Part 1
Produced by Chuck Greif. From scans provided by Al Haines.
Heath's Modern Language Series.
LE MARI DE
MADAME DE SOLANGE
Par ÉMILE SOUVESTRE.
_EDITED, WITH ENGLISH NOTES_
BY
O. B. SUPER, PH.D.
_Professor of Modern Languages in Dickinson College_
BOSTON, U. S. A.
D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS
1892
_Copyright, 1889,_
BY O. B. SUPER.
PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A.
BIOGRAPHICAL SKETCH.
EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His father was a civil engineer, and he intended following the same profession. After his father's death he changed his mind and began to study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned the law also.
His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi," but this, like many other works of its class, was never produced on the stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes. He did not, however, entirely renounce literature, but published numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and during the next twenty years he wrote a large number of stories and tales, most of which were originally published in newspapers and reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but also to inculcate the principles of sound morality.
His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes, but he soon resigned his position and became the editor of a paper at Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and afterwards in Mühlhausen.
The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth story of a house in a retired part of the city, and of his life there he gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un Ouvrier."
The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train young men for the civil service, and he was made one of the professors. Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular; but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed.
In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on literature, which were received with great favor. Soon after his return to Paris he died, July 5, 1854.
LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.
I.
ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'_in-folios_ ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1]
Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque certaine.
--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et susceptible d'augmentations.
--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.
--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle preuve de vos lumières?
--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.
--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que vous en pensez.
Durocher sourit.
--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.
Le comte regarda Durocher avec étonnement.
--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.
--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5]
--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point noble.
--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.
--Et elle le trouva?
--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche; elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche de Sisyphe.[8]
--Elle a enfin renoncé pourtant?...
--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de rien déranger.
--Et madame de Solange a réussi?
--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle _le mari de madame de Solange_.
--Et il a consenti à cette annulation?
--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.
--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.
--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.
--Et vous le connaissez?
Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.
--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.
De Lanoy lui frappa sur l'épaule.
--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:[10]
"Les mortels sont égaux," etc.
Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec mon nom je puis arriver à tout.
--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de Solange?
--Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour vous!
--Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme.
--C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que je crois entendre.
--En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par nécessité.
--Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort passable.
--Vous ne l'avez point encore vue?
--Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer.
--J'y mettrai mes soins.
--Tâchez que tout soit prêt pour demain.
--Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches à faire, des titres à consulter...
--N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous dites aussi habile que vous?
--C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme n'est plus le même.
--Comment! Se dérangerait-t-il?[13]
--Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son esprit semble toujours en voyage.
--Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.
--Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne à peine.
--N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.
--Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît mon zèle.
--Fort bien. Vous serez content de moi.
A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.
II.
Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles: palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher.
Or, c'est dans un de ces hôtels de l'_ère Pompadour_[18] que je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait quelquefois ses visites.
Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20] étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22] d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.
Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux, d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.
Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume participait de cette double expression; on y sentait un reste d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24]
Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir. La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.
--Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret.
--Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près, plus près encore.
Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une enfant qui demande des caresses.
Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.
La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle baissa la tête.
--Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait point échappé.
--Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.
--Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma tête!...
--Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la voix:
--Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une sorte d'effroi.
--Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa silence de la main.
--Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise!
--Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son père.
Celui-ci l'attira plus près de lui.
--T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.
--Nullement, mon père.
--Tu désires peut-être quelque parure?
--Aucune.
--Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est faible et ne doit point te suffire.[27]
--Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.
--Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?
--Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.
M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste une petite bourse de cuir de daim:
--Tiens, dit-il.
--De l'or! s'écria Jeanne étonnée.
--Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!
--Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?
--Non.
--De qui donc, alors?
--Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.
--Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement. Cette bourse...
Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:
--Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours! s'écria-t-elle.
--Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.
--Quoi! ce serait...[28]
--Tais-toi!
Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.
--Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il pourrait te rendre heureuse.
--Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de pitié' et d'attendrissement.
--Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui. Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père! remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un présent.
Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. Dépouillée de sa volonté par une longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les instincts de l'enfance.
Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux blancs.
--Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi, sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais cache la bourse, surtout, cache-la bien.
--Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et il faudra la rendre.
--La rendre! à qui?
--A ma mère.
--Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je l'ai prise?
--Non, mon père.
--Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras, malheureuse!
--Mon père!
--Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.
Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses baisers, mais il semblait toujours inquiet.
--Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira. Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai.
Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.
--Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.
Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.
Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel.
La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une profonde rêverie.
Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son sein une lettre qu'elle y tenait cachée.
Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion, car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit lentement et se mit li le relire tout bas.