Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 7
J’épouse un des plus petits princes, Maître de très petits États, Quatre desquels ne vaudraient pas Une de nos moindres provinces. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nul jeu; finance très petite. Quelle différence, grand Dieu, Entre ce pauvre et triste lieu, Et le _riche lieu_ que je quitte[110]!
[110] _Mélanges historiques, politiques et satiriques_ (De Boisjourdain), 1807. 3 vol. in-8º, t. I, p. 379.--_Mémoires_ de MAUREPAS (1792, 4 vol.), t. IV, p. 77. Et cet ennemi irréconciliable de Richelieu ajoutait que, par la suite, la duchesse de Modène avait été «l’instrument de l’ambition du Maréchal en faisant déclarer son mari pour la France contre l’Autriche» qui d’ailleurs lui avait confisqué ses États.
Une autre anecdote voulait que Madame, l’implacable ennemie de Richelieu, «qui avait retiré chez elle Mlle de Valois», se fût offusquée de l’impertinence avec laquelle il affichait sa bonne fortune, depuis sa mise en liberté due aux instances amoureuses de la fille du Régent. Aussi lui avait-elle «fait dire que s’il tenait à la vie, il eût à s’éloigner des lieux où elle était[111]».
[111] _Mélanges de Boisjourdain_ et autres pièces satiriques sur la duchesse de Modène, t. I, pp. 379-391.
Rien n’est plus faux que ce racontar. La Palatine, bien qu’elle eût souhaité voir Richelieu accroché à la potence, n’eût pas été femme à l’y envoyer. Et d’abord elle se défendait de prendre sa petite-fille sous sa garde; puis, si elle avait adressé au «gnome», d’aussi terribles menaces, on en trouverait trace dans sa correspondance. Or, à consulter celle-ci, depuis que Richelieu est sorti de la Bastille, il semble que sa liaison avec Mlle de Valois n’ait jamais existé. C’est Mlle de Charolais seule qui porte toutes les responsabilités.
«Le Régent est trop bon[112], écrit la Palatine, pour ce petit duc de Richelieu, qu’il a remis en liberté, parce qu’il le persuada qu’il a tout voulu lui révéler.
[112] Le Régent avait fini par répondre aux ministres qui blâmaient la mise en liberté de Richelieu: «J’ai fait grâce à ce jeune homme, parce que j’ai vu dans sa conduite la folie de son âge plutôt qu’un crime réfléchi.»--«Richelieu a tout avoué sans se faire prier, écrit, le 2 avril 1719, Caumartin de Boissy à la marquise de Balleroy. La seule excuse est que le Régent qui est naturellement bon, le regarde comme un fol et aime mieux donner un exemple de clémence que de justice.»
«Sa maîtresse, Mlle de Charolais, n’a eu de cesse que le Régent lui accordât sa liberté: quelle horreur qu’une princesse du sang aille se déclarer devant l’univers entier amoureuse comme une chatte et d’un individu inférieur comme rang, infidèle, car il a une demi-douzaine de maîtresses! Quand on le lui dit: Bah! répond-elle, c’est pour me les sacrifier; et il me raconte tout ce qui se passe entre eux.»
Madame ne peut comprendre une telle inconscience. Si elle était superstitieuse, elle croirait que Richelieu «a des secrets». Toutes les femmes courent après lui; et cependant il est indiscret et bavard: n’a-t-il pas eu l’effronterie de déclarer que, si une impératrice, belle comme un ange, lui accordait ses faveurs, à condition qu’il n’en dise rien, il préférerait les refuser? Il est poltron, vain, impertinent: «C’est là l’oriflamme de la plupart des femmes. Elles lui sacrifient tout leur honneur, tout leur bonheur[113].»
[113] _Correspondance de Madame_ (édition Jœglé), 1er octobre 1719.
Cette dernière phrase, après tant d’injures ou de puérilités, est encore le jugement le plus sûr, le plus vrai, le plus profondément douloureux qu’ait jamais porté la Palatine sur le sort néfaste réservé par le duc de Richelieu aux femmes assez malheureuses pour l’aimer en toute sincérité.
CHAPITRE VII
_Exil de Richelieu dans son château du Poitou.--Son séjour passager à Conflans et à Saint-Germain: diversions parisiennes.--Sa retraite à Richelieu lui permettra de rétablir ses affaires.--Il y donne l’hospitalité à Voltaire.--Il obtient la grâce de revenir à Paris, puis à la Cour.--Faux bruit de son mariage avec Mlle de Charolais.--Son prétendu voyage, en colporteur, à la Cour de Modène.--Galerie monastique de Richelieu.--Il succède, comme académicien, au marquis de Dangeau; son discours; incidents de sa réception._
Richelieu venait de recevoir une rude leçon; mais on a vu qu’elle n’avait guère servi à le rendre plus circonspect. Cependant, il ne sortait pas tout à fait indemne de l’aventure.
Un ordre du roi, contre-signé par le Régent, l’exilait, à bref délai, dans son domaine de Richelieu. C’était une application du système de «la relégation» à l’intérieur (on lui donnait d’ailleurs ce nom), système commun à la plupart des détenus, quand ils étaient mis en liberté.
Avant de partir pour «le lieu de son exil» (encore un terme du temps), le duc avait suivi son oncle par alliance, le cardinal de Noailles, à Conflans, dans la somptueuse demeure des archevêques de Paris. C’était l’indication qu’avait donnée le Régent à Mlle de Charolais, qui lui avait fait demander «en secret» l’autorisation de se rencontrer avec son amant, avant qu’il ne quittât définitivement Paris. Elle avait su depuis qu’il était à Saint-Germain: elle s’était empressée d’y courir[114].
[114] _Correspondance_ de MADAME (édition Brunet), t. II, p. 151, 2 septembre 1719.
En effet, Conflans était trop voisin de la grande ville, pour que Richelieu ne fût pas tenté, dès que le vénérable prélat était endormi, de lui fausser compagnie et d’aller rejoindre ses belles amies, qui l’attendaient impatiemment sous les lambris parfumés de leurs boudoirs parisiens. Aussi le Régent avait-il transféré le lieu d’internement provisoire de ce pécheur endurci, de Conflans à Saint-Germain[115], d’où Richelieu ne pouvait s’évader la nuit, surveillé qu’il était... ou qu’il devait l’être, par l’agent Dulibois. Mais l’interné grisait son gardien et prenait aussitôt la clef des champs.
[115] Dangeau atténue la rigueur de la mesure par cette note qui annoncerait plutôt une diminution de la peine: «Il n’ira pas à Richelieu, mais à Saint-Germain, où il a une maison» (_Journal_, 11 septembre).
Il était temps néanmoins qu’il mît un terme à ses escapades nocturnes; l’ordre était formel et le Régent avait de trop bonnes raisons pour en laisser différer plus longtemps l’exécution. Richelieu parut donc se résigner et fit ouvertement ses préparatifs de départ[116].
[116] L’avant-veille de sa mise en liberté, Richelieu, avisé de son ordre de relégation, avait déjà commencé ses préparatifs pour son voyage en Touraine: «Il y avait envoyé des gens pour le meubler» (son château) (_Journal_ de DANGEAU, t. XVIII, 28 août); mais ses frasques à Saint-Germain durent faire changer d’avis le Régent, car Buvat, qui avait noté (_Journal_, p. 426) la commutation de peine, annonce en octobre (p. 430) que Richelieu ira définitivement en Poitou; (sous l’ancien régime la ville de Richelieu dépendait de la province de Poitou: elle appartient aujourd’hui au département d’Indre-et-Loire, elle est donc en Touraine.)
Aussi bien cette retraite s’imposait. Il était urgent que le duc, entraîné dans des dépenses excessives par ses goûts fastueux et par les folies de sa vie de plaisir, apportât un peu d’ordre à la gestion de ses affaires, dans l’atmosphère, moins agitée, d’une résidence provinciale.
Assurément, il avait eu un geste plein de noblesse, quand il avait signé la reconnaissance des dettes paternelles. Mais, lui-même, par ostentation ou par intérêt, était un magnifique, qui dépensait trop souvent sans calculer. La levée des scellés, apposés, lors de sa récente arrestation, par le lieutenant de police Machault d’Arnouville, avait permis de constater ces prodigalités intempestives. Richelieu, en vue de la campagne qu’il méditait pour le roi d’Espagne, avait commandé l’achat de «quatre-vingts chevaux de main» avec housses et couvertures de luxe, cent mulets et nombre de chariots. Ses revenus personnels, évalués à trois cent mille livres de rente, ne pouvaient suffire à de si lourdes dépenses: d’abord, il en avait abandonné deux cent soixante mille aux créanciers de la succession; puis sa fâcheuse équipée l’avait obligé à céder momentanément son régiment à Du Rys, qui en était le lieutenant. Aussi, pour s’assurer des ressources avait-il dû se défaire de sa terre de Ruel[117]. Il l’avait cédée, moyennant 42.000 écus, à la maison royale de Saint-Cyr, en se réservant la coupe et l’exploitation des arbres à haute futaie, estimés 150.000 livres. Enfin, d’après Dangeau, «la grande duchesse» (de Toscane), avait «acheté à vie» au duc de Richelieu, son hôtel de la Place Royale[118]: elle lui en avait donné 80.000 livres et lui avait laissé, en outre, la jouissance, pendant deux ans, de la maison qu’elle avait louée également Place Royale.
[117] BUVAT: _Journal de la Régence_, t. I, p. 430.--_Arch. Nation._, Y{48} fº 133 et suiv. _Contrat de vente des fiefs et bâtiments du Val de Ruel_, par Sandré, avocat au Parlement, comme «tuteur» et «à la charge de l’avis des Seigneurs parents dudit duc de Richelieu», avec «promesse de ratification de celui-ci dès qu’il sera majeur». Cette vente était au profit des créanciers du Cardinal, probablement parce que son arrière-petit-neveu ne pouvait plus en payer les rentes. La vente était faite devant lui «demeurant d’ordinaire à la Place Royale», mais «alors dans son hôtel de Saint-Germain-en-Laye».--Ce domaine du Val Ruel était considérable; mais il ne faut pas le confondre avec la «Seigneurie» de Ruel, son château, demeure favorite du Cardinal, et ses fameux jardins, le tout appartenant à la branche Du Plessis Vignerot d’Aiguillon qui en était encore possesseur sous le Directoire.
[118] Ce dut être une vente simulée ou à réméré; car nous retrouvons, treize ans après, Richelieu propriétaire de l’hôtel de la Place Royale.
Le séjour de Richelieu était donc devenu pour le gentilhomme endetté une nécessité budgétaire--nécessité au surplus fort agréable; car le château était une pure merveille; et le Cardinal, qui l’avait relevé de ses ruines, dans une ville créée par lui, comme pour être le satellite de cet astre grandiose, l’avait doté d’un domaine considérable.
Voltaire, qui voyageait alors de château en château, venait précisément de s’arrêter à Richelieu, trop heureux d’y commencer auprès du propriétaire ce service d’adulation qu’il devait continuer jusqu’à la fin de ses jours. Il ne tarissait pas en éloges sur l’œuvre du ministre de Louis XIII: «Je suis actuellement, écrit-il à Thieriot, dans le plus beau château de France. Il n’y a point de prince en Europe qui ait de si belles statues antiques et en si grand nombre. Tout se ressent ici de la grandeur du cardinal de Richelieu. La ville est bâtie comme la Place Royale. Le château est immense; mais ce qui m’en plaît davantage, c’est M. le duc de Richelieu que j’aime avec une tendresse infinie[119].»
[119] VOLTAIRE: _Correspondance générale._ Lettre du 25..... 1720.
Que les destins sont changeants! Ce château que La Fontaine, lui aussi, avait tant célébré dans ses lettres à sa femme, n’existe plus aujourd’hui qu’à l’état de souvenir; et la ville, que le bonhomme avait condamnée à une fin prochaine, est encore debout, tout en ayant à peu près conservé le caractère architectural que lui avait imposé son fondateur[120].
[120] Cependant les Jumilhac, qui ont pu, en raison de leur parenté, être substitués aux noms, titres et biens de Richelieu, se sont donné pour mission de réédifier le château avec ses dépendances: cette noble tâche se poursuit à l’heure présente (1914). Dans un livre de belle allure (_En flânant_, 1913), M. André Hallays a publié une intéressante monographie sur la ville et le château de Richelieu.
Mais il ne semble pas que Richelieu ait été fort pressé d’aller se confiner dans «le plus beau château de France». Souple, gracieux, insinuant, il fit jouer toutes ses influences pour obtenir de nouveaux délais. Le Régent, chez qui la rancune n’était pas tenace, se laissait facilement attendrir. Au commencement de décembre, le solliciteur eut la permission de venir à Paris, mais avec l’interdiction de se présenter devant le duc d’Orléans et le roi[121]. Cette double faveur lui était rendue quelques jours après; il avait ainsi recouvré sa pleine et entière liberté[122].
[121] _Journal_ de DANGEAU, p. 178 (9 décembre).
[122] _Ibid._, p. 184 (15 décembre).
Il put donc assister, comme le raconte Rulhière, au mariage de Mlle de Valois; et il dut également profiter de son retour définitif à Paris, pour remédier au délabrement de sa fortune, mais autrement qu’il ne l’eût fait en son château du Poitou. Le «système» de Law bouleversait alors l’économie financière de la France, et l’agiotage qu’il favorisait déséquilibrait les cerveaux les mieux organisés. Richelieu qui, nous le savons, était un joueur effréné, vit dans ces alternances de hausse et de baisse une occasion inespérée de se remettre à flot. Il spécula sans relâche et réussit, à l’exemple d’ailleurs d’autres grands seigneurs et même de princes de la maison de Bourbon[123]. L’un d’eux, qui suivait de près ces opérations, rencontre, un jour, Richelieu au foyer de la Comédie et l’interpelle:
[123] CAPEFIGUE: _Le Maréchal de Richelieu_ (1857, p. 47): «les pamphlets du temps le placent dans l’armée des agioteurs.»
--«Gagnez-vous beaucoup à tous ces papiers?
RICHELIEU: «Pas encore; mais il y a apparence que nous y gagnerons par la suite.
LE PRINCE: «Voilà bien le discours d’un homme qui a été trois fois à la Bastille.
RICHELIEU: «Et vous, Monseigneur, qui n’y avez pas été encore, qu’en pensez-vous[124]?»
[124] _Journal_, _Mémoires_, etc., de MARAIS (1863), t. I, p. 269.
Ce dialogue prouve, de reste, l’extrême prudence d’un «homme» qui tenait à ne pas divulguer ses bénéfices de joueur et surtout à ne pas retourner une quatrième fois à la Bastille. Mais, ce qui paraîtra incroyable, c’est que ce même «homme» si fat, si indiscret, si... indélicat--pour atténuer un terme d’argot moderne--avec les femmes, évitait maintenant de trop afficher ses bonnes fortunes.
Ce sont les nouvellistes, toujours à l’affût des échos mondains ou des petits scandales du jour, qui colportent, quand ils ne les inventent pas, les anecdotes galantes de Richelieu.
«On prétend, dit le _Journal_ de Marais, en juillet, que Mlle de Charolais a épousé le duc dans la chapelle de Vincennes, après avoir adressé les sommations d’usage à Mme la Princesse, sa grand-mère.» Quelques jours après, le mariage est confirmé. Et, dans un salon, un fils de Saint-Simon ne va-t-il pas s’écrier étourdiment: «La voilà bien malheureuse d’avoir épousé un duc et un pair! Mlle de Valois ne vient-elle pas d’épouser un gentilhomme de campagne?»
Le manuscrit[125], que nous avons déjà cité, de la Bibliothèque de la Ville de Paris, affirme, lui aussi, la consécration du mariage, en l’enjolivant de détails non moins suspects--pour ne pas dire absolument faux--que les faits qui l’ont précédée. Le duc de Bourbon, persistant dans ses intentions premières, aurait menacé Richelieu de volées de bois vert et de coups d’épée, s’il continuait à fréquenter sa sœur. Le destinataire n’en avait pris nul souci. Il avait même recueilli Mlle de Charolais, grosse de trois mois et l’aurait épousée dans un village à une demi-lieue de Paris, sans autre témoin qu’une vieille femme de chambre. Le duc de Bourbon eut beau jeter feu et flammes: sa colère était impuissante, Mlle de Charolais ayant dépassé vingt-cinq ans, l’âge de la majorité légale. Il se vit donc forcé de reconnaître Richelieu pour beau-frère. Il y consentit, mais à la condition que sa sœur continuerait à porter son nom de fille et que son mariage ne serait déclaré qu’après sa mort[126].
[125] _Bibliothèque de la Ville de Paris._ Manuscrit 6691.
[126] MARAIS (_Journal_, 1863, t. I, p. 326) prête ce mot au duc de Bourbon morigénant sa sœur: «Encore, si vous épousiez un gentilhomme!»--Et Marais part de là pour établir en deux longues pages que, si des princesses de la maison de Bourbon (et il les cite) épousèrent des gens de qualité, «la noblesse des Vignerot est équivoque».
Est-il plus absurde roman? Quel prêtre aurait osé bénir, quatorze ans plus tard, l’union d’un bigame avec Mlle de Guise, Mlle de Charolais étant toujours vivante?
Au reste, si celle-ci eût été réellement la femme légitime de Richelieu, lui eût-elle écrit, à cette même date (juillet-août 1720), la lettre suivante, dont M. de Lescure garantit l’authenticité? Elle répugne à l’idée que Richelieu va se marier (sans doute quelque projet en l’air) et elle ajoute:
... «Je vous prie de me mander si vos cheveux sont assez longs pour faire un bracelet, et de les faire croître s’ils ne le sont pas. Je me jette dans la galanterie. Je vais faire faire des chiffres de diamant pour orner ce bracelet. Je voudrais que ce fût le vôtre et le mien; mais des _R_ et des _C_ seraient trop clairs. On me les ferait brûler au bras par la main du bourreau; et je ne me sens pas encore le goût du martyre, ni la fermeté de saint Laurent. Ainsi, cherchez-moi dans vos noms de baptême quelque lettre qui soit à couvert de l’insulte.»
Cet échange de jolis cadeaux qui rappelle le temps et les coutumes de la chevalerie, est plus admissible que l’extraordinaire voyage de Richelieu en Italie, sur le désir de Mlle de Valois, devenue duchesse de Modène. Faur raconte, avec quel luxe de détails, cette randonnée ultramontaine, où l’on voit l’amoureux seigneur, travesti en porte-balle, pénétrer dans le palais ducal pour tomber aux pieds de sa belle maîtresse et lui offrir tout à la fois ses livres et son cœur[127].
[127] Les _Mémoires secrets_ de DUCLOS, publiés pour la première fois, en 1791, disent (tome II, p. 383) que Richelieu, lors de son voyage en Italie, n’osa pas approcher de Modène.
Certes, ces déguisements, auxquels excellait Richelieu, sont bien dans la note du temps; mais d’autres «galanteries»--pour nous servir de l’expression louis-quatorzième de Mlle de Charolais--amusaient alors le raffiné libertin qu’était Richelieu. Et ces «galanteries» ne sont pas les rêves d’un cerveau romanesque: elles appartiennent à l’histoire de l’art et des mœurs au XVIIIe siècle.
La Palatine, quand elle rend compte, le 31 mars 1719, de l’arrestation du «gnome», dit qu’il a fait peindre toutes ses maîtresses revêtues des costumes des divers ordres religieux, Mlle de Charolais en récollette et «parfaitement ressemblante», les Maréchales de Villars et d’Estrées en habit de capucines.
De son côté, M. Sensier, dans ses notes et commentaires sur le journal de Rosalba Carriera, l’illustre peintre du commencement du XVIIIe siècle[128], ajoute que Mme de Parabère en carmélite, Mme de Villeroy en récollette et Mlle de Charolais en capucine, figuraient dans cette galerie monastique, qu’avait imaginée Richelieu pour commémorer, par un voluptueux sacrilège, les charmes voilés de ses nobles maîtresses.
[128] _Journal de Rosalba Carriera_, 1865, pp. 348-349.
Or, à cette époque, s’il faut en croire la chronique scandaleuse, des grands seigneurs organisèrent des fêtes orgiaques, où, déguisés en moines de différents ordres, ils menaient le bal avec des filles d’opéra, travesties en nonnes de toutes communautés. L’archevêque de Paris, averti d’un tel scandale, porta plainte au lieutenant de police, qui menaça ces religieuses de contrebande de les jeter à l’Hôpital, tondues et en «robe de pénitence» pour tout de bon, le jour où elles recommenceraient leur mascarade. Et l’on peut se demander si celle-ci ne donna pas l’idée de sa galerie monastique à Richelieu, ou ne fut, au contraire, qu’une mise en scène, très élargie, de l’idée libertine du jeune duc.
En tout cas, qu’est devenue cette collection qui serait aujourd’hui d’un prix inestimable? Vainement nous en avons cherché la trace dans le catalogue de la vente Richelieu qui fut publié trois mois après la mort du Maréchal. La description des tableaux, dessins, estampes, etc... est, dans certaines parties, donnée en termes si vagues, qu’il serait bien difficile d’en déduire telle ou telle identification.
Peut-être cette collection avait-elle été saisie, détruite ou dispersée, lorsque Richelieu avait été conduit pour la troisième fois à la Bastille. Ce qui paraît hors de doute, c’est que le seul portrait qu’on en connaisse est celui de Mlle de Charolais en récollette, actuellement au Musée de Versailles. La princesse est représentée portant une besace, et dans une attitude mélancolique, près d’un monument offrant une lointaine ressemblance avec la Bastille. Voltaire avait accompagné ce portrait du quatrain célèbre:
Frère Ange de Charolois Dis nous par quelle aventure Le cordon de Saint-François Sert à Vénus de ceinture.
Cette œuvre n’est certainement pas de la Rosalba; car si l’artiste vint en France dans le courant de l’année 1719--date probable du portrait dont l’auteur anonyme est resté inconnu--elle ne travailla qu’en 1720-1721 pour Mlle de Charolais. Son journal, d’ailleurs, en fait foi. Capefigue, dans sa Biographie-Panégyrique de Richelieu, prétend que le tableau de Versailles est de Rigaud, ce qui n’est guère admissible.
Ces questions de date, dont se préoccupaient fort peu nos pères, ne laissent pas cependant que de devenir irritantes pour l’historien soucieux de fixer exactement le jour ou l’année des événements qui constituent la trame de son sujet. Ainsi le portrait de «Récollette» ou «Cordelière», signalé par Madame dans sa lettre du 31 mars 1719 (la Palatine, elle au moins, ne les oublie pas les dates), peut très bien avoir été exécuté en 1718, et même en 1717, époque à laquelle commença la liaison de Richelieu avec Mlle de Charolais.
On n’est pas mieux renseigné sur le séjour dans le château du Poitou, signalé par la lettre de Voltaire à Thieriot. La date qu’en donne le poète (le samedi 25..... 1720) est tellement imprécise qu’elle laisse le champ ouvert à toutes les hypothèses. Risquons la nôtre. Il est vraisemblable qu’en raison d’habitudes seigneuriales ayant aujourd’hui encore force de loi, le duc reprit la vie de château dans les premiers jours de l’automne de 1720[129]. Or, le marquis de Dangeau, l’historiographe, doyen de l’Académie française, mourut le 9 septembre de cette même année[130]. Nul autre qu’un courtisan qualifié ne pouvait le remplacer dignement et lequel était mieux désigné pour un tel office que ce grand seigneur, arrière-petit-neveu du fondateur de l’Académie, si poli, si aimable, si séduisant, type accompli de l’honnête homme? Richelieu dut vraisemblablement être pressenti à cet égard par quelques-uns de ses futurs collègues; et il n’est pas improbable que son hôte, Voltaire, alors fort occupé à terminer son ennuyeux poème de la Henriade, ait été consulté par le châtelain sur l’opportunité de son entrée à l’Académie et du langage qu’il y pourrait tenir. Toujours est-il que Richelieu s’y présenta et qu’il y fut élu à l’unanimité, le 14 novembre, avec l’abbé de Roquette de burlesque mémoire[131].
[129] Marais dit, dans son _Journal_, que Richelieu alla rejoindre, au mois d’août, son régiment dans la ville d’Oloron en Béarn.
[130] _Mercure de France_, de septembre 1720.
[131] _Ibid._, de novembre 1720.