuis mon bal... le bal que j'ai donné au moment du Concours hippique...
--Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?...--dit Marc.--Est-ce qu'il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?...
--Oh!...--protesta Luce avec vivacité--ce n'est pas lui, le pauvre abbé!... c'est ma faute!... c'est moi qui suis allée, la veille du bal, lui demander la permission de le donner...
--Eh bien?...
--Eh bien, il m'a dit: «Mon enfant, ces choses-là ne me regardent pas du tout!»...
--C'est un homme de grand sens...
--J'ai insisté, mais il n'a rien voulu entendre... il m'a dit: «Ne venez pas à moi, prêtre, me demander la permission d'offrir chez vous un divertissement que l'Église n'approuve pas... je ne dois pas vous encourager dans cette voie...--Mais mon mari veut que nous donnions un bal...--Eh bien, donnez votre bal... et puis vous viendrez me dire que vous l'avez donné... et nous nous arrangerons...--Je ne veux pas qu'il y ait de bal sans votre permission...--En vérité, mon enfant, vous me placez dans une situation tout à fait ridicule!...»
--Il avait raison, ce pauvre homme!--dit en riant Marc de Bray.
--C'est un encroûté!...--déclara la marquise, qui n'admettait en fait de prêtres que les Jésuites.
Coryse s'écria, fâchée qu'on touchât au vieil abbé qu'elle aimait beaucoup.
--Encroûté!... lui!... jamais de la vie!... mais c'est tout de même pas son métier d'exciter les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?...
Et, se tournant vers madame de Givry:
--Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien dans tout ça... tu vas tout le temps au bal... tu ne fais que ça!... je croyais que tu avais la permission, moi?...
--Mais je l'ai aussi...
--Eh bien, alors?...
--C'est justement ce que j'ai dit à l'abbé Châtel... «Mais puisque vous me permettez d'aller au bal?...» et il m'a répondu: «Mon enfant, ça n'a aucun rapport... un bal est un lieu où l'on est plus exposé à pécher que dans beaucoup d'autres...»
--Ah!...--fit Chiffon, pensive.
--«... Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en quelque sorte l'éclosion du péché... vous êtes, dans une certaine mesure, complice ou responsable... Quand, au contraire, vous allez au bal, je vous autorise en toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr que, non seulement vous ne péchez point, mais encore vous ne sauriez être pour personne une occasion de péché...» Ça te fait rire?--continua madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son fauteuil,--mais moi, j'étais consternée!... toutes les invitations étaient parties... il n'y avait plus que deux jours!... je suis rentrée, et j'ai dit à Hubert et à maman que nous ne donnerions pas le bal, parce que l'abbé Châtel m'en avait refusé la permission...
--Ils ont dû faire des bonnes têtes?...--questionna Coryse, qui riait aussi.
--Ah! je t'en réponds!... Maman m'a dit que j'étais folle d'aller parler de ça à l'abbé... Hubert, lui, était furieux!... il m'a crié: «Eh bien, soit!... nous ne donnerons pas ce bal... mais comme, à présent que nous ne sommes plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions des politesses sans les rendre, nous n'irons plus nulle part... vous m'entendez bien... absolument nulle part!... à moi, ça m'est égal, j'exècre le monde!... mais vous?...» Moi, j'étais au désespoir!... et puis, le bon Dieu a eu pitié de moi... il m'a inspiré la pensée d'aller trouver le bon père de Ragon...
--Ah!--fit Coryse, avec une grimace.
--Et le père de Ragon a été charmant... il m'a dit, quand je lui ai raconté la défense de l'abbé Châtel...
--Allons, bon!--grommela Chiffon--v'là que c'est une défense, à cette heure!...
--Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi je venais le consulter, il m'a répondu: «Que dit l'Évangile, mon enfant?... que _la femme doit obéissance à son mari_... votre mari veut que vous donniez un bal... donnez un bal... Dieu le voudra aussi...»
Coryse protesta:
--En voilà une idée, d'aller mêler le bon Dieu à tout ça!... je vous demande un peu si c'est pas ridicule de débattre ces choses-là sur son dos!...