Part 2
Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit, demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de désespoir.
Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de Solange parut à l'entrée de la tonnelle.
Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides se cachaient sous une sorte de _blondeur_[29] aristocratique. Ce qui manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son œil gris brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.
Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.
Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule?
--Seule, madame, répondit Jeanne.
Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous la tonnelle.
--J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.
La jeune fille obéit.
--Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en se mariant; mais ce moment est enfin venu.
--Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en tressaillant.
--Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le désirer.
--Pour moi? interrompit la jeune fille.
--Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être, ainsi tôt ou tard?
--Madame..., balbutia Jeanne éperdue.
--Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.
Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir parler.
--C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois, madame, c'est impossible.
--Pourquoi donc? demanda la marquise.
--Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en conjure...
--Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.
--Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se laissa glisser à genoux.
La marquise recula vivement.
--Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique désir de fuir le monde?
--Non, madame.
--Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le mariage?
--Je ne dis point cela, madame.
--C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel, galant et de grande naissance, le refuserez-vous également?
--Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion.
Madame de Solange leva brusquement la tête.
--Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.
Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.
--Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté, de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ! Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!
--Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.
La marquise fit un brusque mouvement.
--C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle. Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question; vous épouserez M. de Lanoy.
--Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.
Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu:
--Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32] mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.
L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait quitté.
Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà repris possession d'elle-même.
--Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez point. Allez!
Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.
Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites pouvaient être dangereuses.
Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.
C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.
III.
Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle lueur.
Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.
Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à l'autre extrémité de l'hôtel.
Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe de lilas et gagna la tonnelle.
Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre du dehors.
La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.
La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et se précipita dans son appartement.
Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre. Elle s'arrêta indécise.
Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a rendues vides.
Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.
Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore:
--Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.
La jeune fille, étonnée, leva les yeux.
--Allez, reprit la marquise.
Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant; sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'œil de la marquise, détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune fille sortit lentement.
Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le vieillard:
--Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.
--Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.
--Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec impatience.
--Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe de la marquise.
Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.
--Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir; c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine inutile, je sais tout.
Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.
--L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les tilleuls, plus de violettes...
--Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.
Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son habit brodé.
--Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la faut sur-le-champ!
--Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard d'un accent à demi égaré.
La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant:
--Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.
Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.
--Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.
Le marquis garda le silence.
--J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.
--Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.
--Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.
--Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36]
--Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?
--Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance! Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37] que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte!
--A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce papier...
Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre.
--Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux.
--Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en profiter pour une promenade.
--Moi! s'écria le vieillard étonné.
--Je puis mettre le carrosse à votre disposition.
--Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement.
--Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.
--Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les gentilshommes![39]
--Pourquoi non?
--Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!
--Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.
--Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot fût venu couper court à sa joie.
--N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour y sera tout entière.
--J'y verrai Marie-Antoinette?[41]
--Et vous entendrez un office en musique.[42]
--Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier du roi prêche aussi bien que lui, madame?
--Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.
Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.
--Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle savait que je ne l'ai plus....
--Je ne lui en parlerai point.
--Mais elle me la redemandera!
--Je vous la rendrai.
--Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard incertain.
--Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à rentrer.
Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa le cachet, et lut rapidement ce qui suit:
"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.
"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait vous environner!
"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné. Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour moi, je vous aimerai uniquement et partout.
"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours."
Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec inquiétude.
--Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres serrées.
--Je l'ignore, répondit le vieillard.
--Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.
Le marquis se leva.
--La lettre, madame! s'écria-t-il.
--Je la garde, monsieur.
--Que dites-vous?...
--Je la garde, vous dis-je!
--C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut! je la veux!
Il s'était mis devant la porte.
--Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.
--La lettre! la lettre! répéta le vieillard.
--Place! vous dis-je.
--Non, non! la lettre!
Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.
Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour, car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.
Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée; c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y atteindre, plus le désir avait grandi en elle.
Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46] sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception royale!
Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses chimères on leur anéantissement.
Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le cœur de la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser!
Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.
Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage projeté. Il venait aider _son protégé_ à discuter les conditions du contrat.
Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre.