Le mari de madame de Solange

Part 3

Chapter 33,885 wordsPublic domain

Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.

Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude, chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a manœuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.

--Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.

--Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer l'affaire du contrat en un instant.

--J'attends maître Durocher.

--Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet d'acte.[52]

Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.

--Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange.

Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse, que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.

Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.

--Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.

--Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.

--Vous?

--Moi, Madame.

--Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.

--Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent altéré.

Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet adressé à Jeanne.

Elle resta un moment comme anéantie de stupeur; elle doutait encore, mais un nouvel examen ne lui laissa aucune incertitude.

Elle leva alors les yeux de nouveau sur le jeune homme et chercha ou elle l'avait déjà rencontré.

Le couvent des dames de la Visitation lui revint tout à coup en souvenir; c'était là qu'elle l'avait vu. Elle comprit à l'instant comment il avait pu connaître Jeanne et s'en[53] faire aimer, car sa lettre ne laissait aucune incertitude à ce sujet. Elle ne se demanda point quel hasard avait ainsi comblé la distance qui les séparait, ni par quelle fatalité un pauvre clerc avait pu plaire à sa fille; renvoyant à éclaircir plus tard tous ces détails et laissant une vaine indignation, elle se mit à rechercher, avec la promptitude des intelligences ambitieuses, le moyen de conjurer le péril. A tout prix il fallait écarter ce jeune homme, dont la passion hardie pouvait entraîner Jeanne à quelque résolution extrême.

Mais comment y réussir?

Les yeux fixés sur l'acte qu'elle feignait de lire, madame de Solange se perdait en réflexions, formant mille projets aussitôt rejetés. Pendant ce temps, Jérôme s'était approché d'une fenêtre donnant sur le parterre, et, appuyé sur l'espagnolette,[54] plongeait jusqu'au fond des charmilles un regard avide, tandis que le duc et M. de Lanoy, assis à quelques pas, continuaient de causer en élevant de plus en plus la voix, sans s'en apercevoir.

Un brayant éclat de rire du comte interrompit tout à coup l'anxieuse préoccupation de la marquise et la força, pour ainsi dire, à entendre.

--De sorte, reprenait M. de Lanoy, que le colonel n'a rien su?

--Il n'est sorti de la Bastille[55] qu'après plusieurs mois, et lui et sa femme vivent ensemble comme Philemon et Baucis.[56] Du reste, c'est toujours le moyen le plus sûr, mon cher comte. Qu'un mari y regarde de trop près, qu'un creancier menace de poursuivre quelque homme bien né, vite une lettre de cachet,[57] cela coupe court à tout. L'Évangile devait avoir en vue les lettres de cachet, lorsqu'il recommanda d'éviter le scandale. C'est l'institution la plus chrétienne de la monarchie; aussi, j'en use pour moi et pour mes amis. J'ai toujours dans une poche, avec ma tabatière, une douzaine de blancs seings, au moyen desquels on peut envoyer le premier fâcheux vivre dans la retraite aux frais de Sa Majesté; et si jamais vous en désirez deux ou trois, ne fût-ce que[58] par précaution...

--Un seul, monsieur le duc, dit madame de Solange en s'avançant vivement.

--Quoi! marquise, vous aussi?

--Uni blanc seing, et je vous en aurai une éternelle reconnaissance.

--Pour si peu?... j'en fais cas comme d'une prise de tabac![59] Voyez! ajouta-t-il en cherchant dans sa poche un petit portefeuille en moire brodée, duquel il retira plusieurs papiers. Prenez, marquise, et à discrétion.

Madame de Solange en prit un, remercia et sortit.

Peu après un domestique vint avertir Jérôme Bouvart que madame le demandait. Il la trouva dans sa bibliothèque, une lettre à la main.

--Vous avez la confiance de maître Durocher, dit-elle; je puis vous accorder la mienne en toute sûreté.

Le clerc s'inclina.

--Il faut que vous partiez sur-le-champ pour Paris. Jérôme parut surpris.

--Je ferai avertir votre patron, reprit madame de Solange; portez cette lettre et attendez la réponse; elle peut empêcher la signature du contrat.

--J'irai, madame, dit vivement le clerc.

--Surtout, pas un mot de la mission que je vous confie.

--Je vous le jure.

--Et point de retard.

--Je pars à l'instant.

--Allez; je vous attendrai.

Le jeune homme salua et sortit.

Madame de Solange courut à la fenêtre pour s'assurer de la route qu'il suivait, et le vit prendre l'avenue de Paris. Un éclair de joie illumina tous ses traits.

--Va, murmura-t-elle; maintenant je ne te crains plus! Et redescendant au salon où MM. de Lanoy et de Lussac l'attendaient toujours:

--Tout est bien, dit-elle en présentant le contrat à ce dernier, je le ferai signer aujourd'hui même par M. le marquis.

IV.

Mais pendant que tout conspirait ainsi contre l'amour de Jeanne, son malheur même lui acquérait un secours inattendu.

La crainte de rencontrer madame de Solange l'avait empêchée quelque temps de retourner vers son père; son inquiétude l'emporta enfin sur tout le reste, elle se glissa jusqu'à la porte du marquis, et, après s'être assurée qu'elle était seule, entra furtivement.

Celui-ci parcourait la chambre avec agitation en prononçant des mots sans suite. A la vue de Jeanne, il s'arrêta court et lui tendit les bras.

--La lettre! la lettre! balbutia-t-il.

--Ma mère l'a lue? demanda Jeanne tremblante.

--Et emportée!

La jeune fille poussa un cri.

--Ce n'est point ma faute, Jeanne, reprit le vieillard en étendant les mains; elle m'a parlé de la messe du roi..., de promenade dans la forêt... Puis elle avait promis de la rendre: tu ne devais pas le savoir.[60] Oh! Jeanne! Jeanne! tu ne m'en veux pas?[61]

Celle-ci s'était laissée tomber sur un fauteuil en se couvrant le visage.

--Au nom du ciel, ne pleure pas! dit le vieillard près de pleurer lui-même.

--Ah! mon père, vous m'avez perdue! s'écria la jeune fille suffoquée de sanglots.

--Perdue! répéta M. de Solange. Que contenait donc cette lettre? Jeanne ne t'effraie pas ainsi, je t'en conjure; mon Dieu! pourquoi aussi me la donner à garder? Je suis sans force, sans volonté, moi. Tu n'as jamais remarqué son regard immobile et perçant! Quand il se fixe sur mois, vois-tu, je sens ma tête qui tourne, mes membres qui tremblent: j'ai peur!

Ces mots étaient prononcés d'une voix si profondément altérée, qu'au milieu même de sa désolation Jeanne en fut touchée. Elle saisit les mains de son père avec une pitié douloureuse et les baisa tendrement. Cette caresse toucha le vieillard; son front s'éclaircit.

--Tu me pardonnes, Jeanne, n'est-ce pas? dit-il, en appuyant ses lèvres tremblantes sur la joue de sa fille. Oh! sois tranquille! tout cela finira bientôt; bientôt, tu ne seras plus son esclave et tu pourras faire ce qui te plaît.

--Moi, mon père!

--Ne vas-tu pas épouser le comte de Lanoy?

--Ah! jamais! s'écria la jeune fille avec désespoir. Le marquis releva la tête.

--Jamais! répéta-t-il étonné; que veux-tu dire, Jeanne?

--Oh! mon père! je suis bien malheureuse! sanglota celle-ci en se jetant dans ses bras.

--Toi, malheureuse, Jeanne? Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc? Regarde-moi. Pourquoi pleurer?

Et, comme si un trait de lumière l'éclairait tout à coup:

--Oh! s'écria-t-il, ce n'est pas le comte que tu aimes!

La jeune fille se cacha, honteuse et éplorée, dans le sein du vieillard.

--Oui, je comprends, reprit-il. Il y en a un autre!... que ta mère repousse, n'est-ce pas?... Ta mère ne songe qu'à t'élever pour monter après toi! pauvre enfant!... Et tu l'aimes donc bien?

--Ah! mon père, murmura Jeanne, en se pressant sur son cœur.

Il soupira.

--Hélas! hélas! que faire? dit-il d'un ton abattu. Elle a choisi le comte, Jeanne; elle veut que tu l'épouses; et on ne peut lui résister, à elle.

--Oh! je le sais! reprit la jeune fille avec des sanglots; mais plutôt que d'épouser le comte, mon père, je mourrai!

--Toi!

--Oui, reprit-elle avec une énergie désolée, car tout me sera plus facile que de supporter une pareille union. Songez, mon père: promettre à Dieu de vivre pour quelqu'un, alors que toute votre âme est ailleurs! se condamner à mentir jusqu'à la mort? c'est impossible! Et lui, que deviendra-t-il si je l'abandonne! Vous ne savez pas combien il est bon! Nous parlions de vous si souvent, et il vous aimait seulement parce que je vous aimais! Oh! j'aurais pu être si heureuse avec lui, mon père!

La jeune fille parlait d'une voix entrecoupée, et sa douloureuse exaltation avait gagné le vieillard.

--Eh bien! s'écria-t-il tout à coup, partons ensemble!

--Partir?

--Oui, Jeanne; c'est le seul moyen d'échapper à sa tyrannie. On veut te faire souffrir comme moi; fuyons.

--Y pensez-vous?

--Qui nous en empêche? Ne suis-je pas ton père? Avec moi, tu peux aller partout sans honte. Je vous suivrai, Jeanne; nous irons vivre bien loin, dans quelque coin de campagne où je serai libre de me promener sous les arbres sans un gardien. Si nous sommes pauvres, je travaillerai.

--Vous, mon père?

--Oui, oui; mes forces reviendront, enfant. Ici, sa présence m'empoisonne l'air; je sens autour de moi sa volonté comme un réseau de fer qui m'oppresse... Voilà pourquoi je suis faible, vieux et sans raison. Mais la liberté me rajeunira... Avertis-le, Jeanne; dis-lui qu'il prépare tout et nous fuirons avant que ta mère se doute de rien.

--Hélas! il est trop tard, murmura la jeune fille; la lettre lui aura tout appris.

--La lettre? reprit le marquis en changeant de visage. Oh! oui, tu as raison... La lettre!... Et c'est moi qui l'ai livrée! C'était un dépôt; je l'ai vendu pour de vaines promesses.

--Mon père!

--Vendu, Jeanne! Oh! je suis un lâche!

Le vieillard heurtait son front contre le fauteuil; Jeanne l'entoura de ses bras.

--Ne dites point cela, mon père! s'écria-t-elle; ne vous accusez pas; n'ayez point de douleur pour moi! Dieu a tout fait, et il n'a point voulu me donner la joie que je lui demandais. Lui seul est le maître et règle l'avenir! Puisqu'il m'est refusé de vivre pour Jérôme dans ce monde, eh bien! j'irai prier pour lui dans un couvent. Embrassez-moi, embrassez-moi, mon père, car bientôt vous ne me verrez plus!

--Non, Jeanne, s'écria le marquis, en la serrant contre sa poitrine, cela ne sera point! Toi dans un cloître, ma belle, ma douce Jeanne! Et que ferais-tu, sous le voile, de tes chères bouffées de joie? qui rendrais-tu heureux de ton affection? Ah! tu ne sais point tout ce que l'on peut souffrir au fond d'un couvent!

--Non, mais je sais, mon père, tout ce que l'on souffre dans certaines unions....

--Comme dans la mienne, n'est-ce pas? dit le vieillard en pâlissant. Tu as raison; je n'y avais pas songé. Si tu allais souffrir autant que moi!

Et cette pensée le fit frissonner.

--Jeanne! tu ne te marieras point contre ton gré, s'écriat-il avec force. Toutes les unions sans amour doivent se ressembler. Tu ne te marieras point; je m'y opposerai, je suis ton père; ce titre-là, du moins, ils n'ont pu me l'ôter. Ils ne peuvent disposer de ta main malgré moi. Tu n'épouseras point le comte.

--Je venais pourtant présenter le contrat à votre signature, dit une voix calme et sonore.

Madame de Solange venait d'entrer et se tenait à quelques pas, des papiers à la main.

La jeune fille se serra contre son père avec effroi. Celui-ci tressaillit, mais sans baisser les yeux. La marquise s'approcha.

--Je crois inutile de rappeler tous les avantages de l'alliance convenue, dit-elle froidement. Les paroles sont données, les conventions écrites, et rien au monde ne pourrait me faire revenir sur ma décision. J'ai donc lieu de croire que M. le marquis ne s'opposera point à l'exécution d'un projet qu'il avait approuvé lui-même.

--Mon consentement suivra celui de Jeanne, répondit M. de Solange d'un ton d'hésitation.

--Votre consentement suivra le mien, monsieur, reprit la marquise avec impatience. Ma volonté n'est point de celles qui cèdent aux caprices ou aux larmes; je ne discute pas, je veux! Signez!

Sa voix avait une domination inflexible et menaçante dont Jeanne fut saisie; mais le vieillard resta impassible. Il était arrivé à une de ces heures où l'âme la plus timide, poussée à bout, a besoin de la révolte pour se soulager d'une trop longue oppression. Sans répondre à l'ordre de la marquise, il prit vivement le contrat qu'elle tendait, le froissa avec mépris et le jeta à terre.

--Vous voyez bien que je ne signerai pas, madame! dit-il d'un ton résolu.

La marquise pâlit. Elle regarda le vieillard, puis l'acte qu'il avait repoussé d'un air dédaigneux.

--Prenez garde à ce que vous faites, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante; votre état a des privilèges, et j'aime à croire que vous n'avez point conscience[62] de votre action; mais veuillez[63] réfléchir.

--J'ai réfléchi, dit le marquis, et je refuse. Tant qu'il n'a été question que de mon bonheur, j'ai pu céder; mais Jeanne, madame, est plus que moi-même, c'est la seule part de ma vie que vous n'ayez point flétrie. Ce mariage ne se fera point contre sa volonté.

--Je ferai ce mariage malgré vous!

--Je vous en défie, madame. Mon titre de père me donne une autorité que je maintiendrai. Rien ici ne peut avoir lieu sans mon consentement; je suis le maître, le maître, entendez-vous? Ah! parce que ma tête s'est affaiblie dans l'isolement que vous m'avez fait, parce que je vous ai laissée longtemps me fouler aux pieds, vous croyez peut-être que j'ai oublié mes droits? mais pour me garder soumis il ne fallait pas toucher à cette enfant. Elle est venue pleurer dans mes bras en parlant de mort, de couvent, et ses pleurs m'ont rendu la force! Jusqu'ici j'ai souffert à l'écart, en silence; j'ai mieux aimé la douleur que le combat; mais le courage que je n'ai pas eu pour moi, je l'aurai pour elle. Sur le salut de votre âme, ne touchez point à Jeanne, car je suis son soutien, son tuteur, et je saurai la défendre!

En parlant ainsi, il serrait la jeune fille contre sa poitrine, tout tremblant d'émotion. Ses cheveux blancs semblaient s'agiter sur son front élargi. Sa taille s'était redressée; on eût dit qu'une force surhumaine était descendue dans ce corps brisé et qu'une âme longtemps cachée venait d'y faire une subite explosion.

Madame de Solange resta immobile. Cette révolte d'un homme si longtemps soumis à ses volontés était un prodige dont elle fut un instant comme intimidée; mais elle revint vite de sa stupeur.

--A la bonne heure! dit-elle d'un accent implacable et les yeux étincelants; c'est une lutte entre nous que vous appelez?[64] Je l'accepte! Jusqu'à présent j'avais cru pouvoir ménager un vieillard en enfance; j'avais laissé, par bonté, à un fantôme l'apparence du chef de la famille; mais il devient rebelle et dangereux: je saurai lui arracher cette apparence de droit dont il veut abuser! Vous vous dites le tuteur de cette enfant, monsieur? Dans quelques jours, vous en aurez un vous-même!

--Ah! madame! s'écria Jeanne en s'élançant les mains jointes vers la marquise.

Celle-ci la repoussa.

--Laissez-moi, dit-elle, vous avez voulu combattre, nous combattrons! Que cet esprit si prompt à proclamer vos droits tâche de les défendre. Nous verrons comment il soutiendra l'humiliant examen de ses juges. Je ne vous demande plus votre signature, monsieur, je n'en aurai bientôt plus besoin; un contrat se passe de la signature d'un interdit.[65]

A mesure que madame de Solange parlait, l'exaltation du vieillard semblait s'évanouir; le feu de ses regards s'était éteint, son front avait pâli, ses bras étaient retombés immobiles; on eût dit que cette âme, poussée un instant hors d'elle-même, reconnaissait la voix de son maître et rentrait insensiblement dans sa craintive obéissance. Mais, au dernier mot prononcé par la marquise, il poussa une exclamation d'épouvante.

--Interdit! balbutia-t-il, moi! Je ne veux pas de juges! Moi, répondre comme un criminel! Non, non! Je ne me défendrai pas! Vous ne ferez pas cela... par honneur... par pitié... Interdit! J'aime mieux mourir, madame, laissez-moi mourir!

Des larmes étouffèrent sa voix; il chercha son fauteuil à tâtons et s'y laissa tomber en chancelant.

--Mon père! ô mon père! s'écria Jeanne en le recevant à demi dans ses bras.

--Pas interdit! pas de juges! balbutia le vieillard. Et il s'évanouit.

V.

Huit jours s'étaient écoulés et tout semblait rentré dans le calme à l'hôtel de Solange; seulement ce calme avait quelque chose de lugubre. Depuis la scène que nous venons de rapporter, le bruit de la folie du marquis s'était sourdement répandu, sans qu'on pût la vérifier, car tous les services qui eussent conduit les valets près de son appartement avaient été interrompus par ordre de la marquise, et toutes les rumeurs susceptibles d'y parvenir sévèrement défendues. La vie semblait s'être brusquement retirée de cette partie de l'hôtel, et, à voir ces portes closes, ces contrevents soigneusement fermés, à travers lesquels glissait la lueur d'une lampe, on eût dit une de ces chambres consacrées au cercueil d'un mort.

Les défenses de la marquise s'étaient étendues jusqu'à Jeanne; toutes les prières de celle-ci pour qu'on lui permît de voir son père avaient été inutiles.

Ainsi privée du seul appui et de la seule consolation qu'elle pût invoquer, la jeune fille avait passé ces huit journées dans les larmes. A la douleur que lui causait la séquestration du vieillard, dont elle s'accusait d'être cause, venaient se joindre toutes les angoisses d'un amour sans espoir. Où était Jérôme, et que contenait sa lettre tombée au pouvoir de la marquise? Avait-elle pu le faire connaître? Ne l'exposait-elle point à quelque odieuse persécution? Que pensait-il du silence de Jeanne? Il l'accusait peut-être d'ingratitude ou d'oubli; il prenait quelque résolution fatale! Et nul moyen de l'avertir! La jeune fille appelait en vain à son secours toutes les imaginations de la douleur et de l'amour: la surveillance muette de sa mère l'entourait comme un réseau. Son esprit allait se heurter de tous côtés à l'impossible.

Alors venaient des désespoirs sans fin. Vaincue par la souffrance, elle allait jusqu'à regretter cet amour qui avait été si longtemps pour elle comme un soleil intérieur; elle demandait à Dieu cette nuit des cœurs froids et des méchants, puisque ceux-là seuls n'étaient point brisés.

Puis succédaient de profonds abattements! Cessant de se débattre, elle se laissait aller jusqu'au fond de l'abîme, et ne demandait à Dieu que de pouvoir mourir.

Madame de Solange avait suivi toutes les agitations de cette âme bourrelée d'un œil curieux, comme le médecin qui étudie la crise dont il veut profiter. L'exécution de la menace qu'elle avait faite au marquis entraînait avec elle trop de scandale et de danger pour qu'elle s'y arrêtât. Appeler des tiers à son aide, c'était s'exposer à les avoir pour maîtres ou pour ennemis. Elle préféra tout faire sans bruit, briser la résistance du père et de la fille en s'armant contre chacun d'eux de leur commune affection, obtenir enfin que Jeanne renonçât au bonheur, sans violence, et pour ainsi dire par compromis.

Mais elle comprit que pour l'amener là, il fallait d'abord la désintéresser de la vie en lui ôtant toute espérance, afin de profiter de l'espèce d'abandon de soi-même qui accompagne les grandes souffrances. Elle savait, en effet, combien l'abnégation est facile au désespoir, et avec quelle promptitude le premier élan de la douleur nous jette dans le dévouement.

Les circonstances la servirent à souhait pour l'exécution de ses projets.

Un matin l'on vint avertir Jeanne que sa mère la demandait. La marquise, qui se trouvait dans sa bibliothèque avec maître Durocher, fit signe à la jeune fille de passer dans sa chambre et de l'attendre. Celle-ci obéit; mais la vue du notaire l'avait saisie; elle pensa qu'il avait été appelé pour son mariage, dont madame de Solange ne lui disait rien depuis huit jours, et que son sort se décidait peut-être dans cet entretien. Poussée par une inquiétude curieuse, elle s'approcha doucement de la portière de tapisserie qui séparait la chambre de la bibliothèque, et prêta l'oreille.

Elle ne put d'abord saisir que quelques paroles confuses, et elle allait se retirer lorsqu'elle s'aperçut que maître Durocher s'était levé; la marquise le reconduisait,[66] et tous deux se rapprochèrent.

--Il est donc bien entendu, disait madame de Solange, que vous allez presser la rentrée des cinquante mille livres destinées à M. de Lanoy.

--Je ferai mes efforts, répondit maître Durocher.

--Et vous m'avertirez du résultat de vos démarches?

--Je vous le promets.

Tous deux étaient arrivés près de la portière; la marquise s'arrêta.

--A propos, dit-elle en souriant, et cet amas de vieux titres qui m'ont été envoyés dernièrement de province?

--Il faudrait les examiner, répondit le notaire; mais le temps me manque.

--Que ne confiez-vous cette besogne à vos clercs? vous en avez d'habiles.

--J'en avais un, répondit Durocher en secouant la tête; je vous l'ai même envoyé plusieurs fois.

--Envoyez-le-moi de nouveau.

--Plût à Dieu[67] que je le pusse, madame la marquise! mais Jérôme Bouvart n'est plus chez moi.

--Comment cela?

--Je l'ai perdu par suite d'un fol amour.

--Dont vous connaissez l'objet? interrompit vivement madame de Solange.

--Non, madame la marquise, mais dont j'ai constaté les tristes résultats. Depuis près de deux mois Jérôme était chaque jour plus sombre et il lui échappait parfois des paroles lugubres...

--Enfin?

--Enfin, il y a huit jours qu'il a subitement disparu.

--Et vous ignorez ce qu'il est devenu?

--J'ai peur de le savoir, au contraire. Soupçonnant quelque, acte de désespoir, j'ai pris des informations, et j'ai appris des bateliers qu'un garçon de l'âge et de la tournure de Jérôme avait été aperçu le soir sur le pont de la Tournelle.[68]

--Se peut-il?[69]

--Ils l'ont vu se promener près du parapet, d'un air égaré, jusqu'à la nuit.

--Et alors?

--Alors, madame la marquise, ils croient avoir entendu la chute d'un corps dans la rivière.

Un cri déchirant et étouffé interrompit maître Durocher; il se détourna étonné et regarda madame de Solange; mais celle-ci avait feint de ne rien entendre: elle ouvrit la porte de la bibliothèque.

--J'attendrai que vous ayez remplacé ce jeune homme, dit-elle avec un calme souriant. Au revoir, maître, et portez-vous bien.

Le notaire sortit.

A peine eut-il tourné le corridor, que madame de Solange courut à sa chambre, et soulevant la portière, elle aperçut Jeanne étendue sans mouvement sur le parquet.