Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 8
Le récipiendaire avait confié la composition du discours traditionnel à trois de ses confrères, Fontenelle, Destouches et Campistron, qui, de ce fait, devinrent ses «teinturiers», ainsi qu’on appelait et qu’on appelle encore les fabricants de littérature à l’usage des gens trop occupés ou trop empêchés pour rédiger eux-mêmes leurs futurs ouvrages. Fontenelle, Destouches et Campistron écrivirent donc, chacun, séparément, une harangue académique, où Richelieu n’eut que la peine de cueillir les passages qu’il jugeait les plus topiques et de les assembler en mosaïque pour sa réception solennelle du 12 décembre[132].
[132] _Journal_ de MARAIS, t. II, p. 17.
Le «compliment» dont l’abbé Gédoyn, directeur de l’Académie, salua le récipiendaire, amusa fort l’assistance. Il le félicita de n’avoir pas oublié son rang pour réaliser «des gains sordides». Et quand un autre Immortel, le duc de la Force, qui venait, par spéculation, d’accaparer les épices et la chandelle, s’empressa de son mieux auprès du nouvel élu, celui-ci lui répondit que tout l’honneur de la séance devait revenir à M. Gédoyn «qui avait merveilleusement caractérisé tout le monde». La Force en fit une laide grimace[133].
[133] _Journal_ de BARBIER (1857, 8 vol.), t. I., p. 90.
S’il en fut ainsi, le bon abbé perdit là une excellente occasion de se taire: ignorait-il donc les coups de bourse qui avaient tiré d’affaire le duc de Richelieu?
Le discours du nouvel académicien fut trouvé très beau: «quoique fort court, il plut par la dignité, la liberté, la grâce avec laquelle il fut récité[134].» Richelieu y faisait l’éloge de Villars et le panégyrique de Louis XIV. Il fut chaleureusement applaudi, surtout par les dames qui assistaient en nombre à cette solennité. Et les chroniqueurs ajoutent qu’il reçut, le même jour, «trois billets de rendez-vous» de Mlle de Charolais et des duchesses de Duras et de Villeroy.
[134] _Mercure de France_, de décembre 1720.--On s’est beaucoup amusé de l’orthographe de Richelieu; et Ludovic Lalanne qui eut entre les mains le manuscrit autographe de son discours académique, y relève (_Curiosités littéraires_, 1857, p. 280), des fautes telles que _reigne_ pour règne; _seint_ pour sein; _flambau_ pour flambeau; _dérangassent_ pour dérangeassent; _court_ pour cour; _rendus_ pour rendu; _accez_ pour accès; _pront_ pour prompt; _pris_ pour prix; _crétien_ pour chrétien; _antier_ pour entier. Et il ajoute «Au moins il avait composé lui-même ce discours.» Nous savons maintenant ce qu’il en faut croire; quant à l’orthographe, dont les règles échappaient quelquefois à Voltaire lui-même, il est certain que Richelieu ne l’observait guère, mais nous avons vu de ses autographes beaucoup moins incorrects que son discours académique.
Son entrée à l’Académie, bien qu’il n’eût pas encore atteint la majorité légale, lui conférait en quelque sorte la robe virile: hélas! il s’en fallait de tout qu’il fût assagi.
CHAPITRE VIII
_Nouvelles aventures de Richelieu.--Mme de Villeroy et Mme d’Alincourt.--Comment Richelieu se venge du Régent.--Duel avec le duc de Bourbon.--Une légende dorée.--Mlle de Maupin n’a pu être la maîtresse de Richelieu.--Le duel de Mmes de Nesle et de Polignac.--Amitié de Richelieu pour le duc de Melun._
Dans la vie galante de Richelieu, la période de cinq ans, qui suivit sa majorité, fut assurément la plus féconde en aventures de toutes sortes, en conquêtes brillantes, en rapts scandaleux, en noires trahisons. Cet amoureux perpétuel avait des grâces d’état: il menait six intrigues de front. Si, en vertu de ce dicton, qu’on ne prête qu’aux riches, des spéculations de librairie ont attribué à Richelieu plus de bonnes fortunes, chaque jour, que ses capacités physiologiques, si grandes fussent-elles, ne lui permettaient d’en prétendre, les témoignages contemporains sont trop nombreux et trop précis pour qu’il soit possible de mettre en doute les fréquentes prouesses de celui que la Palatine appelait rageusement la «coqueluche de toutes les femmes».
A Dieu ne plaise que nous nous attardions à énumérer ses victimes; le terme est exact, car il est bien peu de ces femmes qui n’eurent pas à souffrir de l’indifférence, de la vanité, de l’indiscrétion, de la perfidie de ce bourreau des cœurs. Nous n’en nommerons que quelques-unes dont l’Histoire doit connaître, ne fût-ce que pour mieux fixer une figure aux aspects parfois si fuyants.
Quoique ait pu en écrire Charles Giraud[135], indigné des insinuations malveillantes du Président Hénault[136] contre la Maréchale de Villars, Richelieu respecta fort peu les lauriers de l’illustre soldat qui l’avait mené au baptême du feu. Mais, si les courtisans parlèrent à mots couverts de cette erreur de la charmante duchesse, ils firent grand bruit autour de l’attentat commis contre la marquise d’Alincourt. Mme de Villeroy, la belle-sœur de cette dame, s’était si fort amourachée de Richelieu, qu’oubliant toute pudeur, elle avait consenti à souper, _in naturalibus_, avec lui et avec les amis de son amant.
[135] Charles GIRAUD: _La Maréchale de Villars et son temps_, 1881.
[136] _Mémoires_ du Président HÉNAULT (1855).--Il était des amis de la Maréchale et «y vivait beaucoup». Voici le passage incriminé par Giraud: «Sa maison (celle de la duchesse) fut toujours remplie de la meilleure compagnie. C’était une attention qu’elle avait toujours eue toute sa vie et qui la garantit de la dégradation de ses galanteries.»
Richelieu, suivant sa tactique familière, délaissa bientôt Mme de Villeroy. Mais cette amoureuse passionnée n’eut de cesse que l’infidèle lui revînt. Il daigna y consentir, à la condition toutefois qu’elle lui livrerait la marquise d’Alincourt, dont la réputation de sagesse avait singulièrement stimulé l’audace du libertin. Mme de Villeroy s’y engagea; et certain jour que, se promenant avec sa belle-sœur dans les jardins de Versailles, elle vit fondre sur la proie offerte le comte de Riom et Richelieu, elle saisit les mains de Mme d’Alincourt; mais celle-ci se débattit si énergiquement, en appelant à l’aide, qu’on accourut à ses cris[137]. L’anecdote a été rapportée par plusieurs mémorialistes; mais Rulhière, bien qu’il raconte l’histoire d’un souper où Mme de Villeroy avait imposé la présence de Richelieu à sa belle-sœur, Rulhière nie qu’elle ait tenu les mains de Mme d’Alincourt: il imagine, par contre, un joli roman dans lequel la marquise, restée subitement seule avec Richelieu, finit par céder à l’irrésistible séducteur et «sortit pleine de trouble, de jalousie et de remords, pour aller chanter pouilles à Mme de Villeroy». Depuis, elle ne voulut revoir de sa vie son vainqueur. Mais l’aventure avait fait du bruit; et Richelieu ne demandait pas autre chose[138].
[137] _Correspondance_ de MADAME (édit. Jœglé), t. II, p. 359, 6 août 1722.--La Palatine appelle Riom, cet amant de la duchesse de Berry, «un ondin»--toujours l’imagination romantique de l’allemande.
[138] _Anecdotes_ de RULHIÈRE, p. 24.
Il avait, en outre, un compte à régler avec le duc d’Orléans. Il ne pouvait lui pardonner le mariage de Mlle de Valois et résolut de se venger du prince sur un terrain où il ne doutait pas qu’il n’eût toujours l’avantage. Il entreprit donc la conquête des maîtresses du Régent. Celui-ci, bien qu’il se plaignît volontiers de rencontrer sans cesse Richelieu sur ses pas, était de trop bonne composition en matière d’amour, pour chercher à se débarrasser, par la violence, d’un rival qui avait prudemment renoncé à s’occuper des affaires de l’État. Richelieu, sachant toutefois qu’il agacerait au possible son ennemi sans en éprouver le ressentiment, usa des mille ressources de son esprit inventif et astucieux, pour parvenir à ses fins. Un jour, il faisait donner, dans la maison d’Auteuil du chanteur Thévenard, une fête villageoise, en l’honneur de la Souris, une fille d’Opéra chère au duc d’Orléans; et, la nuit même, au milieu du bal, après le feu d’artifice, il enlevait la sémillante comédienne sur un phaéton qui filait à toutes brides sur Paris. Une autre fois, c’était Mme d’Averne[139], la maîtresse en titre du Régent, qui, sous prétexte de migraine, déclinait une invitation du prince, pour condamner sa porte et souper avec Richelieu. Actrices, bourgeoises et femmes de qualité, amies du chef de l’État, ne suffirent bientôt plus au grand seigneur vindicatif pour satisfaire sa rancune. Il s’attaqua, de nouveau, à la famille même du Régent, s’il faut ajouter foi aux chroniques contemporaines. Reçu dans l’intimité de la duchesse de Berry, aux soupers licencieux du Luxembourg, il aurait eu une passade avec cette fille du duc d’Orléans, qui n’en était plus, à vrai dire, à compter ses caprices: «Nous nous aimâmes vingt-quatre heures, par curiosité», disait-il[140]. Sa liaison avec une autre fille du Régent, cette névrosée qui fut abbesse de Chelles, n’aurait pas été, paraît-il, de plus longue durée. Mais en admettant que sa vantardise et son indiscrétion coutumières fussent d’accord avec la vérité, il n’aggravait que trop leur jactance par des propos qui étaient autant d’infâmes calomnies: «Le duc d’Orléans, prétendait-il, fermait les yeux sur les faiblesses de ses filles, content de les partager.»
[139] _Anecdotes_ de RULHIÈRE, p. 26.--MARAIS (_Journal_, t. II, p. 368) écrit à cette même date (1722) que Mme D’Averne ne craint pas de se montrer tous les jours à l’Opéra avec Richelieu.
[140] La duchesse de Berry «aima Richelieu pour son plaisir», disent les _Mémoires_ de MAUREPAS (t. II, p. 154).
Le duc de Bourbon était moins accommodant: il avait toujours l’appréhension de voir Richelieu entrer dans sa maison et n’épargnait pas au gentilhomme, plus ambitieux encore qu’amoureux, des algarades significatives. Le _Journal_ de Buvat en cite une dans ces termes:
6 mai 1721.
«M. le duc de Bourbon étant à Chantilly à la chasse avec plusieurs seigneurs, s’écarta d’eux avec M. le duc de Richelieu, qu’il obligea de mettre l’épée à la main en lui disant:
--«Richelieu, il y a longtemps que je t’en veux; c’est à cette heure qu’il faut m’en faire raison.»
«Le duc, étonné, lui dit:
--«Monseigneur, je sais le respect que je vous dois; ainsi je ne suis pas homme à me battre contre vous.»
«Mais, se voyant pressé du prince, il se mit en défense, de sorte qu’il le blessa de trois coups; puis, ayant crié au secours du prince, on le porta dans son lit où il fut pansé de ses blessures; et le lendemain, il avoua qu’il avait prié le duc de Richelieu de mettre l’épée à la main[141].»
[141] BUVAT: _Journal de la Régence_, t. II, p. 244.
La version du _Journal_ de Barbier est sensiblement la même. Le duc de Bourbon manifestait hautement son intention de tuer son adversaire. Richelieu se laissa piquer la main, estimant que ces quelques gouttelettes du sang suffiraient à l’animosité du prince. Mais celui-ci persistant dans ses intentions homicides, Richelieu, pour ne pas être le mauvais marchand de sa modération, blessa le duc de Bourbon au ventre. Et le bruit se répandit que le maître de Chantilly, déjà malade, venait de subir une rechute.
«Tout le monde dit aussi, ajoute le narrateur, que l’esprit de M. le Duc est un peu dérangé depuis quelques jours. Le changement n’est pas grand; car il en avait très peu auparavant et du mauvais[142].»
[142] BARBIER: _Journal_ (1857, 8 vol.), t. I, p. 128, mai 1721.
Et c’était cet homme-là qui, trois ans plus tard, après la mort du Régent, devait gouverner la France, autrement dit la pressurer, la piller, l’affamer avec la complicité de sa maîtresse, la marquise de Prie et d’autres flibustiers de même appétit!
Quant à Mlle de Charolais, elle avait déjà pris son parti d’une situation sans issue, d’autant que les infidélités, toujours renaissantes, de Richelieu l’autorisaient à lui rendre la pareille. Et elle ne s’en priva certes pas. C’était, nous le savons, une femme d’esprit: aussi aimait-elle à répéter qu’elle avait «voyagé de Richelieu à Melun et de Melun en Bavière» désignant ainsi, par des noms de ville ou de principauté, ceux des amants qu’elle s’était successivement donnés[143].
[143] MARAIS: _Journal_, t. II, p. 301.
Pour en finir avec la _Légende dorée_ qui s’est créée autour du _Don Juan_ du XVIIIe siècle, nous répéterons une fois de plus qu’il ne faut accepter qu’avec une extrême circonspection certaines anecdotes dont elle amuse la crédulité de ses admirateurs. Au souffle du raisonnement, ces jolies historiettes s’évanouissent comme les bulles de savon, aux reflets irisés, que la moindre brise réduit en impalpable poussière.
Prenons un exemple. Il s’agit des prétendues amours de Richelieu avec Mlle de Maupin, cette actrice-cavalière de l’Opéra, de si belle force à l’épée qu’elle mettait en fuite trois spadassins croisant le fer contre elle. Des nouvellistes contemporains ont raconté, et l’érudit M. Boysse après eux[144], que Richelieu avait quinze ans à peine quand il s’éprit de cette amazone. Or, pour en obtenir les faveurs, il lui manquait la forte somme. Mais, comme il était déjà décoré de l’Ordre du Saint-Esprit et qu’il en possédait l’insigne tout constellé de brillants, il s’empressa de le porter chez un prêteur sur gages; d’où ce couplet qui courut la Cour et la Ville:
[144] BOYSSE: _Les abonnés de l’Opéra_, 1881.
Judas vendit Jésus-Christ Et s’en pendit de rage. Richelieu, plus fin que lui, N’a mis que le Saint-Esprit En gage, en gage, en gage.
L’anecdote est piquante; malheureusement elle est invraisemblable. La Maupin (ses biographes sont là pour le dire[145]) entrait en religion dans le courant de l’année 1705 et mourait en 1707. Or, à ces deux époques, Richelieu-Fronsac avait neuf et onze ans. Et, si précoce qu’il fût, il n’est guère admissible qu’à cet âge il eût conquis tout à la fois l’ordre du Saint-Esprit et le cœur de Mlle de Maupin.
[145] LE TAINTURIER-FRADIN: _La Maupin_, 1904, pp. 283-287.
Et la meilleure preuve qu’il n’avait pas alors le «Cordon bleu», c’est qu’il n’en fut décoré que le 1er janvier 1728, «avec dispense», note le Maréchal de Villars. Autrement dit, quoiqu’il ne fût pas encore officiellement reçu, Richelieu était autorisé à porter les insignes de l’Ordre du Saint-Esprit: c’était la récompense, justement méritée, des services qu’il avait rendus à l’État, en qualité d’ambassadeur extraordinaire de France à la Cour de Vienne[146].
[146] VILLARS: _Mémoires_ (édit. de Vogüé), t. V, p. 114.
Bien mieux; en présence de certaines affirmations contradictoires, on pourrait lui contester un de ses plus beaux titres de gloire, si tant est qu’on doive donner ce nom au duel, resté classique, de Mmes de Nesle et de Polignac, courant, au bois de Boulogne, se disputer, le pistolet au poing, les faveurs de Richelieu. Toutes deux tirent à la fois. Mme de Nesle tombe sans connaissance. Et Mme de Polignac d’insulter sa rivale abattue. Celle-ci, par bonheur, n’était que très légèrement blessée. Quand elle sortit de son évanouissement, elle était toute fière d’avoir versé son sang pour Richelieu, «fils aîné de Vénus et de Mars».
Eh bien! un mémorialiste dépossède ce demi-dieu de son auréole au profit d’un Soubise.
--«C’est pour le marquis d’Alincourt, dit un autre chroniqueur, que Mmes de Nesle et de Polignac se mesurèrent en champ clos.»
Mais l’amour n’occupait pas toujours à lui seul le cœur de Richelieu. L’amitié y trouvait encore place; et nous notons d’autant plus volontiers le fait, que ce grand seigneur ne passa jamais pour une âme tendre et sensible. Égoïste et sec, comme tous les orgueilleux, il ne pensait qu’à lui, qu’à ses plaisirs, qu’à ses satisfactions d’amour-propre. De cette époque, cependant, date l’attention qu’il voulut bien accorder à Voltaire, attention dont une longue habitude fit une sorte d’affection. Mais, en même temps, il avait voué au duc de Melun une profonde amitié qu’attendait une cruelle épreuve. En effet, dans le courant de juillet 1724, pendant qu’il séjournait, avec Voltaire, à Forges, la station balnéaire à la mode, il apprit la mort tragique de M. de Melun, porté à terre d’un coup d’andouiller par un cerf furieux. Voltaire écrit que Richelieu s’en montra désespéré et dut interrompre sa saison d’eaux[147].
[147] VOLTAIRE: _Correspondance_. Lettres, en août 1724, à la Présidente de Bernières et à Thieriot.
Richelieu semble avoir suivi pendant quelques années la saison de Forges, bien que ce fût pour lui un «triste lieu». Dans une publication du baron Jérôme Pichon: _Vie de Charles Henry, Comte de Hoym, ambassadeur de Saxe-Pologne en France_ (Paris, 1880, 2 vol.) nous trouvons, au t. II, une lettre de Richelieu à ce diplomate, lettre datée de Paris, 6 août 1723, et rédigée en termes assez crus, où le duc, qui s’est rencontré, avec son correspondant, _à la Cardinale_, une des trois sources de Forges, lui annonce son départ, le lendemain 7 août, pour son château de Richelieu. Il lui donne en même temps des nouvelles, politiques et mondaines, de Paris.
CHAPITRE IX
_Le duc de Richelieu prend séance, comme pair, au Parlement.--Le duc de Bourbon l’envoie en ambassade à Vienne.--Fanfarinet: couplets satiriques.--Instructions du gouvernement français au nouveau diplomate.--Richelieu doit miner l’influence espagnole à Vienne.--Prompt départ de l’aventurier Ripperda.--Embarras financiers de Richelieu: son «entrée» à Vienne.--Son activité: ses succès plus ou moins discutés en matière de diplomatie galante._
Le 6 mars 1721, quatre mois après son élection à l’Académie Française, Richelieu siégeait, comme pair, au Parlement. Il éblouit l’Assemblée par son faste: il portait des vêtements de drap d’or dont l’aune revenait à 260 livres. «Il ressemblait à l’Amour[148]»; ce fut encore un jour de fête pour les dames. Mais, déjà, il ne lui suffisait plus d’en être l’oracle et l’idole; il aspirait à jouer, parmi les hommes, un des premiers rôles sur la scène politique: ambition que légitimaient son nom et son rang. Malheureusement, la prévention du Régent contre cet ancien conspirateur, si repenti qu’il fût, lui barrait la route. Néanmoins, il fut nommé gouverneur de Cognac en 1722; mais son esprit satirique, ayant commenté un peu trop vivement des «nouvelles de Cour», indisposa de nouveau contre lui le duc d’Orléans, qui lui fit défendre de paraître au sacre de Louis XV[149].
[148] MARAIS: _Journal_, t. II, 6 mars 1721.
[149] _Biographie universelle de_ MICHAUD. (Article Maréchal de Richelieu, par DUROZOIR.)--En effet, nous n’avons pas trouvé son nom parmi ceux des personnages que signalent les relations officielles.
Lorsque, après la mort du Régent, le duc de Bourbon fut appelé à le remplacer auprès du roi, on put croire un instant que sa rancune personnelle allait servir, avec usure, les «injures du duc d’Orléans». Il n’en fut rien: une femme avait passé. La marquise de Prie, qui s’était laissée prendre au charme de Richelieu, fit obtenir l’ambassade de Vienne, en mai 1724, à cet amant de passage. Celui-ci inaugurait ainsi sa nouvelle manière: à ses yeux, la femme doublait maintenant de valeur: elle n’était plus seulement une source de plaisir; elle devenait un instrument de crédit et de faveur.
Le choix de ce courtisan pour le plus élevé des postes diplomatiques, choix que ne justifiaient, chez son bénéficiaire, ni la science, ni l’expérience des affaires, causa bien des déceptions, partant bien des colères. Et, comme toujours, l’opinion publique se vengea par des épigrammes: elle appela Richelieu l’ambassadeur _Fanfarinet_[150]--sobriquet emprunté aux contes de fées et visant un homme «plus propre à l’amour qu’à la politique».
[150] MARAIS: _Journal_, t. II, mai 1724.
La malignité de ses contemporains devait le poursuivre jusqu’à l’heure de son départ pour Vienne. Soucieux de donner au duc de Bourbon et surtout à Mme de Prie une preuve de sa reconnaissance, il était allé, en personne, avec MM. de Brancas et de La Feuillade au Parlement, où se jugeait, pour la plus grande joie de la favorite, le procès du secrétaire d’État Le Blanc, injustement accusé de péculat. Mais, devant la réprobation générale, ces gentilshommes cessèrent d’assister aux séances[151]: ce qui n’empêcha pas Richelieu de recevoir ce nouveau brocard:
[151] Maréchal de VILLARS: _Mémoires_ (édit. Marquis de Vogüé), t. IV, p. 304.--LEMONTEY: _Histoire de la Régence_, t. II, p. 208.
Vignerot, le grand-père, Était ménétrier. Celui-ci dégénère, Étant de tout métier, Étourdi politique, Galant ambassadeur, D’Arouet protecteur[152].
[152] MAUREPAS: _Mémoires_ (4 vol., 1792), t. II, p. 44. Ces _Mémoires_ sortent de l’officine de Soulavie; mais il est établi qu’ils ont été composés presque uniquement avec des pièces officielles.
En effet, Richelieu avait proposé à Voltaire (Arouet) de l’accompagner à Vienne, sans doute comme secrétaire intime; mais le poète avait eu la sagesse de décliner cet honneur.
L’événement devait donner tort au couplet satirique. L’apprenti diplomate fut assurément «galant ambassadeur», mais il ne fut pas «étourdi politique». Il accomplit sa mission avec beaucoup de tact, de souplesse et de dignité. Il fit grande figure; et la France lui dut de notables avantages. Il réparait ainsi les fautes du complice d’Alberoni.
Les instructions qu’avait reçues Richelieu avant son départ et que le duc de Bourbon avait dictées au marquis de Chavigny comportaient entr’autres recommandations:
«L’ambassadeur de Sa Majesté devra traiter le baron de Ripperda (ambassadeur extraordinaire d’Espagne) avec toutes sortes de politesses et d’égards, de manière qu’il puisse paraître qu’on n’a aucun mécontentement de ce qui se passe aujourd’hui... Il devra employer toutes sortes de moyens pour savoir s’il n’a pas été signé de traité secret entre l’Autriche et l’Espagne... Il devra s’entendre en toutes ses démarches avec l’ambassadeur de Sa Majesté Britannique et agir en toutes choses de concert avec lui.»
Quoique petit-fils de Louis XIV, le roi d’Espagne, Philippe V, avait répudié complètement sa première patrie, la France. L’avortement de la conspiration de Cellamare, le retour à Madrid de l’Infante que son père considérait déjà comme la femme de Louis XV, avaient mis le comble à l’exaspération d’un monarque, dont le cerveau, depuis longtemps débilité, avait subi les atteintes de la folie. Aussi, par esprit de rancune, Philippe V envoyait-il à Vienne, pour y conclure un traité, plutôt hostile à la France, un diplomate de fortune, le baron de Ripperda, jadis colonel au service de la Hollande et naguère créature du cardinal Alberoni. A peine débarqué, ce bravache avait promis à l’empereur Charles VI la «restitution» de l’Alsace, des Trois Evêchés, de la Bourgogne et de la Flandre. Le pacte signé, le 30 avril 1725, entre l’Autriche et l’Espagne, témoignait de visées moins ambitieuses, qui suffisaient à mettre en repos l’âme inquiète de l’empereur Charles VI[153]. Car ce prince était, lui aussi, un mélancolique, d’humeur chagrine et de nature dévote, qui n’avait qu’une préoccupation, assurer à ses filles et surtout à Marie-Thérèse, la succession impériale. Or Philippe V reconnaissait ce droit conféré à l’archiduchesse par la _Pragmatique Sanction_. Au mépris des intérêts maritimes de l’Angleterre, de la France et de la Hollande, il ouvrait à l’Autriche les ports des Pays-Bas et ratifiait la concession faite par l’Empereur, le 19 octobre 1722, à une Compagnie commerciale d’un établissement à Ostende. Il ne recevait, à titre de réciprocité, que d’assez maigres compensations. Charles VI lui laissait espérer la reprise de Minorque et de Gibraltar.