Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 4

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De nos jours (quoique le fait soit devenu assez rare) un père de famille, mécontent de la conduite d’un fils trop étourdi ou trop indépendant, finit par le décider, de gré ou de force, à devancer l’appel réglementaire et à contracter un engagement dans l’armée--excellente école pour les têtes un peu chaudes.

Jadis, ces exemples étaient plus fréquents; et, sous l’ancien régime, ils se généralisaient. D’abord, pour un gentilhomme, l’armée était la véritable carrière; en eût-il décliné l’obligation, que son père l’eût rappelé à l’observation de son devoir, surtout quand le réfractaire n’avait pas encore atteint sa majorité; et l’on sait qu’à cette époque un Français n’était majeur qu’à sa vingt-cinquième année.

Mais cette jeune noblesse volait plus qu’elle ne marchait à l’appel de ses chefs.

Aussi Fronsac, qui était ardent et courageux, répondit-il, comme il convenait, à l’ordre que lui donna son père, ordre vraisemblablement suggéré par Louis XIV, d’aller «servir en Flandre, dans les mousquetaires», et sous les ordres du Maréchal de Villars. Ce fut en août qu’il partit et Dangeau trace, d’un trait, le piquant croquis des adieux du jeune volontaire à la Cour: «Il a pris congé du roi qui lui a fort recommandé d’être plus sage et lui a d’ailleurs parlé avec beaucoup de bonté et de considération pour le duc, son père[48].»

[48] DANGEAU: _Journal_, t. XIV, p. 197.

Il ne semble pas qu’avant son départ, Fronsac, qui fut, «comme César, le mari de toutes les femmes, excepté de la sienne», ait honoré celle-ci de la moindre attention. Par contre, s’il faut en croire l’auteur de la _Vie privée_, il allait retrouver et consoler à l’auberge du _Chasseur_, aux portes de Paris, cette belle duchesse aux yeux bleus qu’il avait connue avant son mariage et qui, prête à se rendre, lui murmurait si tendrement: «Ah! Fronsac, que vous êtes dangereux!» Ils se rappelèrent une dernière fois les heures délicieuses de leur amour, alors que l’époux était envoyé en mission dans le Languedoc; les amusements de la vie de château, près de Mantes, et les brimades qu’avait dû subir Fronsac, du fait des jeunes et jolies femmes reçues par la duchesse et furieuses des indiscrétions ou des infidélités de ce roué trop séduisant; les fuites éperdues de l’amant pour ne point compromettre sa maîtresse, et la récompense exquise qu’il en obtenait.

Mais il fallut partir.

Il fit bravement son devoir. Le Maréchal de Villars, qui l’avait pris pour aide de camp, rend pleine justice, dans ses _Mémoires_, à la vaillance de ce soldat de seize ans[49]. Il en allait de même pour ses compagnons d’armes. Mais, chez cette brillante jeunesse, la galanterie était inséparable de la bravoure. On assiégeait Marchiennes, où se trouvaient réunis le dépôt de munitions et... la maîtresse du Prince Eugène. Notre illustre ennemi commençait à être aussi malheureux à la guerre qu’il l’était depuis longtemps en amour.

[49] _Mémoires du Maréchal de Villars_ (Édition du Marquis de Vogüé), 6 vol., t. III, p. 197.

«Ma foi, messieurs, dit le maréchal, je vous abandonne cette dame, si vous emportez la place.

--D’accord, répondit le chœur des officiers; le premier qui s’emparera de la belle sera réputé le plus brave.»

On allait donner l’assaut, quand Marchiennes capitula. La maîtresse du Prince Eugène n’était plus de bonne prise.

La discorde régnait parfois entre ces jeunes seigneurs, dont certains étaient de sang royal: tel le prince de Conti qui avait le caractère difficile et la main lourde. Il ne la fit que trop sentir à Fronsac et au prince d’Espinoy, alors qu’ils jouaient ensemble. Ils étaient cependant les meilleurs amis du monde, au temps où Fronsac était enfermé à la Bastille. Ce fut une brouille assez sérieuse; mais Dangeau, l’historiographe, hausse les épaules: «On regarde cela, dit-il, comme jeux d’enfant[50].»

[50] DANGEAU: _Journal_, t. XIV, p. 463 (15 août 1713).

Fronsac ne quitta pas Villars de la campagne. Il fut blessé à Fribourg d’un coup de pierre dont il garda la marque, assurent ses biographes, jusqu’à la fin de ses jours. Après la reddition de la ville, chargé par le Maréchal d’en apporter la nouvelle au roi, il fut encore, ce jour-là, le héros de Marly. Habile metteur en scène, il sut se faire valoir, exhiba sa blessure, raconta toutes les péripéties de la campagne avec une verve incomparable. Louis XIV le complimenta, il lui laissa entendre que le sang de sa blessure avait lavé la honte de sa lettre de cachet; puis «il le logea et le retint; l’armée devant se séparer, il lui donna 4000 écus pour son voyage[51]». (1712-1713).

[51] DANGEAU: _Journal_, t. XV, p. 30 (novembre 1713).

Grâce à sa belle conduite devant l’ennemi, Fronsac avait reconquis le droit de reparaître, le front haut, à Paris et à Versailles. Il en profita pour revenir à ses errements d’autrefois, mais avec plus de réserve, voulant ainsi justifier la confiance qu’avait maintenant le roi dans son avenir. Ainsi, en octobre 1714, il avait parié contre le duc d’Aumont une forte somme pour une course de chevaux. On lui conseilla de «rompre»; il ne se fit pas répéter deux fois l’invitation[52].

[52] _Ibid._, (19 octobre 1714).

Toujours aussi amoureux et aussi entreprenant que par le passé, Fronsac ne se risqua plus cependant dans les alcôves royales; il est vrai qu’elles étaient alors si dépeuplées. Il se rabattit, par curiosité, sur de simples bourgeoises; et ce fut le commencement de son aventure avec Mme Michelin, dont le dénouement tragique lui arracha des larmes: il le prétendit du moins. Toutefois ce qui est peut-être encore plus lamentable, dans cette triste et touchante histoire, c’est le rôle qu’y joua, dès le début, la duchesse aux yeux bleus qui avait offert à Fronsac une si tendre hospitalité dans son château, près de Mantes. Les deux amants s’étaient écrit pendant la campagne de Flandre; mais la duchesse avait longuement réfléchi au cours de ces deux années; quelques fils blancs argentaient ses tempes: elle eut le bon esprit d’offrir à Fronsac, qui accepta, la sûreté d’une amitié à toute épreuve. Mais la véritable affection, pure et sincère, consiste-t-elle à méconnaître, au profit d’un des intéressés, le sentiment du devoir et les lois de la morale? Et la grande dame, qui voulut bien collaborer à la cruelle comédie (à vrai dire elle le regrettera plus tard) où Fronsac fit sombrer la vertu de la pauvre petite Mme Michelin, n’était-elle pas aussi coupable que l’auteur de cette machination si perfidement ourdie?

Le roman et le théâtre se sont emparés d’une intrigue trop connue pour que nous en rappelions tous les détails. Quelques lignes suffiront à la résumer[53].

[53] Le t. III de la _Vie privée_ consacre près de 150 pages à ce récit, qui prend ainsi les proportions d’un livre. Faur intitule le volume _Relation écrite par le duc de Richelieu en Languedoc pour la Marquise de M***_ (Monconseil) _de ses premières aventures_...

Fronsac avait remarqué la femme d’un miroitier de la rue Saint-Antoine, nommé Michelin. Il l’avait suivie, abordée, et tenté, sans faire connaître sa personnalité, le siège d’une vertu devant laquelle avaient échoué son astuce, son adresse et ses protestations de tendresse éternelle. Cette blonde délicieuse, âgée de 18 ans, était dévote et sage, autant qu’elle était jolie. Fronsac, qui se lassait de lui présenter, chaque jour, de l’eau bénite, à l’église Saint-Paul, n’en était pas, disait-il, autrement amoureux; mais cette résistance d’une petite bourgeoise piquait au vif sa vanité.

Avec l’argent que lui avait prêté la duchesse, il avait loué, dans le quartier, un appartement pour y recevoir la jeune femme, pendant que la grande dame éloignait le mari, en l’envoyant à son château de Mantes y commencer toute une série de travaux. Elle prétendit l’avoir fait innocemment; mais, par la suite, après avoir sermonné, pour la forme, son ancien amant, elle servit, en pleine connaissance de cause, le caprice de Fronsac et se prit même d’amitié pour la victime. En effet, Mme Michelin avait succombé aux assauts répétés du galant, qui avait fini par se nommer, et que, chaque jour, elle adorait davantage. Dans l’intervalle était revenu le mari. Le petit duc lui avait rendu visite et réservé sa clientèle. Le bonhomme ne se doutait de rien, se confondait en révérences devant le grand seigneur et s’estimait fort honoré qu’il daignât s’asseoir quelquefois à la table familiale. Lui, Fronsac, ne se contentait plus de recevoir sa maîtresse dans l’appartement de la rue Saint-Antoine: c’était chez elle qu’il continuait ses amoureux ébats; bien mieux, dans la même maison et le même soir, il allait courtiser une amie de Mme Michelin, une brune fringante, très fière de cet hommage rendu à sa beauté par l’irrésistible Fronsac. Mme Michelin apprit cette trahison; elle pleura en silence, et son infidèle amant eut l’inconscience de lui imposer le partage de ses nuits avec son indigne rivale.

Puis il disparut.

Le duc de Richelieu venait de mourir (1715); et la succession du défunt ne laissait pas que d’être embarrassée. Le père et le grand-père de Fronsac avaient singulièrement amoindri par leurs dépenses exagérées l’énorme fortune du Cardinal; la substitution--héroïque remède--en avait sauvegardé le reste. «Ce fut mon unique héritage», dit le nouveau duc de Richelieu à qui nous donnerons désormais le nom sous lequel il est connu dans l’Histoire. Et son geste, à ce moment, ne manqua pas de grandeur. Le feu duc de Richelieu avait payé les dettes de son fils. Le fils paya les dettes de son père, trois millions, paraît-il. Et fut-ce l’importance ou la noblesse du sacrifice auquel il n’était pas obligé, qui émut le roi? Mais Louis XIV, comme s’il eût conscience de sa mort prochaine et qu’il voulût faire oublier à Richelieu ses récentes disgrâces, lui multiplia ses faveurs. Le 14 mars, il lui accordait l’appartement du vieux duc à Versailles[54]; et, dans les premiers jours de septembre, il lui donnait son agrément pour l’achat du Régiment du Roi à Nangis[55], qui, lui aussi, avait fait battre le cœur de la duchesse de Bourgogne.

[54] DANGEAU: _Journal_, t. XV, p. 418.

[55] _Ibid._, t. XVI, p. 196.--Louis XIV étant mort quelques jours après, ce fut le duc d’Orléans, Régent, qui signa pour le nouveau roi.

Les tracas de son héritage, le soin de son crédit, la mobilité naturelle de son esprit, n’avaient guère laissé le temps à Richelieu de penser à Mme Michelin. Il revint cependant, de loin en loin, lui apporter la consolation de sa chère présence. Mais comme il la trouvait changée! Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. La douleur, la jalousie, le remords la minaient lentement. Richelieu avait cessé depuis quelque temps ses visites, quand il voit un jour M. Michelin en grand deuil. Il le fait monter dans sa voiture; et le brave homme tombe dans ses bras en sanglotant. L’avant-veille, il avait conduit sa femme au cimetière. Il ne pouvait s’expliquer le mal qui l’avait enlevée. Elle était devenue mélancolique. Elle s’affaiblissait de jour en jour et ne se nourrissait plus: il lui fut bientôt impossible de se lever; elle avait enfin succombé à cet état de langueur.

CHAPITRE IV

_Richelieu sous la Régence.--Mort de sa femme qui le laisse tout consolé.--Premier conflit de Richelieu avec le duc d’Orléans: duel manqué.--Duel autrement sérieux avec Gacé.--Les deux adversaires à la Bastille: cinq mois de détention.--Amours princières de Richelieu: les escapades d’une arrière-petite-fille du Grand Condé.--Colère du duc de Bourbon.--Richelieu chansonné._

La mort de Louis XIV affranchit en quelque sorte Richelieu de la contrainte qu’il s’était imposée depuis plus de trois ans. La régence de ce duc d’Orléans, qui était un si bon prince, lui ouvrait la riante perspective d’une liberté sans limites. Puis, un an après, le 11 novembre 1716--un bonheur n’arrive jamais seul--la nouvelle duchesse de Richelieu partait pour un monde meilleur. Le duc avait continué d’ailleurs à l’ignorer; mais, elle avait si bien pris son parti de cette indifférence, qu’elle s’en était consolée avec l’écuyer de son mari. Des lettres anonymes prévinrent charitablement Richelieu de l’incident. Il en fut tout d’abord mortifié. Être sganarellisé par qui? Par l’homme qui surveillait son écurie et ses chevaux! Pouah! Puis il trouva plus sage d’en rire: «Je m’étonnais aussi, murmura-t-il, que la femme d’un Richelieu pût lui rester fidèle!» Au reste, il n’en douta plus, le jour, où, sans prévenir qui que ce fût, il pénétrait à pas de loup dans la chambre à coucher de la duchesse. La jeune femme et l’écuyer étaient assis sur une chaise longue dans une attitude qui autorisait les pires suppositions. Or, Richelieu n’avait été, ni vu, ni entendu. Il se rejeta vivement en arrière; et, pour laisser au couple le temps de se remettre, il cria très fort de l’antichambre:

--«Il n’y a donc pas un valet ici pour m’annoncer.»

Puis il entra posément, et plus posément encore:

--«Je vous conseille, ma chère, de chasser tous vos gens; car, en vérité, ils font bien mal leur service.»

Enfin, avant de quitter la place, se tournant vers l’écuyer:

--«Madame la duchesse aime la solitude. Vous m’obligerez, tant que cela ne la gênera pas, en la partageant avec elle.»

L’anecdote est-elle vraie[56]? Et n’a-t-elle pas été attribuée déjà à d’autres grands seigneurs? En tout cas, elle est bien XVIIIe siècle. Et si nous l’avons rapportée, c’est qu’elle nous semble avoir inspiré nombre de nouvelles, de contes et même de comédies qui ont fait fortune.

[56] Cependant, Richelieu se plaisait à la conter, sur ses vieux jours, avec des variantes, comme nous l’apprend le duc de Lévis dans ses _Souvenirs et Portraits_ (1815, pp. 21 et suiv.). «Songez, Madame, lui dit-il plus tard, à votre embarras, si tout autre que moi fût entré chez vous.»

Peut-être admettra-t-on difficilement cette mansuétude toute philosophique chez un homme, qui, pour se piquer de n’avoir point de préjugés, n’en était pas moins susceptible à l’excès, très fier et intraitable sur le chapitre de ses prérogatives. Aussi, sans être friand de la lame, dégaînait-il volontiers, s’il se jugeait tant soit peu offensé.

En décembre 1715, à Chantilly, chez le duc de Bourbon qui l’invite à ses tirés, il se prend de querelle avec le chevalier de Bavière et tous deux décident d’aller vider leur différend au bois de Boulogne. Or le Régent y donnait précisément une chasse en l’honneur des dames de la Cour. Aussitôt, il fait arrêter les deux duellistes par des officiers de garde qui les mettent en lieu sûr, puis, les conduisent, sur son ordre, au Palais Royal. Là, le duc d’Orléans les réprimande et leur déclare que si, d’ici dix ans, ils ont ensemble le moindre démêlé, il regardera cette nouvelle affaire comme une suite de celle-ci. Il leur demande leur parole et les congédie sur cette menace mi-sérieuse et mi-plaisante:

--«Ne m’y _manquez_ pas; car si vous me _manquiez_, je ne vous _manquerais_ pas[57].»

[57] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, pp. 252-253.--DUCLOS: _Mémoires_, 1864, t. I, p. 216.

A deux mois de là, le duc d’Orléans ne _manquait_ pas le duc de Richelieu pour un autre duel, qui ne fut pas _manqué_ celui-là et qui faillit entraîner les conséquences les plus graves.

Des propos ignominieux avaient couru sur le compte de Mme de Gacé, qui aurait joué, disait-on, un rôle des plus actifs dans des fêtes nocturnes rappelant les orgies d’Héliogabale. Ces infamies, faussement attribuées à Richelieu[58], étaient parvenues jusqu’aux oreilles du mari, qui, pour se venger, était allé, à moitié ivre, fredonner sous le nez du prétendu calomniateur, au bal de l’Opéra[59], un couplet satirique lancé contre lui par le poète Roy. Le duc, furieux, provoque Gacé en duel et tous deux vont se battre rue Saint-Thomas-du-Louvre. Richelieu reçoit un coup d’épée qui lui traverse le corps. Gacé, légèrement blessé, rentre tranquillement au bal.

[58] D’après les _Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille_ (de Carra), Richelieu aurait révélé les détails d’une orgie nocturne, où Mme de Gacé (plus tard Mme de Matignon) serait devenue le jouet de tous les convives et même des laquais.

[59] Si Richelieu ne fut pas le fondateur des bals de l’Opéra, il contribua, de tout son pouvoir, à leur organisation et à leur prospérité.

Le lendemain, 18 février 1716, le procureur général prescrit une information; et le Parlement ordonne aux deux duellistes d’aller se constituer prisonniers, «pour quinze jours», à la Conciergerie[60]. Par esprit de solidarité, et surtout par un sentiment d’orgueil qu’on retrouve de tout temps dans les paroles et dans les actes de ce corps privilégié, les ducs et pairs protestent contre une procédure qui vise un des leurs, bien qu’il ne soit pas encore reçu au Parlement. Richelieu et Gacé n’en sont pas moins incarcérés, le 5 mars, à la Bastille, sur une lettre de cachet signée par le duc d’Orléans.

[60] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, pp. 328 et suiv.

Rien de tel qu’une prison commune pour réconcilier des adversaires. Richelieu et Gacé s’y «font de grandes amitiés» et reçoivent ensemble les nombreux visiteurs qui viennent leur apporter leurs compliments de condoléances. Entre temps, le Parlement délègue auprès du Régent, des conseillers chargés de connaître son opinion; et le duc d’Orléans leur déclare très nettement qu’il entend se montrer plus rigide sur le chapitre des duels que n’était le feu roi. Nous verrons plus tard pourquoi ce prince, d’habitude si débonnaire, témoignait d’une telle sévérité contre les détenus.

Richelieu se défendait vigoureusement. Il avait récriminé, dès son entrée à la Bastille, parce qu’on avait voulu lui enlever son épée, arme qui restait toujours «en possession des pairs», même prisonniers d’État. Bernaville le certifiait. Puis Richelieu avait présenté requête au Régent pour ne pas être jugé au Parlement, d’autant que celui-ci était en procès avec les pairs.

Le conseiller Ferrand, qu’on donna pour commissaire aux inculpés, les interrogea le 17 mars. Comme les témoins faisaient défaut, Richelieu et Gacé affirmèrent énergiquement qu’ils n’étaient pas allés sur le terrain. Aussitôt on commit des chirurgiens pour les visiter. Le jeune duc, de qui la grave blessure s’était rapidement cicatrisée, l’avait cependant recouverte d’un taffetas auquel l’ingéniosité d’un peintre (c’est du moins la version de Soulavie) avait donné la couleur de la chair. Le subterfuge n’en fut pas moins découvert.

Mais le Régent avait à cœur que l’affaire suivît son cours. Aussi, le 13 juin, le roi enjoignait-il par écrit aux pairs et aux princes du sang d’assister au jugement. Ceux-ci s’abstinrent d’y paraître, sous prétexte que la suscription de leur lettre de convocation constituait un manquement des plus graves aux lois sacrées de l’étiquette. Le 19, le jugement concluait à «un plus ample informé» et les intéressés durent rester encore deux mois à la Bastille. Le 21 août, nouveau jugement et même sentence: seulement les prisonniers furent mis en liberté. Enfin le 1er décembre, «ils furent renvoyés absous de leur prétendu combat. M. le comte de Toulouse (bâtard légitimé de Louis XIV) était à ce jugement: il était le seul de prince[61]».

[61] DANGEAU: _Journal_, t. XVI, _passim_.--_La Gazette de la Régence_ (édition de Barthélemy, 1887) vitupère le Parlement «qui s’introduit à la Bastille pour des affaires où il ne mettait pas autrefois le nez».

Richelieu et Gacé n’en avaient pas moins passé cinq mois à la Bastille.

A vrai dire, l’imprudence et l’impudence du petit duc avaient soulevé contre lui bien des colères. Recherché par les plus grandes dames de la Cour, cet adolescent, qui n’avait pas vingt ans, était encore parvenu à faire tourner la tête à des princesses du sang, dont les attaches familiales auraient dû cependant lui donner à réfléchir.

La première qui s’éprit follement de Richelieu, Mlle de Charolais, était sœur d’un arrière-petit-fils du grand Condé, le duc de Bourbon. Ce prince, qu’avait éborgné à la chasse le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, était un assez pauvre homme; et sa laideur morale ne déparait pas sa laideur physique: il était dur, violent, brutal, sans honneur et sans scrupules. La liaison de sa sœur avec Richelieu n’avait pu lui échapper. La duchesse douairière de Bourbon qui l’avait surprise, ne parvenait pas, bien qu’elle surveillât et même maltraitât sa fille, à l’empêcher de recevoir chez elle son amant[62]. Richelieu entrait par les fenêtres. C’étaient alors de secrets entretiens dans la chambre d’une femme de service, ou dans les jardins de l’hôtel de Condé, les nuits où la lune n’en trahissait pas les mystères. C’étaient encore des escapades à travers les rues de Paris: rendez-vous était pris devant l’église des Cordeliers; et le couple amoureux vagabondait par la Ville, sous des habits d’artisan, exposé parfois aux pires rencontres, et venant s’échouer, après quelles péripéties, dans le bureau d’un commissaire, où Richelieu devait se nommer et se répandre en menaces pour éviter à sa compagne le plus humiliant des scandales.

[62] «D’autant plus sévère qu’elle était coquette et jalouse de sa fille.» (_Anecdotes de Rulhière_, édition E. Asse, p. 2.)

Après une nuit si tourmentée, qui rappelle quelque peu celle du _Domino noir_, Mlle de Charolais avait bien juré de ne plus courir pareille aventure. Et son amant abondait très volontiers dans son sens; car il se voyait ainsi débarrassé de l’inquiète surveillance d’une maîtresse ombrageuse, très hautaine et très fière, même au milieu des plus tendres épanchements. Il est vrai que l’indifférence de Richelieu avait fini par avoir raison des fureurs jalouses de la princesse.

Par contre, le galant se montrait moins rassuré quand il se trouvait en présence du frère. Cependant, peu de jours avant son duel avec Gacé, au cours d’une «débauche» chez le duc de Bourbon, il avait osé chanter le couplet lancé par la duchesse douairière[63] contre feu son mari «Gendre d’une Samaritaine, etc...» Les roués se pâmaient devant ces cyniques impertinences. Mais celle-ci ne fut pas du goût du petit-fils de Condé. Aussi, le lendemain, quand Richelieu revint lui faire sa cour, le duc de Bourbon lui rendit-il «très froidement des honneurs extraordinaires». Et, comme son hôte s’étonnait d’un tel contraste:

--«On traite ainsi, lui dit le prince du sang, ceux qu’on ne veut plus jamais voir[64].»

[63] Louise-Françoise de Bourbon, veuve de Louis de Bourbon, était fille légitimée de Louis XIV et de Mme de Montespan.

[64] _Gazette de la Régence_ (édition de Barthélemy, 1887), p. 72.

Richelieu ne se fit pas répéter deux fois cette invitation à promptement déguerpir. Le juste ressentiment du prince s’aggravait encore de la rancune tenace qu’avait amassée en ce cœur orgueilleux l’indignité de la liaison notoire d’un petit gentilhomme avec Mlle de Charolais.

C’est vraisemblablement à cet incident... désagréable qu’il faut attribuer ce couplet contre Richelieu--car lui aussi était chansonné:

Chanson (1716). Sur l’air: _Marotte fait bien la fière_.

Richelieu fait bien le fier Pour les deux pages qu’il a; Il s’imagine Qu’avec sa mine Tous ses affronts on oubliera. Richelieu fait bien le fier Pour les deux pages qu’il a[65].

[65] Chansonnier MAUREPAS (édit. Gay, 6 vol.), t. III, p. 185.

Parmi les jeux d’esprit qui couraient, chaque année, soit à Paris, soit à Versailles, sur les courtisans, tels que _Logement des Seigneurs et Dames de la Cour_, nous trouvons, dans ceux de février 1716, cet article se recommandant de la même allusion «Le duc de Richelieu au Page du roi, rue Saint-Bon».