Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 3

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Ce fut l’atmosphère des salons de Versailles et de Marly, «l’air de la Cour», comme on disait alors, qui fit de ce médiocre écolier un parfait gentilhomme. L’étoffe, il est vrai, se prêtait singulièrement à cette transformation. Petit, mais de taille bien proportionnée, d’agréable figure, souriant, gracieux, spirituel, adroit cavalier et merveilleux danseur, Fronsac fut remarqué dès le premier jour de sa présentation. Il n’avait pas encore quinze ans: «Il a été trouvé fort joli à la Cour», écrit, le 28 janvier 1711, la marquise d’Uxelles; et, dans le même mois, Dangeau, en consciencieux annaliste, note les succès, chaque jour plus marqués, du nouveau venu. Fronsac avait dansé à la Cour; et bientôt Louis XIV daignait abaisser son majestueux regard sur l’adolescent: «Le Roi parla, à sa promenade, au petit duc de Fronsac, qui est fort à la mode, ce voyage-ci et qui a beaucoup d’esprit[24].»

[24] Marquis DE DANGEAU: _Mémoires_ ou _Journal_ (Paris, 1854 et suiv.), t. XIII, pp. 316-317.

Bien qu’assez mal renseigné sur l’âge exact de ce courtisan précoce, Saint-Simon décrit plus longuement, mais avec sa précision coutumière, une entrée qui serait qualifiée aujourd’hui de sensationnelle.

«Ce petit duc de Fronsac, qui n’avait guère alors que seize ans, était la plus jolie créature de corps et d’esprit qu’on pût voir. Son père l’avait présenté à la Cour, où Mme de Maintenon, ancienne amie de M. de Richelieu, en fit comme son fils[25]; et, par conséquent, Mme la duchesse de Bourgogne, et tout le monde lui fit merveille, jusqu’au Roi. Il y sut répondre avec tant de grâce et se démêler avec tant d’esprit, de finesse, de liberté, de politesse, qu’il devint bientôt la coqueluche de la Cour. Sa figure enchante les dames[26].»

[25] Duc DE SAINT-SIMON: _Mémoires_ (édit. Chéruel, 1873), t. VIII, p. 301.--_Mémoires_ (édit. de Boislisle continuée par MM. J. Lecestre et J. de Boislisle), Hachette 1879 et suiv. t. XX, p. 303-305.

[26] Mme de Maintenon écrivait, en 1710, au duc de Richelieu: «M. le duc de Fronsac réussit très bien à Marly.»

Ce n’était pas que, sur un terrain si glissant, partant si périlleux pour un novice, il n’eût à vaincre de sérieux obstacles. La parcimonie de sa belle-mère le réduisait à un train des plus modestes; et si, par aventure, il protestait:

--«Allons, allons, lui disait en riant la bonne dame, les grâces de votre personne suppléent à l’insuffisance dont vous vous plaignez.»

Mais Fronsac avait sa vengeance toute prête; et certain jour que les courtisans s’étonnaient de le voir mesquinement vêtu, il leur répondit fort sérieusement qu’il portait «un habit de belle-mère».

Ce pauvre équipage semblait n’en rehausser que mieux le charme séducteur et surtout l’esprit d’à-propos de Fronsac, au milieu des plaisirs frivoles qui passaient pour les plus graves occupations de la Cour. Ce fut ainsi que Brissac, un ami du jeune duc, ayant commis l’impardonnable faute, au «retour d’un menuet», de ne pas «prendre» la duchesse de Bourgogne, sa danseuse, Fronsac lâcha aussitôt la sienne, pour réparer l’erreur du coupable. De ce jour, l’aimable et parfois trop impulsive princesse voulut que son cavalier... occasionnel fût de toutes les fêtes de la Cour. Elle lui fit même l’insigne honneur de l’appeler sa «jolie poupée».

Cependant d’austères devoirs attendaient ce gentil fantoche. Lorsque, ruiné par le jeu, son père avait épousé la veuve du marquis de Noailles, les deux conjoints avaient signé au contrat de mariage de leur belle-fille et fille, âgée de onze ans, avec le duc de Fronsac, qui en avait à peine six. Louis XIV «y signait» également, «pour lui donner plus de force»; et une clause formelle de ce même contrat stipulait expressément que, si «l’aînée venait à manquer», Fronsac épouserait la seconde[27]. Il fallait absolument sanctionner l’alliance des deux familles, d’autant que la protection de Mme de Maintenon était toute acquise aux Noailles.

[27] DANGEAU: _Journal_, t. VIII, p. 349.

La prévoyance de ces parents, si préoccupés des avantages d’une telle faveur, devait se trouver bientôt justifiée. La fiancée de Fronsac mourut en juillet 1703[28]; et le fiancé dut épouser, aux termes du contrat, la seconde fille de la duchesse, Mlle de Sansac, qui était, comme sa sœur, plus âgée que lui[29]. Le mariage fut célébré, en février 1711, à Paris, dans la chapelle du Cardinal de Noailles, oncle de la jeune fille[30].

[28] _Ibid._, t. IX, p. 243.

[29] Une note des _Mémoires de Sourches_ (édition de Cosnac, t. XIII, p. 22) porte qu’un courtisan, à la vue de ce couple enfantin qui entrait dans le cabinet du roi pour y signer le contrat, «dit qu’il ne savait si c’était un mariage ou un baptême».--Et Mme de Maintenon écrivait (_Recueil Geffroy_, t. II, p. 270) «qu’elle avait été sur le point de prendre le menton à Fronsac». _Mém. de Saint-Simon_, éd. Boislisle, t. XX, p. 203.

[30] DANGEAU: _Journal_, t. XIII, p. 317.

Ce fut la plus déplorable des unions. Fronsac ne pouvait souffrir sa femme, qu’il prétendait d’un caractère aussi _acariâtre_[31] que celui de la duchesse de Richelieu, doublement sa belle-mère. Puis une passion folle avait envahi ce jeune et bouillant cerveau. Déjà choyé et caressé par des grandes dames qui n’avaient plus rien à lui refuser, Fronsac avait osé lever les yeux sur cette princesse[32] qui le trouvait «un enfant fort aimable» et l’admettait assez étourdiment dans son intimité. S’il pouvait chanter, comme plus tard le Chérubin de Beaumarchais, «J’avais une marraine», il n’avait plus l’ingénuité du page. Il ne se blottissait pas au fond d’un fauteuil, dans la chambre «bleue» de la duchesse de Bourgogne, mais derrière un rideau, d’où son ami Brissac dut le tirer par la jambe[33], pour le déloger.

[31] Dans une des notes autographes du Maréchal qui accompagnent la fin de ses _Mémoires authentiques_, Richelieu se sert de ce terme pour qualifier le caractère de Mlle de Sansac. Il ajoute qu’elle n’était «pas jolie». «Elle est parfaitement laide», écrivait Mme de Maintenon.

[32] Cependant, malgré son insolente fatuité, Richelieu se défendit toujours d’avoir été l’amant heureux de la duchesse de Bourgogne, en dépit même de Louis XV, assez pervers pour provoquer cet aveu.

[33] «Derrière un écran», dit Rulhière, dans ses jolies et croustillantes _Anecdotes sur le Maréchal de Richelieu_. Cet effronté Fronsac lève la tête. Cri général. On recommanda le silence aux femmes de chambre qui étaient autour de la toilette de la petite Dauphine. Mais on parla.

--«On excuse tout, hors la peur que vous nous avez faite, dit la petite-fille du roi à Fronsac qui vint se mettre à genoux devant elle et lui baiser la main.»

Il poussa plus loin la témérité. On le vit embrasser un jour la duchesse. On prétendit même qu’il avait été surpris en tête-à-tête avec elle, dans une attitude qui ne témoignait que trop de son peu de respect pour le sang royal; il s’était aussitôt caché sous le lit[34] de la princesse, et, dans sa fuite, avait laissé tomber une miniature de la duchesse de Bourgogne.

[34] Le grave Ravaisson dit «dans le lit,» (_Archives de la Bastille_, t. XII, p. 77). _Les Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille_ (de Carra) prétendent que Fronsac, surpris dans le lit de la duchesse par Cavoie, qui devait en aviser Mme de Maintenon, se cacha «tout nu» sous le lit: ce fut, disent ces _Mémoires_, la vraie cause de sa détention.

Ces racontars eussent été de pures calomnies, que Fronsac aurait eu à se défendre contre d’autres imputations, assurément moins graves, mais qui ne laissaient pas que de provoquer le mécontentement du roi et les inquiétudes de son Égérie. Ce jeune seigneur, disait-on, n’était pas seulement léger, inconséquent et coureur de ruelles; il jouait et perdait des sommes considérables. Mme de Maintenon le fit surveiller par Cavoie; et ce gentilhomme lui apprit, un jour, que Fronsac venait d’être délesté de mille louis. Sans doute sa femme était fort riche; mais c’était payer un peu cher l’honneur d’avoir épousé un homme qui la dédaignait. Le duc de Richelieu, bien qu’il ne prêchât pas d’exemple, était exaspéré; et, pour l’apaiser, Mme de Maintenon lui écrivit, après avoir sermonné Fronsac qui avait vraisemblablement fait amende honorable: «Je lui ai dit que je dirais au roi que j’ai sa parole et que s’il ne la tient pas, il achèverait de se noyer.»

Il «se noya». Continua-t-il à jouer à _la bassette_--ce jeu qui avait déjà dévoré tant de fortunes à la Cour? Lui fallut-il contracter des emprunts usuraires pour éteindre ses dettes? Ou bien, avait-il fait, comme le dit assez mystérieusement Dangeau, «quelque nouvelle imprudence»[35]? Toujours est-il que son père et sa famille, de concert avec Mme de Maintenon, demandèrent une lettre de cachet au roi pour envoyer Fronsac à la Bastille et l’y garder le plus longtemps possible. Nous avons sous les yeux la fiche qui se rapporte à sa détention[36]. Elle est ainsi libellée:

_Tabul. Nº 3 20 mai 1711 M. le duc de Fronsac pour correction. Il a été mis trois fois à la Bastille, le 4 mars 1716 et le 28 mars 1719. Sorti le 19 juin 1712._

[35] DANGEAU: Journal, t. XIII, p. 394. C’est le 5 avril, dit l’Annaliste, que fut demandée la lettre de cachet.--«Livré au monde avec tout ce qu’il fallait pour plaire, écrit Saint-Simon, il fit force sottises.»

[36] BIBL. ARSENAL: _Papiers de la Bastille_, 10598.

CHAPITRE II

_Quatorze mois de Bastille.--Sollicitude du Gouverneur Bernaville pour son prisonnier.--Visite de la petite duchesse de Fronsac à son époux: les suites d’un mariage blanc.--Études et «amusements» du détenu.--Attaque de petite vérole: traitement du malade.--Isolement et terreurs de Fronsac.--Sa guérison; sa convalescence.--Bulletins de Bernaville.--Repentir, en apparence sincère, de Fronsac.--Sa mise en liberté._

Contrairement à l’indication (c’était peut-être une date d’inscription) donnée par la fiche précédente, Fronsac était déjà embastillé le 8 mai 1711, car, ce jour-là, Bernaville, le gouverneur de la forteresse, écrivait au Ministre d’État Pontchartrain[37]:

[37] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII, p. 77 (d’après les manuscrits de la Bibliothèque Nationale).

«Je suis convenu avec M. le Cardinal de Noailles, M. le duc de Richelieu et Mme la Duchesse, que M. le duc de Fronsac viendrait dîner avec moi et y resterait jusqu’à 5 heures que ses maîtres de langues et de mathématiques se rendent chez lui. Il ne m’a pas paru possible qu’il passât seul ses journées dans sa chambre sans intéresser sa santé. Ils sont persuadés que je ne vois personne qui lui donne de mauvais exemples; et j’ose me flatter que vous avez assez bonne opinion de moi pour croire qu’il ne se passe rien en ma présence et celle de M. de Launay, soit dans ma chambre ou à nos promenades dans la cour et sur le bastion, qui soit contre les bonnes mœurs.

«Mme la Marquise du Chastelet[38] qui nous a fait l’honneur de dîner avec nous, vous peut dire comme nous vivons ensemble. Elle y est assez intéressée par son fils pour y avoir pris garde. Il est vrai aussi que ces éducations-là me contraignent beaucoup. Je m’en fais un devoir à l’égard de M. de Fronsac, que j’ai reçu par vos ordres et à l’égard de M. le Chevalier du Chastelet[39], que j’aime et dont j’honore infiniment le père et la mère.»

[38] C’était la femme du gouverneur de Vincennes.

[39] Il épousa, en 1714, Catherine de Richelieu, la sœur de Fronsac.

Louis XIV avait ordonné, en effet, qu’on envoyât, comme précepteur, au prisonnier, l’abbé de Saint-Rémy. Chargé de l’ingrate besogne de recommencer sur de nouveaux frais une éducation restée incomplète, cet ecclésiastique avait consenti (ainsi le voulait la règle) à se laisser enfermer avec son élève. Il lui fit d’abord traduire Virgile.

Bernaville est très content du maître, «un fort honnête homme, fort sage et fort capable, qui se gouverne fort bien avec» le duc de Fronsac. Il n’est pas moins enchanté de l’élève: «Je n’ai à mon égard, écrit-il, que des louanges à dire de sa conduite avec moi et les officiers: il n’y a personne plus civil et plus poli que lui; il va au devant de tout ce qui peut nous faire plaisir; nous ne lui avons rien entendu dire contre les bonnes mœurs[40].»

[40] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII. «Tous ces rapports étaient lus du Roi», écrit en apostille Pontchartrain.

Assurément, l’effréné viveur qu’était déjà Fronsac rongeait son frein: il fallait bien se soumettre; mais il s’ennuyait mortellement. Aussi, malgré les distractions de toute nature que s’efforçait de lui offrir le personnel de la Bastille, le prisonnier en cherchait-il de moins monotones et surtout de plus originales. Il se souvint alors qu’il avait une femme. Et malgré que tous les mémorialistes aient affirmé que la jeune duchesse de Fronsac avait en quelque sorte forcé les portes du cachot de son époux, ce fut, au contraire, celui-ci qui sollicita à plusieurs reprises la visite de sa femme.

Bernaville le déclare formellement.

Dans l’agréable roman qu’il a brodé sur le canevas des _Mémoires de Richelieu_, M. de Lescure a complaisamment décrit les fêtes fastueuses du premier mariage de Fronsac, sans oublier aucun détail sur la nuit de noces qui servit de clôture à cette magnifique cérémonie. Les mariés restèrent couchés un quart d’heure dans leur lit, les lampes à peine baissées, pendant que les invités circulaient bruyamment autour d’eux, aux sons joyeux des violons et des flûtes qui faisaient rage.

Et ce fut tout.

Fronsac avait, aussitôt, oublié Mlle de Sansac. La jeune vierge en fut dépitée et désolée. La belle famille protesta. Et ses plaintes, assurent certains biographes, ne furent pas étrangères à la détention de ce mari indifférent[41].

[41] «La famille voulait que la duchesse de Fronsac fût grosse», dit Richelieu dans les notes autographes qui terminent les _Mémoires authentiques_, et dont l’une se rapporte à sa première détention.

Nous croyons peu à cette version. Quoi qu’il en soit, la petite duchesse, avisée du désir de son époux, ne le fit pas languir. Au dire de l’anecdotier de la Vie privée, elle accourut, se présenta au prisonnier, avec tous les artifices de la coquetterie la plus raffinée et sous le plus galant des costumes, multiplia les sourires mouillés de larmes, les baisers, les caresses, les témoignages les moins équivoques d’une passion qui ne demandait qu’à être payée de retour. Mais ce fut encore en pure perte. Fronsac se montra charmant, gracieux, empressé, ainsi qu’il l’était avec toutes les femmes; il reçut la sienne comme «l’envoyée du plus grand roi du monde»; et même, sevré qu’il était de ses plaisirs coutumiers, il ressentit, à la voir et à l’entendre, un certain trouble, mais bientôt il se ressaisit; et la petite duchesse partit comme elle était venue. Au reste, l’honnête Bernaville ne souffle mot de l’entrevue: il se contente de signaler au ministre les effusions de gratitude que lui prodigua Fronsac, pour le zèle obligeant qu’avait apporté le Gouverneur à lui donner satisfaction.

Cependant, le pensionnaire de Bernaville recevait nombre de visites, entr’autres celles des princes de Conti et d’Espinoy, «la conversation roulant sur les occupations et amusements (!!!) de Fronsac»[42]. C’étaient encore M. et Mme de Cavoie qui venaient le «préparer, par de sages instructions, à recevoir la première visite de M. le duc de Richelieu... Elle s’est passée avec beaucoup de tendresse de part et d’autre.» En comédien consommé, Fronsac dit à son père «qu’il reconnaissait toutes ses fautes, qu’il n’oublierait jamais la grâce que le roi lui avait faite de l’envoyer ici pour en faire pénitence et les réparer, qu’il était trop heureux d’y être, qu’il ne négligerait rien de tout ce qui pouvait dépendre de lui pour les réparer, et pour se rendre digne des bontés de Sa Majesté. Il lui a encore dit ce qu’il nous dit tous les jours, qu’il n’a nulle impatience d’en sortir et _qu’il regarderait comme un grand malheur une prompte liberté_[43].»

[42] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII, (lettre du 1er juillet.)--Voltaire venait aussi, disait-il, «lui rendre ses devoirs».

[43] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, t. XII, (lettre du 8 juillet).

Soudain, un coup de théâtre.

Le 27 septembre, Fronsac tombe malade: il a une fièvre intense. La Carlière, le médecin en titre de la prison d’État, vient le saigner le lendemain. La petite duchesse, qui n’avait pas abjuré toute tendresse pour l’ingrat, amène avec elle Barère, chirurgien des mousquetaires, que le duc, accouru au chevet de son fils, voudrait également substituer à La Carlière. Toutefois il s’entend avec le médecin officiel; et Fronsac est saigné au pied.

Le prisonnier, qui se sent plus malade, s’inquiète et demande un confesseur. On lui envoie un prêtre de Saint-Paul, M. Dolé, en qui le Cardinal de Noailles a pleine confiance. Cependant, Barère, qui est revenu, croit que cette fièvre persistante n’aura pas de suite. Or, le 30 septembre, la petite vérole se déclare. Et cette famille, jadis si empressée autour du malade, tous, jusqu’à l’amoureuse Mme de Fronsac, se défilent avec rapidité. Seuls restent dans la chambre du délaissé l’abbé de Saint-Rémy[44] et un valet de chambre.

[44] Richelieu en fut toujours reconnaissant à Saint-Rémy; et bien que Voltaire appelât cet abbé «un bœuf», Richelieu fit de son ancien précepteur son premier secrétaire à l’ambassade de Vienne.

Au surplus, Bernaville, qui a le sentiment de sa responsabilité, a mis Fronsac en quarantaine. Il doit préserver son personnel d’un mal contagieux. Il ne s’en inquiète guère pour lui-même: sa figure est toute couturée de petite vérole.

Cependant La Carlière, qui, en raison des visites de son confrère, s’était d’abord défendu de continuer les siennes, a consenti à suivre la marche de la maladie. Le 3 octobre, il se déclare satisfait de l’état général. Mais Fronsac est loin d’être rassuré. Il communie le matin et demande même l’Extrême-Onction. Toutefois, le 6, (le huitième jour de la maladie) le mieux s’accentue: La Carlière et Barère, enfin d’accord, sont satisfaits de l’évolution normale de la petite vérole. Et pourtant le vaillant Bernaville a suivi l’exemple de la famille, il ne voit plus son pensionnaire: c’est aussi qu’il «reçoit ici beaucoup de monde». Fronsac, pour qui jadis la dévotion était le dernier des soucis, en réclame toutes les pratiques: il demande la permission d’envoyer un valet de chambre à la châsse de Sainte-Geneviève, pour y faire «toucher un mouchoir et lui apporter des pains».

Enfin, le 17 octobre, Bernaville, rentré dans la chambre de Fronsac, envoie à Pontchartrain ce triomphant billet:

«Je m’assure que M. le duc de Fronsac est parfaitement guéri et qu’il n’est _point marqué_. Il se leva hier; et on ouvrit les fenêtres après avoir brûlé dans sa chambre de la poudre à canon et toutes sortes de choses. Il mange tous les jours des bouillons et plusieurs potages avec deux ailes d’un gros poulet et le corps, ce qui ne lui suffit pas à ce qu’il dit, et, je le crois bien, car il a bon appétit.»

Le Maréchal de Richelieu devait être un jour un gastronome aussi émérite qu’il était un amoureux hors pair.

Fronsac fit sa convalescence à la Bastille. Le Roi ne désarmait pas encore. Le 24 octobre, le père se décidait à rendre visite au fils: «Il m’a dit, écrit le Gouverneur, qu’il était content de l’état de sa santé et de la situation de son esprit.» La Carlière avait donné au malade son _exeat_ (si l’on peut ainsi s’exprimer) et dicté à Barère le traitement qu’exigeait la convalescence. Quant au confesseur, M. Dolé, il continuait ses visites sur la demande expresse de son pénitent. Celui-ci voulait aller, le plus tôt possible, à la messe; mais Bernaville, qui connaissait le paroissien, tardait à le satisfaire, «car, disait-il, il n’aura pas sorti de sa chambre qu’on ne pourra plus l’y faire rentrer». Néanmoins, le 1er novembre, il lui permit d’entendre la messe. Le prompt rétablissement de Fronsac incitait ce bienveillant geôlier aux plus consolants pronostics: «La petite vérole, disait-il, ne lui a fait que du bien: elle l’a fait croître considérablement et il ne sera pas marqué: il y a lieu d’espérer qu’il y aura du changement en tout.»

«Il se promena hier pour la première fois dans le jardin que nous avons sur le bastion de la Bastille, où il est encore aujourd’hui. Il a prié M. le duc de Richelieu de me demander la permission de se promener dans le jardin de l’Arsenal. J’ai répondu que cette liberté était contre nos usages et que je ne croyais pas que le Roi voulût l’ôter au public et nous la donner pour promener nos prisonniers, et même qu’il conviendrait moins à M. le duc de Fronsac qu’à plusieurs autres, puisque la principale raison qu’on a eue en l’envoyant a été de le séparer de ses amis particuliers, ce qu’on ne pourrait pas faire dans un jardin public qui est le rendez-vous de tout Paris[45].»

[45] RAVAISSON: _Archives de la Bastille_, (lettre du 5 novembre).

Pontchartrain, naturellement grincheux, tance vertement Bernaville d’avoir laissé la conversation dévier sur ce terrain; et Fronsac qui prend connaissance de la semonce ministérielle, exprime tous ses regrets au pauvre gouverneur de lui avoir attiré cette mercuriale. D’ailleurs, il retourne maintenant chez Bernaville, où la jeune duchesse, ainsi que M. et Mme de Richelieu, viennent de nouveau lui rendre visite. Et le digne fonctionnaire constate, une fois de plus, que «les marques de la petite vérole, quoique nombreuses, ne le défigurent point[46].»

[46] _Ibid._, (lettre du 17 novembre).

A quoi tiennent pourtant les destinées d’un empire... dans le monde galant! Supposez Fronsac «picoté»--c’était le terme--de petite vérole, comme l’était Bernaville. Richelieu, séducteur professionnel du XVIIIe siècle, n’existait pas.

Il resta sept mois encore à la Bastille. Enfin, quand Louis XIV eût jugé l’expiation suffisante, le prisonnier adressa, le 16 juin 1712, ce placet à Pontchartrain: «Mon père, qui est ici, a la bonté de vouloir bien consentir à mon élargissement, et m’ordonne de vous supplier de vouloir bien le demander au roi. Je tâcherai de mériter toutes les grâces qu’il m’a bien voulu faire et de montrer qu’une telle retraite m’a bien changé par les solides réflexions que j’ai faites. Permettez-moi de vous remercier de toutes les obligations, etc.»

Le père avait écrit, en apostille, qu’il était «convaincu des bonnes dispositions de son fils».--Ah! le bon billet!...

Trois jours après, Fronsac sortait de la Bastille. Dangeau, qui assigne la même date à la mise en liberté du coupable repentant, ajoute: «Richelieu, son père, a fait payer toutes ses petites dettes et pris du temps pour les plus considérables[47].»

[47] DANGEAU: _Journal_, t. XIV, p. 177.

Était-ce donc la véritable cause d’une détention qui dura quatorze mois? Nous en doutons; et nous constaterons simplement, pour mémoire, que la duchesse de Bourgogne était morte le 12 février précédent.

CHAPITRE III

_Fronsac, en Flandre, sous le commandement de Villars.--Le siège de Marchiennes.--Fronsac est blessé à Fribourg.--Comment il est accueilli, à Marly, par le roi.--Il revoit la duchesse aux yeux bleus qui avait reçu ses adieux avant son départ pour l’armée.--L’amitié succède à l’amour.--Le roman de Mme Michelin: perfidie et cruautés de Fronsac.--Mort du duc de Richelieu: un beau geste de son héritier.--Les dernières heures de Mme Michelin._