Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 9
[153] Charles VI, ancien compétiteur de Philippe V à la Couronne d’Espagne, pendant la _Guerre de Succession_, était empereur d’Autriche et d’Allemagne depuis 1711.
Nous savons quelle était en cette occurrence la mission de Richelieu. Certes, le représentant de Louis XV était le plus courtois et le plus poli des gentilshommes; mais il avait une fierté naturelle qu’avivait encore le souci de ses prérogatives officielles; et le sentiment, qu’il conserva, jusqu’à la fin de ses jours, du prestige de l’autorité royale, était devenu le régulateur de sa conduite.
Il quittait Paris sous le coup de graves embarras financiers. Les bénéfices, que ses spéculations lui avaient permis de réaliser pendant les grands jours du «Système» de Law, s’étaient depuis longtemps volatilisés. Son train de maison et ses folles dépenses l’obligèrent à contracter des emprunts onéreux; et, pour ne pas être harcelé, à son départ, par la meute de ses créanciers, il dut obtenir «des lettres de répit», c’est-à-dire le droit de faire suspendre, jusqu’à son retour définitif, toute action judiciaire qui lui serait intentée.
Arrivé à Vienne, le 8 juillet 1725, il ne tarda pas à reconnaître ce qu’était ce baron de Ripperda qu’on lui recommandait si fort de ménager. Il n’eut pas l’air tout d’abord de se préoccuper des menues faveurs que la Cour réservait à cet aventurier; mais, d’après certaine légende[154], un jour que celui-ci s’avisait de vouloir prendre le pas sur l’ambassadeur de France, Richelieu le repoussait d’un coup de coude si vigoureux que Ripperda en perdait l’équilibre.
[154] Légende que contredisent absolument les _Mémoires authentiques_ de Richelieu. Conformément à ses instructions, le duc montra toujours beaucoup d’égards vis-à-vis de Ripperda; il ne lui laissait jamais prendre le pas, mais, d’un trottoir à l’autre, échangeait avec lui de grands coups de chapeau.
L’entrée officielle d’un ambassadeur dans la Capitale de l’État où il devait représenter son souverain, en affirmait trop, à cette époque, l’auguste et solennel caractère, pour que Richelieu n’entourât pas la sienne de tout l’éclat qu’elle comportait. La Cour de Vienne la retarda autant qu’elle put; mais l’orgueil donnait à cet esprit léger qu’était Richelieu une sorte de ténacité capable de triompher de tous les obstacles. Et l’Empereur ne trouva bientôt plus le moindre prétexte pour ajourner l’entrée de l’ambassadeur extraordinaire de France, fixée au 7 novembre.
Elle fut magnifique. En tête, des coureurs habillés de velours galonné d’argent; puis cinquante valets de pied, en riches costumes et l’épée d’argent au côté; douze heiduques, portant des masses d’argent, douze pages, etc. L’ambassadeur, dans la tenue des pairs au Parlement, occupait un superbe carrosse orné de figures symboliques; des ordres avaient été donnés pour que les fers d’argent des chevaux pussent se détacher facilement. Et la foule se ruait sur cette aubaine inespérée, comme elle le fit plus tard sur des tables chargées de victuailles, dans le palais de l’ambassade, où tous les appartements étaient restés ouverts.
Ripperda se le tint pour dit et regagnait quinze jours après l’Espagne. La disgrâce[155] du duc de Bourbon, accueillie avec joie à Vienne, ne modifia pas la politique du Cabinet de Versailles. L’évêque de Fréjus, Fleury, le nouveau ministre, fit confirmer à Richelieu les instructions de son prédécesseur par Morville, secrétaire d’État aux affaires étrangères. Notre ambassadeur devait continuer à surveiller de près les menées de l’Espagne et s’entendre, dans ce but, non plus seulement avec son collègue de la Grande-Bretagne, mais encore avec le Nonce. Ardent comme un homme de son âge (on lui reprochait assez sa jeunesse!), conscient des haines qui guettaient le porte-paroles de la France (et le Prince Eugène, malgré son affectation de politesse, en était le plus irréductible ennemi!), Richelieu eût voulu qu’on parlât haut à l’Autriche, pour la désabuser de l’idée qu’elle se faisait de la faiblesse du Gouvernement français. Mais Fleury, toujours timoré, prêchait au diplomate la patience et surtout la prudence.
[155] Une coïncidence des plus piquantes veut que Ripperda, retourné en Espagne pour y continuer, avec l’assentiment de la Reine, son métier de brouillon, nommé depuis duc et Grand d’Espagne, fut chassé de la Cour, le jour même où le duc de Bourbon tombait en disgrâce. Il était devenu aussi impopulaire que ce prince.
En attendant, il ne lui envoyait pas les subsides qu’il lui avait promis; car si l’argent est le nerf de la guerre, il est aussi le nerf de la paix; et bien que l’Empereur d’Autriche fût beaucoup moins belliqueux que la reine d’Espagne, il était sage de prévoir et d’encourager, dans certains cercles politiques de Vienne, les défaillances, possibles, de convictions trop éloignées d’une solution pacifique.
Or, Richelieu était à bout de ressources; il ne lui restait plus que ses diamants: il dut les mettre en gage. C’était un peu son habitude; et ces prêts se terminaient infailliblement par des conflits, soit que le créancier exigeât, à l’heure du remboursement, des intérêts usuraires, soit que le débiteur se refusât à tout accommodement raisonnable. Déjà, en 1721, il insistait auprès du lieutenant de police Taschereau de Baudry, pour que ce magistrat «parlât fortement» à un certain Rapally qui détenait les «boucles de diamant» de Richelieu et se refusait à les rendre à leur légitime propriétaire. Il fallut, pour obtenir cette restitution, que Baudry fît incarcérer Rapally[156].
[156] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10730 (dossier Dagenois).
Maintenant c’est un autre prêteur sur gages que l’ambassadeur signale à la vindicte du nouveau lieutenant de police, Hérault; et la lettre mérite d’être citée, car elle appelle l’attention sur le commerce interlope, si fréquent au XVIIIe siècle, de ces brocanteurs qui, même largement désintéressés, imaginaient mille subterfuges pour ne pas se dessaisir des gages dont ils étaient nantis.
«A Vienne, le 2e novembre 1726.
«J’ai appris, Monsieur, avec bien de la reconnaissance, la bonté que vous avez bien voulu avoir d’écouter le Sr De Vienne, capitaine de mon régiment et de parler au Sr Krom, comme il fallait, pour l’empêcher de me voler mes diamants. Je vous supplie de vouloir bien me continuer vos mêmes bontés, sans quoi cette affaire ne finira jamais, le Sr Krom étant assurément un fripon. On m’a mandé qu’il se flattait d’avoir la protection d’un de vos secrétaires, ce qui je sais bien qu’avec vous ne sera d’aucune utilité, connaissant vos lumières et sachant bien que vous faites tout par vous-même. C’est ce qui fait que je vous en avertis librement, cet avis pouvant même vous être utile dans l’accablement d’affaires où vous êtes et où il vous est impossible de prendre garde à tout. Mais à la façon dont vous avez parlé au Sr Krom, il devrait bien voir que, quand il aurait fait cette petite intrigue, cela ne lui servirait pas de grand’chose avec un magistrat aussi intègre et aussi éclairé que vous.
«Je vous supplie d’être persuadé qu’on ne peut être, avec un attachement plus sincère, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[157].
Le duc de Richelieu.»
[157] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10927, pp. 290-291.
Vraisemblablement, Richelieu, ayant enfin reçu les soixante mille livres que Fleury lui annonçait depuis si longtemps, avait remboursé ses emprunts et n’avait encore rien vu revenir.
Ce fut à cette époque que commencèrent effectivement les négociations entre Richelieu et le comte de Zinzendorff, chancelier de l’Empire. Leur but apparent, c’était la médiation de Charles VI, dont, à vrai dire, ce prince ne se souciait guère, entre la France et l’Espagne; mais leur but réel, du moins aux yeux de l’ambassadeur français, c’était la conclusion, par ses soins, d’un traité, barrant une alliance trop étroite de Charles VI avec Philippe V, alliance qui pouvait favoriser la reconstitution de cette formidable puissance de la maison d’Autriche, jadis si inquiétante pour la France.
Au cours de ces pourparlers, Richelieu dépensa une somme de travail considérable: son activité infatigable ne connaissait plus de repos. Sa correspondance diplomatique en témoigne. Mais il ne négligeait pas non plus d’autres moyens d’action qui lui étaient depuis longtemps familiers et dont il entendait tirer le meilleur parti. Déjà (du moins les _Mémoires_ de Soulavie l’assurent), avant le départ de Ripperda, grâce à la comtesse Bathiany, qui n’avait rien su refuser à Richelieu et que courtisait vainement le Prince Eugène, le galant diplomate avait pu pénétrer les secrets de cet illustre guerrier et même de l’Empire. Mais, ici, les _Souvenirs_ du prince de Ligne lui opposent un démenti formel, par la plume même du Prince Eugène, qui écrit dans son autobiographie[158]:
[158] _Mémoires du Prince de Ligne_ (_Vie du Prince Eugène_), t. V, pp. 179-180 (5 vol., 1827).
Le duc de Richelieu «était aimable, bien fait, séduisant et d’une jolie fatuité. Par une double finesse de sa part, de politique et d’amour, il voulut, il crut avoir Mme de Bathiany... Cela nous amusait beaucoup. Le désir d’une aventure d’éclat nous le rendait tous les jours plus agréable. Il n’eut ni la femme, ni le secret; mais nous étions enchantés de son redoublement de soins pour nous plaire.»
Il dut, sans nul doute, subir, de ce côté, une double déception; car il dit, dans les _Mémoires_ de Soulavie, avoir quitté la comtesse Bathiany pour la princesse de Lichtenstein, fort jolie femme, liée avec tous les ministres de Charles VI, qu’il avait éblouie, par sa magnificence, dans une course de traîneaux. Mais, cette fois, pour ne pas la compromettre, il se rendait chez elle, la nuit, à pied, en rasant les murailles. Il entrait mystérieusement, par une porte dérobée, et recueillait, dans un délicieux boudoir où l’amour et la politique n’avaient plus de secrets pour lui, les plus utiles renseignements. Si l’Empereur, disait la Princesse, réunit autant de troupes, ce n’est pas qu’il ait l’intention de partir en guerre: il veut simplement intimider la France; et celle-ci ferait bien d’armer, elle aussi, pour prouver qu’elle ne redoute aucun acte d’hostilité.
Avec Villars, nous serrons de plus près la réalité. Le Maréchal, qui devait à ses glorieux faits d’armes d’occuper une place éminente dans le Conseil, avait en communication les dépêches[159] (et elles étaient nombreuses) que l’ambassadeur de France adressait au Gouvernement, pendant l’année 1726. Richelieu se vantait d’avoir acheté d’un commis aux affaires étrangères le chiffre de Zinzendorff, par conséquent de connaître la teneur des lettres du Ministre. Villars, sans vouloir prétendre que Richelieu fût un naïf, fait observer à ses collègues, que le commis a bien pu «agir, du consentement de son maître, pour tromper, par de fausses apparences» le diplomate français. Au reste les dépêches de l’ambassade reflètent exactement l’état d’âme de ce monarque sombre, inquiet, incertain, qui, un jour, (15 février), est «déterminé à la guerre» et plus tard (7 novembre) en est absolument «éloigné». Puis, Richelieu, qui, pour être un homme charmant, spirituel, aimable, n’en est pas moins, à l’occasion, autoritaire, hautain, voire agressif, se trouve souvent en conflit avec ses collègues du corps diplomatique. Le premier ministre autrichien lui reproche, à tort il est vrai, de pousser les Turcs à guerroyer contre l’Empereur. D’autre part, Saint-Saphorin, l’ambassadeur d’Angleterre et Richelieu, qui devaient marcher de conserve, ne pratiquèrent pas toujours entre eux l’entente cordiale.
[159] Bien à tort, Lemontey écrit, dans son _Histoire de la Régence_, que ces dépêches sont «insipides». L’ambassadeur d’Angleterre, qui se croyait le plus fin des hommes, daignait reconnaître la valeur diplomatique de Richelieu.
Villars note avec soin, et d’après les dépêches apportées par le courrier de France, tous les incidents de cette vie diplomatique si occupée, si agitée[160], et cependant sur le point d’aboutir à d’heureux résultats, honorables pour le pays et pour son représentant, quand, soudain, éclate cette nouvelle inouïe:
[160] _Mémoires_ de VILLARS (édit. de Vogüé), t. V, _passim_.
La nuit, aux portes de Vienne, dans une carrière abandonnée, s’aidant de la complicité de deux seigneurs autrichiens, Richelieu a immolé, au cours d’une conjuration magique, deux victimes humaines.
CHAPITRE X
_Prédilection de Richelieu pour la cabale et les opérations magiques.--Affaire de satanisme à Vienne: ses différentes versions.--Richelieu obtient le chapeau de Cardinal pour Fleury.--Succès de sa mission diplomatique.--Son retour en France.--Nouvelles imprudences sur le terrain de la galanterie.--Il est plus circonspect en politique: la conjuration des Marmouzets.--Richelieu conquiert de nouveaux grades dans l’armée et «commande pour le roi» en Languedoc._
Richelieu, on ne saurait trop le répéter, est bien l’homme de son siècle. S’il affiche, comme tant d’autres de ses contemporains, les pratiques extérieures du Culte, parce que la démonstration contraire serait nuisible aux intérêts de l’État et d’un mauvais exemple aux yeux des gens de bonne compagnie, il est foncièrement athée, impie, libertin dans le sens que ce terme comportait au XVIIe siècle. Mais s’il ne croyait pas à Dieu, il croyait au Diable, différent en cela de son ami Voltaire, qui ne croyait, ni à l’un, ni à l’autre, bien qu’il pratiquât, lui aussi, dans le temple «élevé à Dieu par Voltaire», comme il l’avait si modestement écrit sur le fronton de sa chapelle seigneuriale.
Richelieu était de l’école du Régent. Il adorait la chimie, cherchait la pierre philosophale, se plaisait aux calculs de l’astrologie judiciaire et ne dédaignait pas les conjurations magiques. Il n’y voyait, disait-il, qu’un simple amusement, et parfois même les taxait de pures folies. Mais il les avait toujours suivies avec le plus vif intérêt, quand Mlle de Valois les interrogeait sur l’avenir réservé à ses amours, ou quand Mlle de Séry, maîtresse du Régent, prétendait avoir vu dans un verre d’eau la tête de son amant ceinte de la couronne royale.
Ces diverses particularités étaient connues de tous: aussi personne ne parut-il autrement surpris, quand la _Quintessence_ et le _Journal de Leyde_, deux feuilles des Provinces-Unies, révélèrent, avec les détails qu’exige un fait-divers d’une telle envergure, le crime effroyable imputé au duc de Richelieu[161].
[161] Richelieu s’en montra très affecté. Il écrivait, en février 1727, à Chavigny, un de ses collègues: «Je suis extrêmement peiné de la calomnie qu’on fait imprimer contre moi et de la façon dont on l’a débitée: je donnerais tout au monde pour connaître l’auteur qui a donné aux gazettes l’occasion de cette impertinence.» (SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. V, p. 232.)
La sienne, à lui, Richelieu devait lui attirer, à ce propos, une réplique assez désobligeante de Chirac, médecin du roi, qui s’était rencontré avec lui chez le duc de Sully, alors gravement malade. Richelieu proposait pour la guérison un remède d’empirique, tandis que Chirac insistait pour la saignée, «le seul parti à prendre»; autrement «M. le duc n’en pourrait réchapper sans un miracle».
--Raison de plus pour employer mon remède, fit alors Richelieu, non sans appuyer sa proposition d’une sortie virulente contre les médecins, si bien que Chirac, exaspéré, lui cria:
--Parbleu, je sais bien que vous croyez aux esprits follets et non pas aux miracles.
«Dont M. de Richelieu, dit le chroniqueur qui conte l’anecdote (BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 10159, 16 février 1729), se tint insulté, avec raison, suivant tout Paris, l’allusion à ses folies de la Cour de Vienne étant trop bien marquée et caractérisée.»
Nous avouons que ce récit nous a trouvé tout à fait incrédule, même quand il est rapporté par Duclos qui semble absolument convaincu. Il est vrai qu’il exécrait Richelieu. Mais nous ne saurions passer sous silence sa version, non plus que celle de Barbier qui, pour être plus romanesque, se termine sur un moins tragique dénouement. La voici:
En compagnie de l’abbé de Zinzendorff, fils du Chancelier, et de Westerloo, capitaine des hallebardiers de l’Empereur, Richelieu s’était rendu au fond d’une carrière pour y voir le diable. Deux cordeliers, qu’ils avaient emmenés, célébrèrent une messe et donnèrent l’hostie consacrée à deux boucs, l’un blanc et l’autre noir. En fait de diable, les curieux ne virent que le nonce qui les surprit en pleine cérémonie et fit expédier les moines à l’Inquisition, pendant que l’Empereur écrivait au roi de France[162].
[162] _Journal_ de Barbier, t. II, page 8.--L’inspecteur de la librairie, d’Hemery, dit dans ses _Anecdotes_ (Biblioth. Nationale, Mss. fonds français 22158, p. 100) que Richelieu, après avoir donné à un bouc une hostie consacrée, l’avait fait égorger par un prêtre.
D’après Duclos, un magicien avait persuadé aux jeunes seigneurs qu’il leur montrerait le diable, au fond de cette mystérieuse carrière où les avait conduits leur crédulité. Cet homme était un Arménien qui fut trouvé, le lendemain, grièvement blessé et rendit presque aussitôt le dernier soupir: «C’était apparemment, écrit Duclos, le prétendu magicien que ces messieurs, aussi barbares que dupes, et honteux de l’avoir été, venaient d’immoler à leur dépit. Les ouvriers (qui l’avaient relevé) craignant d’être pris pour complices, s’enfuirent aussitôt et allèrent faire la déclaration de ce qu’ils avaient vu.»
L’affaire fut étouffée, affirme notre historien. Le chancelier avait tout intérêt à cette solution: il attendait pour son fils la promotion au cardinalat. Il écrivit, en outre, à Fleury, pour qu’il traitât d’infâmes calomnies les imputations dirigées contre son ambassadeur. Et Fleury de s’y prêter le plus complaisamment du monde. Seul, Westerloo[163] paya pour tous: il fut privé de son emploi et mourut dans l’obscurité.
[163] DUCLOS: _Mémoires_ (1864), t. II, pp. 242 et suiv.
Les Mémoires du prince de Ligne disculpent Richelieu de l’accusation portée contre lui; mais ils affirment à tort, que «le cardinal de Fleury le fit rappeler ridiculement pour de prétendues conjurations du diable dans un jardin de Leopoldstadt[164]».
[164] _Mémoires du Prince de Ligne_ (1827), t. V, p. 179 (autobiographie du Prince Eugène). Dans ses _Souvenirs et Portraits_ (1815), pp. 21 et suiv., le duc de Lévis donne cette version, qu’il estime la véritable, que Richelieu sacrifia un cheval blanc à la lune. Il constate, d’ailleurs, l’esprit superstitieux du Maréchal, qui refusa d’aller faire sa cour au fils aîné de Louis XVI, qu’il savait condamné par Maloet à une mort prochaine: il croyait fermement aux esprits.
Si le premier ministre de France avait enfin obtenu le chapeau, il n’ignorait pas qu’il en devait presque tout l’honneur aux pressantes sollicitations de Richelieu; et celui-ci pouvait, à juste raison, s’en féliciter dans ce billet du 2 septembre 1726:
«Je n’ai le temps que de vous écrire ces mots, ne pouvant retarder un moment la bonne nouvelle que j’envoie au Roi du consentement que j’ai enfin arraché à l’Empereur à la promotion de M. de Fréjus. Je l’ai envoyée hier à Rome, par un courrier extraordinaire, au cardinal de Polignac (son ami)... Je suis au comble de la joie de cette affaire, car je puis vous dire, sans me vanter, que je l’ai conduite adroitement et que je crois que l’on m’en aura quelque obligation[165].»
[165] _Bulletin du bibliophile_, année 1882, p. 421. On croit que ce billet était adressé à Voltaire.--Fleury n’oublia jamais le service rendu; mais, déjà, un an auparavant, le 29 août 1725, s’en référant à Morville, il complimentait Richelieu sur ses succès diplomatiques qui, disait-il, avaient établi sa réputation en deux mois. Fleury le comparait même à... Tacite.
D’ailleurs, Richelieu arrivant, non sans succès, au terme de sa mission, il eût été injuste et cruel de lui en retirer la gloire, d’autant que son prétendu crime était loin d’être prouvé.
Déjà, au début de son ambassade, il avait préparé les éléments de ce traité de Hanovre (3 septembre 1725)[166] qui réunissait, dans une alliance défensive contre l’Autriche et l’Espagne, l’Angleterre, la France et la Prusse, soucieuses surtout d’empêcher la reconstitution de l’empire de Charles-Quint, autrement dit de maintenir l’équilibre européen. Il est vrai que, le 6 août 1726, la Russie, et qu’en mars 1727, la Prusse, à qui l’Empereur a promis certains avantages territoriaux, font cause commune avec l’Autriche et l’Espagne. Par contre, la Hollande, la Suède et le Danemark se rangent du côté de l’Angleterre et de la France[167].
[166] Le traité de Hanovre, écrit M. Jean Dureng (_Mission de Théodore de Chavignard de Chavigny en Allemagne_ (septembre 1726, octobre 1731) _d’après ses Mémoires inédits_, 1912, p. 8), le traité de Hanovre eut, comme suite, «la reconstitution» par Chavigny «d’un parti hostile à l’Empereur, dépendant de la France»; et l’éditeur ajoute: «L’affaiblissement et même la rupture des liens qui attachaient l’Empire à l’Empereur» sont les principes qui ne cessèrent d’inspirer la diplomatie française jusques et y compris la Révolution et Napoléon Ier.»
[167] H. CARRÉ: _Histoire de France au XVIIIe siècle_ (édition Lavisse).--JOBEZ: _La France sous Louis XV_ (1864-1873, 6 vol.) tome II.
Un commencement d’hostilités, l’attaque de Gibraltar par l’Espagne, peut, un instant, faire appréhender une conflagration générale. Mais le traité de Vienne du 13 mai 1727 débarrasse l’horizon politique de ses nuages. Tout danger de guerre est momentanément écarté: l’alliance de l’Espagne et de l’Autriche, que devait fortifier le mariage, projeté, de don Carlos, le second fils de Philippe V, avec Marie-Thérèse, est désavouée par l’Empereur; et le privilège de la compagnie commerciale d’Ostende est révoqué. Cette œuvre de pacification avait été savamment conduite, il est vrai, par Fleury; mais Richelieu ne l’en avait pas moins adroitement amorcée; et la réconciliation était complète, en août 1727, comme le dit l’historien Henri Martin, entre les deux branches de la maison de Bourbon[168].