Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 5

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Et dans les _Diversités et les qualités des Vins de la Cour_ (1718): «du duc de Richelieu: _Vin du Commun_ (est-ce une allusion à Mme Michelin?). _Mélanges historiques, politiques et satiriques_ (de Boisjourdain), 1807, 3 v. in-8º, t. I, pp. 281 et 297.

Mais l’amour aveugle de Mlle de Charolais, résistant déjà aux objurgations et aux menaces familiales, dédaignait les sarcasmes de l’opinion publique qui enveloppait dans la même réprobation la maîtresse et l’amant.

Une autre chanson, pareillement datée de 1716, était plus explicite encore:

Que dira-t-on de Charolois Et de son humeur sombre? Qu’elle est entêtée d’un minois Haï de tout le monde, Aussi fier qu’il est poltron, La faridondaine, la faridondon. Aussi chacun le traite ici A la façon de barbari Mon ami[66].

[66] Chansonnier MAUREPAS (édit. Gay, 6 vol.), t. III, p. 184.

L’incarcération de Richelieu avait, en effet, exaspéré les ardeurs passionnées de la princesse et développé chez elle des sentiments qui, si la légende dit vrai, n’auraient pas manqué d’une certaine grandeur. Bravant le courroux maternel, dont le moindre effet eût été de la reléguer au fond d’un couvent, Mlle de Charolais, accompagnée de sa sœur, la princesse de Conti, n’aurait pas craint de pénétrer dans l’intérieur de la Bastille, pour aller consoler Richelieu. Mais le récit de cette visite se corse de détails tellement romanesques que l’Histoire hésite à le tenir pour vrai.

CHAPITRE V

_Visées amoureuses de Richelieu.--Mlle de Valois, fille du Régent.--A la table de jeu.--Travestissements de Richelieu pour pénétrer chez Mlle de Valois.--La porte secrète et l’armoire aux confitures.--Ce que pense la grand-mère, duchesse douairière d’Orléans, de la «coqueluche» de la Cour.--Une aventure galante de Richelieu.--Le «petit crapaud»._

Les ambitions amoureuses de Richelieu visaient plus haut encore que la maison de Condé: elles aspiraient à la conquête d’une petite-nièce du feu roi. Mais l’entreprise devait coûter autrement cher à ce génie aventureux que la possession de Mlle de Charolais.

Richelieu avait, de longue date, jeté ses vues sur le cœur de Mlle de Valois, une des filles du Régent. Il en avait commencé le siège, alors qu’il était dans les meilleurs termes avec la sœur du duc de Bourbon. Et il semble que, depuis, il ait pris à tâche de mettre en concurrence les deux rivales et trouvé un malin plaisir à surexciter leur haine réciproque.

Mlle de Charolais, un peu plus âgée que son amant, était une des merveilles de la Cour. Ses yeux étaient si beaux, dit un contemporain, qu’ils perçaient sous le masque[67]. Elle était d’humeur galante et d’esprit caustique. Richelieu n’était pas son premier vainqueur.

[67] _Mémoires de Besenval_ (1805, t. I, p. 105), d’après Mme de Ségur, amie et contemporaine des deux princesses.

Mlle de Valois, au moment où celui-ci l’entoura d’attentions discrètes, quoique continues, avait six ans de moins que Mlle de Charolais, mais elle n’en avait ni l’éclat, ni la verve. A cette époque, la duchesse douairière d’Orléans, veuve de Monsieur, frère de Louis XIV, traçait de Mlle de Valois, sa petite-fille, un portrait assez piquant, dans une de ces lettres, dont la lourdeur et la grossièreté, le parti-pris et le dénigrement systématiques gâtent trop souvent les tableaux pittoresques et la curieuse documentation:

«Lorsqu’elle était encore toute jeune, écrit de sa petite-fille la Palatine (on donne encore ce nom à cette princesse d’origine bavaroise), j’avais l’espoir qu’elle serait fort belle; mais j’ai été bien déçue: il lui est venu un grand nez aquilin qui a tout gâté: elle avait auparavant le plus joli petit nez du monde[68].»

[68] _Correspondance de la duchesse d’Orléans_ (édition Brunet), t. I, p. 173. Mardi 18 juillet 1715.--Trois ans après (lettre du 6 octobre 1718), ce même portrait tourne à la caricature:

«Mlle de Valois est brune, elle a de fort beaux yeux, mais son nez est vilain et trop gros... Selon moi, elle n’est pas belle; il y a pourtant des jours où elle n’est pas laide, car elle a de belles couleurs et une belle peau; lorsqu’elle rit, une grande dent qu’elle a à la mâchoire d’en haut fait un vilain effet. Sa taille est courte et laide; sa tête enfoncée dans les épaules; et ce qu’elle a de pire, à mon avis, c’est la mauvaise grâce qu’elle met en tout ce qu’elle fait; elle va comme une femme de 80 ans.»

Peu indulgente, cette grand’mère qui, elle, était un miracle de laideur!--Il est vrai que, le 17 mars 1717, elle écrivait: «Mlle de Valois ne se soucie pas de moi et ne peut me souffrir», et le 31 mars 1718: «Elle est fausse, menteuse et horriblement coquette.»

Des physiologistes, que nous croyons surtout des fantaisistes, ont prétendu que les gens affligés d’un développement nasal excessif étaient de complexion amoureuse non moins prononcée.

L’exemple de Mlle de Valois semblerait cependant justifier cette assertion. La liaison de la fille du Régent avec Richelieu, liaison qui devait être encore plus mouvementée que celle de Mlle de Charolais, débuta par un de ces jeux entre voisins, dont le dessous d’une table dissimule d’ordinaire les pratiques innocentes. Pendant des parties de _bassette_ ou de _hocca_, les pieds de Richelieu cherchaient et interrogeaient ceux de Mlle de Valois qui leur répondaient par une pression des plus douces. Mais, un beau soir, les pieds de Mlle de Charolais intervinrent à leur tour dans cette muette conversation. Et ce fut le commencement des hostilités qui éclatèrent bientôt entre les deux princesses, jalouses l’une de l’autre et convaincues, chacune, de la trahison de leur adorateur.

Si Mlle de Charolais, malgré son humeur indépendante, était tenue de près par une mère que sa coquetterie rendait dure et méfiante, Mlle de Valois était plutôt abandonnée à elle-même par la sienne, fille légitimée, elle aussi, du Grand Roi. La duchesse d’Orléans (et sa belle-mère le lui reproche assez dans sa Correspondance) était une nature essentiellement indolente; elle ne s’occupa jamais de ses six filles; la pleine satisfaction de son incommensurable orgueil était son unique souci. Mlle de Valois avait pour gouvernante, une demoiselle Desroches, que Besenval appelle un «Argus suranné», et qui, en effet, n’y voyait plus clair. Richelieu profita d’une surveillance aussi défectueuse pour entretenir des intelligences dans la place et pour y pénétrer sous les travestissements les plus divers. Faublas n’a jamais été qu’un très pâle copiste de ce Protée de l’amour. En attendant l’heure du berger, Richelieu faisait sa cour, déguisé tantôt en «esclave», tantôt en «courtaud de boutique», tantôt encore en «galérien demandant son pain». Guettant la princesse sur l’escalier du Palais Royal, il s’approchait d’elle, quand elle sortait pour la promenade, et lui remettait un placet qui n’était qu’une déclaration d’amour. Elle avoua, depuis, qu’elle ressentit alors une «agitation extraordinaire», malgré «l’insolence» du procédé[69].

[69] RULHIÈRE: _Anecdotes sur le Maréchal de Richelieu_ (édition Asse), 1890.--BESENVAL: _Mémoires_ (édition Baudouin, 1821, 2 vol.), t. I, pp. 106 et suiv.

Ce fut ainsi que Richelieu, travesti, paraît-il, en soubrette, finit par arriver jusqu’à la chambre de Mlle de Valois, qui le reconnut sous son costume d’emprunt. La Desroches fut complètement dupe de manœuvres que Richelieu devait pousser à la dernière perfection. Il usa, en effet, d’un stratagème qu’il renouvellera, trente ans plus tard, dans des conjonctures semblables, mais moins discutables que celles-ci. Il loua une maison, dont le mur était contigu à l’appartement de Mlle de Valois, et fut secrètement percé, pour établir une communication entre les deux immeubles, par une porte que masquait une «armoire à confitures». Mlle de Charolais pressentait l’infidélité de son amant; mais celui-ci alla au-devant de ses reproches; il lui conta franchement l’histoire de la cachette, espérant, disait-il, se concilier les bonnes grâces du père par l’intermédiaire de la fille; et c’était en tout bien tout honneur; car il ne pouvait profiter des faveurs de la princesse, étant, hélas! «un blessé de l’amour». Mlle de Charolais crut ou feignit de croire à l’infortune de Richelieu; mais elle voulut s’assurer, par ses propres yeux, de la complicité de sa rivale: elle alla se poster dans une maison dont les fenêtres faisaient face à celle qu’avait louée Richelieu; et, de là, elle put voir jouer la porte et l’armoire aux confitures[70].

[70] Besenval affirme dans ses _Mémoires_ (édition Baudouin, t. I, p. 107), que Mme de Ségur, mère du ministre, lui a communiqué tous ces détails, comme les tenant des princesses elles-mêmes.

Mais, ou le duc était bien naïf--ce qui n’est guère vraisemblable--ou il en donnait à garder à sa maîtresse, quand il prétendait ne faire la cour à Mlle de Valois que pour conquérir les faveurs du Régent; car il ne devait pas ignorer de quelle animosité le poursuivait le duc d’Orléans. Celui-ci avisant, à un bal de l’Opéra, en conversation très animée avec sa fille, un masque, sous un domino qui ressemblait, à s’y méprendre, à celui de Richelieu:

--«Masque, lui dit-il, d’une voix irritée, veillez sur vous, si vous ne voulez aller une troisième fois à la Bastille.»

Le domino enlève son loup; et le Régent reconnaît... Monconseil, un ami de Richelieu et de Mlle de Valois.

--«N’importe, fait le duc d’Orléans, répétez à M. de Richelieu ce que je viens de vous dire.»

La liaison, d’abord _platonique_[71], puis très réelle, de sa fille avec cet infatigable coureur de ruelles, était devenue la fable publique, bien que la Palatine n’en soufflât mot dans cette Correspondance où elle n’a garde, cependant, d’oublier les cancans de Cour. L’ignorait-elle? Ou bien ne voulut-elle la connaître, ou plutôt la reconnaître, qu’au lendemain de la conspiration de Cellamare? En tout cas, jusqu’à la découverte du complot, si elle parle de Richelieu, elle n’en dit aucun mal. Et même elle semble plutôt s’amuser des prouesses amoureuses de celui qu’elle traînera un jour dans la boue. Lisez plutôt ce récit, lestement troussé, d’une aventure galante, qu’elle date du 11 juin 1717:

«Deux jeunes duchesses ne pouvaient voir d’assez près leurs amants; et elles se sont avisées d’un tour original. Ce sont deux sœurs; et elles ont été élevées dans un couvent à quelques lieues de Paris. Une religieuse vint à mourir dans ce couvent; les dames prétendirent qu’elles étaient très affligées et qu’elles avaient eu beaucoup d’attachement pour la défunte; elles demandèrent la permission de lui rendre les derniers honneurs et d’assister à ses funérailles, ce qui leur fut accordé avec de grands éloges pour leur bon naturel.

«Lorsqu’elles vinrent au couvent, il se trouva pour la cérémonie funèbre deux prêtres étrangers que personne ne connaissait. On leur demanda qui ils étaient; ils répondirent qu’ils étaient de pauvres ecclésiastiques qui avaient besoin de protection; et comme ils savaient que deux duchesses devaient venir à l’occasion de l’enterrement, ils s’étaient rendus afin de solliciter leur patronage. Les duchesses dirent qu’elles voulaient les interroger et qu’ils pouvaient, après la cérémonie, venir les trouver dans leur chambre. Les jeunes prêtres s’y rendirent et ils restèrent avec les dames jusqu’au soir. L’Abbesse trouva l’audience trop longue, et fit dire aux jeunes prêtres de s’en aller; l’un résista et se mit en colère, l’autre ne fit qu’en rire. Ce dernier était le duc de Richelieu, l’autre le chevalier de Guéménée, fils cadet du duc de ce nom. Ce sont les cavaliers qui ont eux-mêmes raconté l’aventure[72].»

[71] La mosaïque, publiée par M. de Lescure, sous le titre de _Nouveaux Mémoires de Richelieu_, donne ce caractère à la liaison de Mlle de Valois; mais M. E. de Barthélemy déclare dans les _Filles du Régent_ (1874, t. II, p. 396) qu’il lui est passé sous les yeux une lettre témoignant de la passion, satisfaite, de Mlle de Valois pour Richelieu. Ici, c’est la duchesse de Modène qui trahit la fille du Régent. Dans une correspondance, dont Richelieu était destinataire et qui porte, de sa main, cette désignation: _Lettres de Mme la duchesse de Modène pendant son séjour à Paris_, l’une d’elles est déjà très significative. La princesse écrivait à Richelieu, en sortant d’un bal, où il s’était entretenu avec elle, pendant que sa femme ne le quittait pas des yeux: «Qu’elle est heureuse de pouvoir vous aimer sans crime!» L’autre lettre, dont la lecture ne laissait aucun doute à M. de Barthélemy sur la nature des relations de Mlle de Valois avec Richelieu, appartenait, comme la précédente, à une collection d’autographes mis en vente par la maison Charavay; et l’auteur des _Filles du Régent_ «regrettait de n’avoir pas le droit de reproduire» cette preuve de l’amour, très peu innocent, de la princesse pour Richelieu.

[72] _Correspondance complète de Madame, duchesse d’Orléans_ (édition Brunet), t. I, page 300.

Ce dernier trait caractérise à souhait l’_adolescent_ vaniteux et fat qui ne se faisait aucun scrupule de révéler ses bonnes fortunes, ni d’en nommer les dispensatrices. L’_homme_, d’ailleurs, ne sera pas plus discret.

C’est seulement deux ans après cette équipée--la genèse peut-être des _Mousquetaires au Couvent_--que la Palatine commence à s’inquiéter et même à s’irriter des allures de Richelieu. Il est vrai que le Régent vient de découvrir, parmi les complices de Cellamare, ce jeune seigneur qu’on avait cru jusqu’alors uniquement occupé de conquêtes de boudoir. Il est arrêté et, pour la troisième fois, enfermé à la Bastille. Il semble que la Palatine ait vent du scandale qui va éclater; mais, pour le moment, dans ses virulentes récriminations contre Richelieu, elle ne fait allusion qu’à la folle passion de Mlle de Charolais:

«Ce duc fera verser beaucoup de larmes à Paris, car toutes les dames sont amoureuses de lui; je ne comprends pas pourquoi, car c’est un petit crapaud en qui je ne trouve rien d’agréable; il a encore moins de courage; il est impertinent, infidèle, indiscret; il dit du mal de toutes ses maîtresses; et cependant une princesse du sang royal est tellement éprise de lui, que, lorsqu’il devint veuf, elle voulait absolument l’épouser; sa grand-mère et son frère s’y sont formellement opposés, et avec beaucoup de raison; car, indépendamment de la mésalliance, elle aurait été toute sa vie très malheureuse[73].»

[73] _Correspondance de la duchesse d’Orléans_ (éd. Brunet), t. II, p. 83. Lettre du 30 mars 1719.

La colère de la «grand’mère» (et cette fois, c’était la duchesse douairière d’Orléans) allait prendre de tout autres proportions, le jour où il devint impossible de dissimuler que Mlle de Valois menaçait de suivre l’exemple de Mlle de Charolais.

CHAPITRE VI

_La Conspiration de Cellamare.--Malgré ses dénégations, Richelieu avait pactisé avec l’Espagne.--Son arrestation tardive et mouvementée.--Il est enfermé pour la troisième fois à la Bastille.--Rigueur, dans le début, de son incarcération.--Animosité de la Palatine contre «le gnome».--Intervention des deux princesses en faveur de Richelieu qui obtient de notables adoucissements.--Le duo d’Iphigénie.--Véhémente indignation de la Palatine contre sa petite-fille.--A quel prix celle-ci obtient la grâce et la liberté de Richelieu.--La duchesse de Modène._

La haine de la duchesse du Maine contre le Régent qui avait fait casser, au détriment de son mari, le testament de Louis XIV; la rancune de grands seigneurs éloignés du pouvoir; le calcul d’ambitieux, s’efforçant d’y parvenir, avaient singulièrement servi les desseins, dont le cardinal Alberoni, premier ministre du roi d’Espagne, avait confié l’exécution au prince de Cellamare, ambassadeur de Philippe V en France.

Ce diplomate, s’aidant de ces diverses complicités, devait faire arrêter le duc d’Orléans, au milieu d’une fête, l’envoyer dans une forteresse, et lui substituer, comme Régent, le roi d’Espagne, grand-oncle du jeune Louis XV.

Plusieurs causes contribuèrent à l’avortement de ce complot: les révélations du copiste Buvat, chargé par Cellamare de transcrire des documents dont la teneur lui avait paru suspecte; la curiosité d’une proxénète qui avait surpris certaines confidences échangées dans les salons de sa maison close et les avait communiquées à l’abbé Dubois, ministre du Régent; l’échec d’un coup de main dirigé contre le duc d’Orléans; enfin l’arrestation du courrier porteur des dépêches de l’ambassadeur d’Espagne et la saisie de lettres d’Alberoni qui ne laissaient aucun doute sur les projets du Cardinal, ni sur l’identité des conspirateurs.

Ce fut en décembre 1718 que la conjuration fut découverte, et tout aussitôt le prince de Cellamare, le duc et la duchesse du Maine, et avec eux nombre de complices[74] de divers états, étaient arrêtés et incarcérés.

[74] On avait dressé une liste de 150 suspects (Général PIÉPAPE: _La Duchesse du Maine_, 1910, p. 237).

Le duc de Richelieu ne fut pas inquiété, pour le moment du moins. Il avait participé, cependant, au complot; et nous ne serions pas autrement surpris que sa culpabilité fût déjà connue. La Fillon, cette entremetteuse, qui avait si bien renseigné Dubois, comptait, dans sa clientèle, plusieurs roués de la Cour, et parmi eux, le duc de Richelieu[75], à qui sa vantardise et sa réputation de brillant conteur faisaient oublier maintes fois les notions de la plus élémentaire prudence.

[75] Soulavie, dans ses _Mémoires de Richelieu_, dit que son héros avait conservé des anecdotes singulières de la maison en question, «Anecdotes que les auteurs de sa _Vie privée_ ne copieront point aussi impunément que celles des quatre premiers volumes de la 1re édition de ces _Mémoires_».--Ces anecdotes «singulières» ne paraissent pas avoir été jamais publiées.

Le malin singe qu’était Dubois (et qui sait si, avant Buvat et avant la Fillon, il ne tenait pas en main tous les fils de l’intrigue?) voulut attendre sans doute que Richelieu, s’endormant dans une trompeuse sécurité, lui livrât, en se livrant lui-même par d’imprudentes paroles, des secrets jusqu’alors ignorés.

Mais, pour être aussi étroitement surveillé, le jeune duc n’en avait pas moins des intelligences dans le camp ennemi. Il commençait déjà à mettre en pratique le système d’influences qui devait lui assurer par la suite de si précieux avantages. Il faisait de la femme, qu’elle fût sa maîtresse ou son amie, une alliée et une associée. Or, il s’en trouvait une qui, vivant dans les meilleurs termes avec le Régent, tenait Richelieu au courant des faits et gestes du prince. Ce fut ainsi que l’ancien aide de camp de Villars put apprendre au Maréchal, dans les derniers jours de 1718, qu’on devait l’arrêter le 31 décembre (dans l’affolement de la première heure on voyait des conspirateurs partout). Et Richelieu n’avait nullement tenté de se prévaloir de cet avis confidentiel auprès du Maréchal; car Villars reconnaît qu’il reçut le même avertissement d’un certain Pinsonneau, «homme de mérite, attaché, pendant 30 ans, au secrétariat du ministère de la Guerre[76]». Le héros de Denain en fut malade de saisissement.

[76] _Mémoires du Maréchal de Villars_ (édit. Vogüé), t. IV, p. 123.

S’il avait été soupçonné à tort d’avoir voulu pactiser avec l’Espagne, Richelieu, au contraire, allait être bientôt convaincu d’avoir devancé les offres de trahison.

«Vous serez le bienfaiteur de votre patrie, lui écrivait Alberoni.»

Des lettres de ce même prélat à l’adresse de Richelieu avaient été interceptées et remises à Dubois. Celui-ci en avait pris connaissance; et le garde des sceaux d’Argenson les avait fait tenir, bien et dûment recachetées, au destinataire, par un agent provocateur qui lui aurait promis monts et merveilles au nom de Philippe V.

Est-ce absolument exact[77]? En tout cas, Richelieu avait entamé des pourparlers avec l’Espagne et consenti à soutenir ses revendications contre le Régent, même au détriment de la France[78].

[77] Le marquis d’Argenson laisse entendre (_Mémoires_, t. I, p. 23) que son père, le terrible garde des sceaux, avait, suivant l’habitude constante de son administration, un agent, peut-être un serviteur de Richelieu, en contact permanent avec le duc.--Le mémorialiste ajoute que le garde des sceaux, l’auteur de l’arrestation de Richelieu, avait les preuves certaines de la culpabilité de son justiciable.

«M. le duc d’Orléans, note Dangeau (_Journal_, t. XVIII, 23-24), dit qu’il a quatre lettres de sa main, écrites au Cardinal Alberoni, dont il y en a trois de signées. Il demandait, pour récompense de ses services, qu’on lui promît de le faire colonel du régiment des gardes.»

[78] D’après LEMONTEY (_Histoire de la Régence_, t. I, pp 232-233), on trouva la lettre d’Alberoni qui accréditait un de ses agents, Marini, auprès de Richelieu; et on représenta à celui-ci deux billets écrits de sa main à deux émissaires du ministre espagnol, ainsi qu’une lettre adressée par Richelieu au Maréchal de Berwick pour lui demander de laisser quelque temps encore son régiment à Bayonne. «Vous aurez été sans doute surpris d’apprendre, écrivait Dubois à Berwick le 1er avril, par le courrier que M. Le Blanc a dû vous dépêcher hier, que M. le duc de Richelieu devait livrer Bayonne aux Espagnols, et qu’il a été mis à la Bastille où il n’a pu disconvenir de son intelligence avec le cardinal Alberoni.»

Pour quelle raison et dans quel but? La question n’a jamais été suffisamment éclaircie.

Il semble néanmoins qu’en cette occurrence, Richelieu ait obéi tout à la fois aux suggestions d’un amour-propre profondément ulcéré et à des considérations, autrement blâmables, d’intérêt personnel.

Un manuscrit du temps[79] que nous avons découvert à la Bibliothèque de la Ville de Paris, et dont l’auteur nous est inconnu, nous paraît fournir une explication vraisemblable des motifs qui déterminèrent Richelieu, étant donnée la mentalité, un peu trouble et complexe, de ce héros de boudoir. Ce qui ne laisse pas d’être piquant, c’est que la même version se retrouve, en partie, dans les _Anecdotes_ de Rulhière, ce joli roman d’amour pervers, écrit longtemps après l’historiette suivante, sous l’inspiration, sinon sous la dictée du principal intéressé:

«Les défenses menaçantes que le duc de Bourbon avait faites à Mlle de Charolais, sa sœur, de voir le duc de Richelieu, non plus que les affronts sanglants qu’il avait fait faire à Richelieu, même pour le détourner de son amour pour sa sœur, bien loin de désunir ces deux tendres cœurs, n’avaient fait que resserrer les doux liens qui les enchaînaient.

«On employa des moyens plus efficaces; on prit des mesures pour leur ôter les occasions de se voir. La Princesse, ne pouvant renfermer en soi la tristesse que lui causait la privation de son amant, cherchait à se soulager par ses larmes. Le Duc, son frère, l’ayant trouvée un jour fondant en pleurs, crut, non sans raison sans doute, qu’elle était grosse et lui dit qu’on aurait soin d’envoyer chercher une sage-femme pour l’accoucher[80]. Ces discours, joints aux autres duretés qu’on lui témoignait, la portèrent à consentir à la proposition que lui fit son amant de la faire enlever, pour la conduire en Espagne où il méditait de se retirer.