Le mariage de Chiffon

Part 11

Chapter 113,772 wordsPublic domain

--De quoi voulez-vous que je parle?...

--Mais de n'importe quoi!... on se mêle à la conversation!...

La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une conversation purement mondaine.

Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l'occasion de placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose, malgré les regards furibonds de sa mère.

Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui, en ce moment, devait lire ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d'une discussion sur l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché en face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme lampe qu'il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise, s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile sombre.

Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s'écria d'un air aimable:

--Sapristi!... en v'là un qui n'avait pas une bobine de protestant... Henri IV!!!...

Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut tout de suite, se rappela que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées, elle reprit:

--C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule, pourtant!...

Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux:

--Comment?... un nom ridicule?...

--Ben, Corysande!... je m'appelle Corysande!... vous ne le saviez pas?...

--Si, mademoiselle, si!... mais ce n'est pas un nom ridicule... c'est, au contraire, un nom charmant...

--Oh! là là!... ça dépend des goûts!...

--Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV... qu'on vous a donné ce nom que vous n'aimez pas?...

--C'est à cause de lui sans l'être... c'est en souvenir de la belle Corysande...

Et, voyant que _Deux liards de beurre_ ne comprenait pas, elle répéta:

--La belle Corysande?... vous savez bien?...

Il répondit, sans conviction:

--Parfaitement!...

--Ah!... c'est que vous n'aviez pas l'air très au courant?... Ben, c'était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!... et elle a été la marraine d'une Avesnes... en 1589... et depuis ce temps-là... tous les Avesnes ont appelé leurs filles Corysande... c'est la tradition!...

--C'est parfait!... mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est pour quelque chose dans...

--Quand je le disais!... que vous aviez pas l'air au courant!...--s'écria Chiffon en riant--Henri IV est pour quelque chose là dedans... parce que c'est à cause de la célébrité de la belle Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour marraine... et qu'on a établi la tradition... et elle est célèbre... la belle Corysande... parce que Henri IV, s'pas?...

--Mais oui... mais oui!...--interrompit vivement madame de Barfleur, qui craignait toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer au grand jour.

Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu'ont habituellement les femmes en pareil cas.

Le duc d'Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un général de l'Empire:

--Qui est celui-ci?...

--Ça,--répondit _Deux liards de beurre_, toisant avec indifférence l'ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du général Fournier-Sarlovèze de Gros--ça, c'est mon grand-père...

--Oh!...--fit Chiffon, saisie--ben, il ne vous ressemble guère!...

Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant respect, elle ajouta:

--C'est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!...

--Il est seulement malheureux...--déclara sentencieusement _Deux liards de beurre_--que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de Bonaparte...

--Pour la gloire de la France... vous voulez dire?...--rectifia Chiffon.

--Non!--reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de conversation--ça n'a servi qu'à Bonaparte... et Bonaparte ne sera jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur... un ennemi de la France...

--Aux yeux des gens du monde... vous voulez dire?--cria Chiffon, dont les petites oreilles rougissaient violemment--un ennemi de la France?... l'Empereur!... et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l'appeler comme ça!... ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!... et pour arriver à un chic résultat!... Louis XVIII!...

Le petit Barfleur déclara avec onction:

--Louis XVIII fut un grand roi!...

--Un grand roi!...--fit Coryse suffoquée--un grand roi?... cette baudruche!... au fait, ça vous est bien égal, s'pas?... vous vous en souciez comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?... vous défendez le roi comme vous allez à la messe... c'est affaire de chic, et comme vous trouvez que c'est pas chic d'être impérialiste... vu que les impérialistes c'est tous des pannés et des crânes... alors...

--Merci pour les impérialistes... mademoiselle Coryse!...--fit le duc d'Aubières, qui s'inclina en riant.

Madame de Bray s'élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout bas:

--Tais-toi!... tu es absolument ridicule!...

La petite répondit avec sincérité:

--Ça ne m'étonne pas!... mais pourquoi s'amuse-t-on à me chiner mon Empereur?... et puis... c'est toi qui m'as dit de parler... de dire n'importe quoi... mais de parler...

Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer dans une autre conversation, madame de Barfleur proposa, s'asseyant au piano:

--Il y a trois danseuses... si la jeunesse faisait un tour de valse?...

D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché qu'eux, se saisit rapidement de la jeune fille.

En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps souple et dit, se raidissant en arrière:

--Non... je...

Elle allait dire: «je danse avec M. d'Aubières», et faire signe au duc de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien. Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu'il lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la maison.

Et, comme _Deux liards de beurre_ s'était arrêté, interdit:

--Non... rien... allons-y!...

Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place.

--Mais... les autres?...--fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy et madame de Liron les suivaient.

Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs.

--Ils viennent!...--dit-il.

Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.

Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron n'aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s'éloigner de son oeil maternel.

--On la trouve bien jolie... madame de Liron, n'est-ce pas?...--demanda tout à coup Chiffon.

Depuis le matin, l'image de la jeune femme la hantait, et elle ne pouvait s'empêcher de parler d'elle.

Le petit Barfleur répondit distraitement:

--C'est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!...

--Ah!...--fit gravement Coryse.

--Mais vous, mademoiselle... comment la trouvez-vous?...

--Trop rondouillarde... et vous?...

--Moi!...--répondit _Deux liards de beurre_, serrant un peu plus Coryse contre son épaule--moi... je ne la regarde pas... je ne vois que vous!... c'est vous qui êtes jolie!... si jolie!...

Très bas, il ajouta:

--C'est vous que j'aime!...

Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon valseur, elle s'abandonnait, franchement appuyée au bras du petit Barfleur.

Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d'un accent qu'il s'efforçait de rendre passionné:

--Je t'aime!!!...

Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle sentit voler ses cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta court; et, reculant brusquement, elle s'écria, l'air ahuri et indigné:

--Ben! c'est raide!...

XIII

--Voulez-vous...--cria la marquise, se précipitant dans la bibliothèque où fumaient M. de Bray et Marc--voulez-vous dire à Corysande qu'il faut qu'elle vienne aux courses?... la voilà qui déclare qu'elle ne veut pas y aller!...

--Mais--dit Chiffon, qui entrait derrière sa mère--je ne vois pas du tout pourquoi il faut que j'aille aux courses, moi?... on ne m'y a jamais conduite les autres années...

--Non... mais les autres années... tu étais encore une enfant...

Le marquis se décida à parler:

--Va donc, mon Chiffon!... toi qui aimes les chevaux...

--C'est justement parce que j'aime les chevaux que je n'aime pas les courses... ça ne m'amuse pas d'en voir un qui gigote avec une patte cassée... comme à Auteuil... il y a deux ans... le jour où tu m'y as emmenée...

--Mais il n'arrive pas fatalement un accident comme celui-là...

--Celui-là ou un autre... ça m'est égal!... et puis, d'abord... c'est pas seulement pour ça que je ne veux pas aller aux courses...

--On ne doit pas dire: «Je ne veux pas», fit observer M. de Bray.

Docilement, Chiffon rectifia:

--Que je voudrais ne pas aller aux courses...

--Ah!... et pourquoi est-ce?...

--Parce que ça m'embête d'être toujours au milieu d'un tas de gens!... moi qui n'aime qu'à être seule et tranquille... avec mes animaux...

Elle regarda affectueusement son beau-père et son oncle, et acheva:

--Ou avec vous deux... c'est vrai!... ce matin, la messe!... tout à l'heure, les courses!... et ce soir, le bal!... c'est beaucoup pour un jour, tout ça!...

Madame de Bray s'écria, en levant les yeux au ciel:

--La messe!... elle met la messe dans le même sac que le reste!...

Chiffon se hérissa:

--Oui, certainement!... quand c'est la messe comme ce matin... vous n'avez pas voulu me laisser aller à Saint-Marcien... sous prétexte qu'on avait besoin de Jean pour aider à la maison... à cause de ce soir...

--Eh bien?...

--Eh bien, vous m'avez emmenée chez les Jésuites avec vous... et la messe chez eux, c'est pas la messe!... c'est des «cinq heures...» qui sont le matin!... on se dit bonjour... on s'attend dans le jardin à la sortie... aujourd'hui, vous avez parlé à plus de cinquante personnes!...

--Mais toi aussi, tu leur as parlé... je ne vois pas de quoi tu te plains?...

--Mais c'est justement de ça que je me plains!... sapristi!...

--Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y avoir à rencontrer des gens de la société que...

--Ça dépend des goûts!... moi, ça m'horripile!... et quand je l'aurai vue ce matin à la messe et ce soir au bal... j'en aurai ma claque, de «la société»!... sans compter que si on me force à aller aux courses... quand je me serai ennuyée toute la journée comme ça en plein air... je m'endormirai au milieu du salon ce soir...

--Cette petite est indécrottable!...--fit la marquise découragée--il faut renoncer à en rien obtenir!...

Et elle sortit avec fracas.

--Ouf!...--dit Chiffon qui vint s'allonger sur le divan comme un grand chien--ça y est tout de même!...

--Je ne comprends pas...--commença M. de Bray--pourquoi tu ne veux pas aller avec ta mère aux courses... tu...

--Comment, tu ne comprends pas?... Ben, vas-y donc un peu, toi, pour voir... aux courses?...

--Moi, c'est différent!... j'ai un rhume affreux... je viens de me lever... et c'est à peine si je serai présentable tantôt...

--Et moi... je suis encore abrutie de mon dîner d'hier!...

L'oncle Marc demanda:

--Eh bien, au fait?... de quelle façon s'est-il passé... ton dîner d'hier?...

--De la façon embêtante!... et encore, heureusement, M. d'Aubières était là... car, sans ça...

--Ah!...--fit le marquis--Aubières est de retour?...

--Oui...--répondit l'oncle Marc--et il est venu ce matin pendant que tu étais sorti... il voulait te voir... et s'excuser de n'être pas rentré l'autre soir pour vous dire adieu à ta femme et à toi... après sa promenade dans le jardin avec Chiffon... c'est qu'il n'était pas en train... le malheureux!...

Et il ajouta en riant:

--Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette promenade?... ne cherche pas, va!... tu ne trouverais jamais!... elle lui a dit bien gentiment: «J'aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne veux pas vous épouser... Eh bien... je ne veux pas... parce que je suis sûre que, si je vous épousais, je vous tromperais...»

--Oh!--fit M. de Bray qui se mit à rire aussi.

Coryse haussa les épaules.

--Alors, c'est drôle, ça!... il valait mieux lui laisser croire un tas de choses... s'pas?...

--Dame!...--dit l'oncle Marc--je ne vois pas trop ce qu'il aurait pu croire de pire...

Elle demanda, inquiète:

--Est-ce qu'il m'en veut?...

--Lui!... Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!... il n'y songe même pas!...

--A la bonne heure!... je me disais aussi: «C'est pas possible qu'il m'en veuille!... il a été trop gentil pendant le dîner...» car j'ai eu la veine d'être à côté de lui!...

--Alors... tout s'est bien passé?...

--Mais... ma mère ne vous a pas dit...

--Je n'ai vu ta mère qu'au déjeuner... tu étais là... tu sais qu'on n'a pas parlé d'hier...

--Eh bien... j'ai un peu gaffé tout de même!... d'abord à propos de Henri IV...

--A propos de Henri IV?...--questionna M. de Bray étonné.

--Oui... parce que... quand on regardait son portrait... j'ai dit qu'il avait pas une bobine de protestant... alors, vous comprenez... à cause des Liron... ça n'a pas fait très bon effet...

--Enfin!...--dit l'oncle Marc--si tu n'as fait que ça!...

--Si!... j'ai encore fait autre chose... mais c'est la faute de ma mère... elle m'a appelée pour me dire de parler... de parler, même si j'avais rien à dire... alors... aussitôt que j'ai trouvé quelque chose... vous pensez si j'ai sauté dessus...

--Voyons la deuxième gaffe?...--demanda l'oncle Marc très intéressé.

--C'est pas précisément une gaffe... mais je me suis mise en colère... et j'ai dit des choses que j'aurais pas dû dire... ça est venu à propos de Napoléon...

--Oh!...--fit M. de Bray effaré--si on a attaqué Napoléon...

--Oui... tu sais bien que c'est ça qui me fait le plus grimper...

--Tu n'as pas été convenable?...

--Si... c'est-à-dire... si on veut...

Et elle déclara, après un silence:

--Dans tous les cas... je l'ai toujours été plus que le maître de la maison... convenable!...

--Comment?...--demanda le marquis, étonné--mais M. de Barfleur est la correction même...

--Pas avec moi... toujours!...

--Qu'est-ce qu'il t'a fait?...

Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon répondit, hérissée encore:

--Il m'a tutoyée!... si tu trouves ça convenable?...

--Tutoyée?...--fit Marc, mécontent--comment ça... tutoyée?...

--Dame!... comme on tutoie!... c'est arrivé en valsant... il m'a emmenée dans la galerie... sous prétexte qu'il y avait plus de place... là, qu'est-ce qu'il y a donc eu?... ah! oui!... il a commencé à me dire que madame de Liron était rondouillarde... c'est-à-dire... non... je confonds... c'est moi qui ai dit ça... lui, il me répétait que j'étais jolie... qu'il n'y avait que moi de jolie...

Comme elle s'arrêtait, l'oncle Marc questionna inquiet:

--Et puis?...

--Et puis... tout à coup... pan!... il s'est penché... et il m'a dit...

Imitant la voix concentrée et «de circonstance» qu'avait prise à cet instant le petit Barfleur, elle murmura:

--Je t'aime!!!...

L'intonation était si drôle que, malgré son mécontentement, l'oncle Marc se mit à rire.

Coryse agacée demanda, se tournant vers lui et vers son beau-père:

--Vous trouvez ça bien... vous?...

Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses, répondit d'une voix douce:

--Les Anglais tutoient Dieu!...

Chiffon répliqua délibérément:

--Parce que c'est des mufles!...

--Allons, bon!...--fit le marquis, contrarié du peu de succès de son objection--tu as vraiment une façon de parler...

--Il faut me pardonner... ça m'est instinctif...

Et après un instant de réflexion, elle demanda:

--Est-ce que ça va durer encore longtemps, cette plaisanterie-là?...

--Quelle plaisanterie?...

--Ben... le petit Barfleur?... c'est pas que je le fasse à la pose... non!... mais enfin... je ne suis pas flattée qu'on croie que je peux épouser _Deux liards de beurre_!...

Le marquis murmura timidement:

--Il est gentil!...

--Gentil...--dit la petite fâchée--gentil?... mais, c'est un grotesque!... et l'air mal portant!... et habillé ridiculement!... et parfumé!... oui, il se parfume... et à l'héliotrope blanc, encore!... c'est complet!...

--Mon Dieu!... il est des circonstances où un homme peut se parfumer légèrement sans que...

--Non!...--cria Chiffon qui se montait peu à peu--un homme n'a le droit de sentir que le tabac!...

Et, s'adressant à l'oncle Marc:

--Ça te fait rire!... tu trouves ça drôle?... d'abord, toi... tu deviens méchant comme tout pour moi... oui, méchant!... il y a déjà longtemps que ça a commencé... mais depuis quelques jours ça augmente... Tiens!... c'est depuis le soir où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison...

Comme le vicomte voulait protester, elle reprit très énervée:

--Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour moi!... pour ce qui est, par exemple, des cadeaux... tu m'as donné une robe... une très belle... c'est même elle que je mettrai ce soir... parce qu'elle est bien plus chic que celle de papa... oui... tu me donnes des choses... mais pour ce qui est de m'aimer... c'est plus ça!...

--Mais si...

--Mais non!... et d'abord... si tu m'aimais bien... est-ce que tu voudrais me voir épouser un singe comme le petit Barfleur... voyons?...

--Mais je ne dis rien pour te...

--Tu ne dis rien pour... mais tu ne dis rien contre, non plus?... et je n'en veux pas, du singe!... ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!...

Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua amèrement:

--C'est ta faute, d'abord... si on me tourmente... si on veut m'épouser... oui!... c'est la faute de ton sale argent!... sans lui... on me laisserait bien tranquille dans mon coin... comme avant...

Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter éperdument.

--Laisse-la!...--dit Marc à M. de Bray, qui s'approchait de la petite et voulait lui parler--elle a mal aux nerfs... allons-nous-en... et laissons-la pleurer... ça lui fera du bien...

Au moment de sortir de la bibliothèque, le marquis se retourna et regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura:

--Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!... ça n'est pas naturel, tout ça!... elle aimerait quelqu'un que je n'en serais pas surpris?...

--Tu es fou!...--s'écria Marc avec une sorte d'effarement--qui pourrait-elle aimer?...

Et, anxieux:

--Ce n'est pas Trêne, au moins?... ce bellâtre qui battra sa femme et jouera sa dot... ni Bernay?... elle exècre les cafards... ni Liron?... un imbécile!...

Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment:

--Alors?... qui?... qui?... qui?...

Sans s'émouvoir, M. de Bray répondit:

--Mais... comment veux-tu que je le sache?...

XIV

--Où donc est passé l'oncle Marc?...--demanda Chiffon en entrant le soir dans le salon quelques minutes avant l'arrivée des invités--je l'ai cherché partout... il n'est nulle part...

--Tu sais bien qu'il se terre, ce soir...--dit le marquis--qu'est-ce que tu lui veux?...

--Je veux lui montrer ma robe... il ne m'a vue dedans que le jour... et dame!... le soir... je suis si tellement mieux!...

--Tu la lui montreras une autre fois... il est grincheux ce soir...

Et il ajouta en riant:

--Il paraît que tout le monde a ses nerfs, aujourd'hui?...

--Oui...--dit Coryse--à dîner, j'ai bien vu qu'il était tout chose... qu'est-ce qu'il a... que tu crois?...

--Il a un mauvais caractère...--déclara la marquise.

--Oh!...--protesta Chiffon avec vivacité--ça, jamais!...

Puis, revenant à son idée:

--Je vais encore le chercher?...

--Mais non!...--fit madame de Bray, avec humeur--reste ici... on va commencer à arriver...

La gaie frimousse de la petite s'assombrit:

--Ah! mon Dieu!... c'est vrai!... il est dix heures!... qui est-ce qui va arriver les premiers?... j'parie que c'est les plus embêtants de tous!... Patatras!... quand je le disais!... c'est les Bassigny!...

C'était en effet madame de Bassigny, très serrée dans une éclatante robe argentée; suivie du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un peu étroit, qui remontait barrant le dos d'un grand pli à la hauteur des épaules. Madame de Bassigny sembla vexée d'arriver la première. Elle ne trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute d'élégance sur le colonel.

Puis, d'un ton pointu, elle demanda à Coryse «si sa discussion politique de la veille ne l'avait pas empêchée de dormir?...» La petite répondit «qu'elle avait un si excellent sommeil qu'elle dormait toujours, même après les plus embêtantes soirées»... et les arrivants interrompirent la conversation qui tournait à l'aigre.

Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de sa mère et visiblement inquiet des suites de sa déclaration. Il s'avouait que vraiment il l'avait «fait un peu trop à la passion», et n'était pas resté dans la note.

L'accueil indifférent de Chiffon, qui semblait ne se souvenir de rien, le rassura tout à fait et il reprit vite son bel aplomb; allant, venant, caquetant à tort et à travers, et remplissant les salons de sa papillonnante et minuscule personne.

L'entrée du comte d'Axen lui fit l'effet d'une douche. Il commença par l'examiner avec un grand respect, ému en quelque sorte par la présence d'un prince «pour de bon»; mais bientôt, il oublia le prince et ne vit plus que «le rival».

La venue de ce petit bonhomme, plus jeune et guère plus beau que lui, diminuait considérablement son prestige.

Quand l'orchestre préluda, _Deux liards de beurre_ voulut s'élancer vers Coryse, mais il arriva devant elle à l'instant même où elle filait, entraînée par le comte d'Axen. Il constata avec découragement que le prince valsait à trois temps merveilleusement, comme seuls les gens de son pays savent valser.

Et non seulement il aurait ce soir le succès de situation, de curiosité, d'étiquette, auquel il avait droit, mais encore il aurait un succès d'homme également mérité. De cela, le petit Barfleur ne se consolait point.

Il courut à madame de Liron qui arrivait, suivie de son mari et de son beau-frère,--délicieuse et éclatante dans la robe rose entrevue chez la couturière,--et lui demanda «cette valse»...

Mais la petite de Liron désirait avant tout se faire voir au comte d'Axen «dans son bon jour», et elle savait que les petits hommes ne font pas valoir les femmes qui dansent avec eux. Elle répondit, un peu agacée de cet empressement intempestif:

--Mais... tout à l'heure!... j'arrive... laissez-moi respirer!...

Puis, s'adressant au marquis:

--Alors... c'est sérieux?... votre ours de frère n'est pas là?...

--Tout ce qu'il y a de plus sérieux!...

--Et il ne paraîtra pas?...

--Et il ne paraîtra pas...

Elle leva les yeux au plafond:

--Il est là-haut?... au-dessus de ce vacarme?...

--Mais oui...

--Qu'est-ce que ça lui fait... où il est?...--se demanda Coryse, qui regardait la jeune femme toute fraîche sous son auréole de diamants.

Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux polissons, aux lignes un peu vulgaires, ne plaisait à Chiffon. Mais en voyant l'enthousiasme excité par la petite de Liron, elle se disait, avec un effort presque douloureux pour comprendre cette admiration qu'elle ne s'expliquait point:

--Paraît qu'elle est bien jolie!...

Le duc d'Aubières s'approcha:

--A quoi pensez-vous... mademoiselle Chiffon?... vous avez l'air d'un petit conspirateur?...

Coryse rougit:

--A rien...

--Tiens!... vous avez l'air préoccupé... je dirais sombre... si ce vilain mot tout noir pouvait s'appliquer à vous...

Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante réponse, il demanda affectueusement:

--Est-ce que vous avez du chagrin?... est-ce que quelque chose ne va pas comme vous voulez?...