Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 26

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Évidemment, pour Bernis, c’était la meilleure des solutions: car il se doutait bien que Richelieu rentrait en France, le cœur ulcéré et méditant de retentissantes vengeances. Cependant Stainville, si les lettres qu’en publie Soulavie dans les _Mémoires de Richelieu_ sont authentiques, avait cherché à calmer le dépit et le ressentiment du Maréchal, en flattant sa vanité et en l’assurant des plus augustes sympathies; du même coup, à vrai dire, il désavouait, mais discrètement, son ministre et ami[531]:

[531] Au dire de SOULAVIE (_Mémoires de Richelieu_. T. IX, p. 239) Stainville représentait à Marie-Thérèse l’abbé de Bernis comme un homme dangereux ou découragé, qu’il fallait chasser par conséquent de sa place...

«Votre position, qui vous affecte, est la plus brillante de l’Europe... _on clabaudera toujours à Versailles_ contre ceux qui font quelque chose[532].»

[532] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, pp. 202 et suiv. Déjà Stainville, à la nouvelle de la Capitulation de Closter-Seven, avait envoyé à Richelieu ses félicitations et celles de la Cour de Vienne. Et même il ajoutait: «Il faut profiter du mois d’octobre pour faire évacuer l’Elbe au roi de Prusse; vous serez, de tous côtés, Monsieur le Maréchal, le vainqueur de ce fleuve.»

Stainville était plus explicite encore dans sa lettre du 3 décembre: «J’ai déjà eu l’honneur de vous mander, Monsieur le Maréchal, que vous êtes à merveille ici; et je dois ajouter que l’Impératrice et M. de Kaunitz ont été les premiers à me dire qu’il était de toute nécessité que vous _restassiez seul commandant des forces du roi en Allemagne_[533]...»

[533] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, p. 213.

D’un autre côté, en homme qui voulait ménager la puissante protectrice, dont l’influence allait bientôt l’appeler au ministère des affaires étrangères, Stainville entendait excepter Mme de Pompadour de la cabale de Versailles «clabaudant» contre un général trahi par la Fortune:

«Je suis certain, lui écrivait-il, que Mme de Pompadour n’est pas du nombre... Il est vrai qu’elle aurait peut-être désiré dans le temps que M. de Soubise fût renforcé plus tôt... Je suis sûr, croyez-moi, qu’elle ne l’a dit à personne[534]...»

[534] SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. IX, pp. 202 et suiv.

A Vienne, peut-être; mais à Versailles, à Choisy, à Paris, ainsi que dans toutes ses villégiatures, la Marquise se répandait, comme nous l’avons vu, en lamentations indignées sur l’abandon dans lequel Richelieu laissait Soubise.

Son antipathie, difficilement contenue, contre le Maréchal s’était donné de nouveau libre carrière, au lendemain des surprises de Closter-Seven. La malignité publique lui attribuait même, à la veille de la capitulation, une estampe satirique représentant le comte d’Estrées, en train de fouetter le duc de Cumberland avec une branche de laurier, dont Richelieu ramassait les feuilles pour s’en tresser une couronne[535].

[535] CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_, p. 212.--_Journal_ de BARBIER (édit. in-8º), t. VI, p. 552.

Il n’est guère vraisemblable que Mme de Pompadour fût l’auteur d’une telle épigramme: car, à cette date, la trêve, consentie entre les deux parties par leur réconciliation, jouait encore; puis la Marquise ne cultivait pas la caricature; elle gravait pour la plus grande gloire de son seigneur et maître. Mais elle regagna le temps perdu dans sa nouvelle campagne contre l’éternel ennemi.

Déjà Pâris-Duverney avait formellement renié le Maréchal après la rupture de la Convention de Closter-Seven. Celui-ci s’était permis de négliger les avis du financier! Dès lors Pâris-Duverney «cessa de le croire utile à l’armée[536]».

[536] _Correspondance historique et particulière du Maréchal de Richelieu en 1756, 1757, avec M. Pâris-Duverney_ (édit. par le Général de Grimoard), 1789, préface p. XXI.

D’autres griefs, beaucoup plus graves, et malheureusement trop justifiés, étaient depuis longtemps formulés contre le Maréchal: «Le pillage de notre armée, disait Bernis à Stainville, a été poussé à l’extrême; et, sur cet article, M. de Richelieu n’est pas excusable[537].»

[537] _Mémoires et Lettres de Bernis_ (édit. F. Masson), t. II, p. 178. Lettre du 30 janvier 1758.--D’après DUCLOS (_Mémoires_, t. II, p. 286) Bernis avait proposé à Richelieu, avant qu’il ne partît, d’augmenter ses appointements; mais le Maréchal, «colorant son avarice d’un air de dignité, refusa, disant qu’il ne devait renoncer à aucun de ses droits de général».

Ce «pillage», Richelieu l’avait instauré, et comme méthodiquement organisé, dès son entrée en terre allemande; et l’abus de ces exactions était devenu si criant que nos soldats--toujours friands de ces surnoms pittoresques--avaient baptisé leur général en chef «le petit père La Maraude».

Il va sans dire qu’ils suivaient ce déplorable exemple et que l’armée était en proie au plus effroyable désordre, comme à la plus avilissante gabegie. Quelle nouvelle contradiction chez un homme qui nous en a déjà offert de si nombreuses et de si déconcertantes! Alors qu’au moment où sa fortune militaire lui permettant d’anéantir toute une armée, il avait eu un geste à la fois humain et généreux, il livrait tout un pays, malgré les instructions précises de son gouvernement, aux horreurs d’un pillage en règle, qu’allait aggraver encore le châtiment d’une infraction aux lois de l’honneur. Les protestations du landgrave ne reposaient donc pas sur des faits imaginaires; et le duc de Cumberland, retiré à Londres, avait pu dire, en parlant de la conquête du Hanovre par les Français, que les «alliés de l’Angleterre étaient quarante mille poltrons fuyant devant cent mille bandits[538]». Frédéric lui-même, Frédéric qui avait tant de méfaits de ce genre sur la conscience, oubliant la lettre pateline qu’il avait adressée deux mois auparavant à Richelieu, lui fit écrire par son frère, le prince Henri, que des représailles seraient exercées sur les officiers français prisonniers, si le pays continuait à être aussi impitoyablement dévasté[539].

[538] _Galerie des aristocrates et Mémoires secrets_ (attribués à Dumouriez), 1790.--L’auteur va même jusqu’à dire (tant les opinions en matière d’honneur sont variables!): «Il est impossible à tout brave homme aimant sa patrie de désapprouver l’infraction du traité de Closter-Seven; notre façon de jouir de nos conquêtes a légitimé la rébellion: elle était juste et forcée.»

[539] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, p. 194.--FAUR: _Vie privée_, t. II, p. 184.

Plus tard, quand il fut question des déprédations et des contributions excessives infligées à ces «victimes innocentes», comme il les appelait lui-même, le Maréchal invoquait, pour légitimer ses exactions, les droits de la guerre et ceux des généraux en chef. Les précédents, hélas! ne manquaient pas. C’était, entre autres, les rapines du grand Villars, sous lequel Richelieu avait servi et plus récemment, celles de Maurice de Saxe et de Löwendahl, d’illustres guerriers, et... d’abominables pillards, mais qui n’étaient pas Français[540].

[540] Si l’Histoire doit juger sévèrement un tel abus de la force et un tel mépris du droit des gens, quelle ne sera pas la rigueur de sa sentence contre les arrières-petits-fils de ces «innocentes victimes», contre leurs chefs et leurs souverains, dont les exécutions militaires, à l’aurore du XXe siècle et dans une guerre sans précédents, ont dépassé en horreur tout ce que l’imagination peut concevoir de plus inique, de plus atroce, de plus barbare? Ces modernes Vandales nient, contre l’évidence, quand ils ne s’en glorifient pas, leurs attentats à la justice et à la propriété, à la liberté et à la vie des peuples--ce patrimoine éternel de l’humanité. Quel contraste avec la mentalité française, même sous le règne du pouvoir absolu! L’opinion publique se prononça énergiquement, dans notre pays, contre le système de défense de Richelieu.

Le Maréchal rentra donc dans Paris, comme le dit Moufle d’Angerville[541] avec son âpreté coutumière, «chargé de dépouilles glorieuses sans doute, s’il les eût acquises en combattant, mais honteuses, puisqu’elles étaient moins le fruit de ses victoires que de sa cruauté et de son avarice».

[541] MOUFLE D’ANGERVILLE: _Vie de Louis XV_, t. VI, p. 54.

Bernis annonçait, le 4 février, à Stainville, l’arrivée imminente de Richelieu: «Il paraît assez philosophe. Dieu veuille qu’il soit sage quand il sera ici!»

On le vit surtout aigri, mécontent et soucieux de dégager sa responsabilité de l’issue désastreuse d’une campagne, que ses débuts laissaient pressentir si belle et si fructueuse pour la France.

Luynes et Bernis ont présenté, chacun à leur manière, ce retour d’un vainqueur dont l’effort était resté stérile.

Dans son _Journal_ de janvier 1758, Luynes ne se fait pas faute d’admirer les dispositions prises par Richelieu au terme de ses opérations militaires. Le mois suivant, il montre le courtisan au coucher du roi, accueilli par le prince avec une rare bonté. Le 8 mars, Richelieu, accompagné de son cousin d’Aiguillon, va rendre visite, «par devoir», au Maréchal de Belle-Isle. Il est vrai qu’avant de partir pour l’armée, il avait déclaré ouvertement qu’il ne voulait «dépendre en aucune manière de lui, ni prendre ses conseils[542]». De fait, de toute la campagne, il n’avait daigné correspondre avec Belle-Isle[543]; mais, celui-ci, depuis le 29 février, remplaçait Paulmy, secrétaire d’État à la Guerre pendant treize mois. Richelieu était donc tenu à plus de circonspection.

[542] LUYNES: _Journal_, t. XVI, 3 mars 1758, p. 387.

[543] _Ibid._, 18 mars 1758, p. 389.

De même, il ménageait Bernis qu’il voyait chaque jour; si parfois il s’en plaignait, c’était secrètement; car, en public, il ne lui prêtait, ni méchants propos, ni manœuvres malveillantes à son égard: il savait trop bien, affirmait l’abbé, que «je l’avais traité comme un ami, tandis que, comme ministre des affaires étrangères, je pouvais demander qu’il fût puni[544]». Bernis, dans un entretien avec Luynes, attribuait, en effet, à Richelieu seul, l’avortement de la Convention de Closter-Seven. Mais le Maréchal avait informé Belle-Isle qu’il comptait remettre au roi un mémoire explicatif, où il lui exposerait sa conduite au cours de l’expédition et dans quelle situation il avait laissé l’armée.

[544] BERNIS: _Mémoires et Lettres_, t. II, p. 34.

Quelques jours après, il portait le double de ce travail au ministre; et, dans cette seconde visite qui dura trois quarts d’heure, Richelieu fit preuve de la plus aimable courtoisie: c’était, disait-il, «à la personne et non à la place qu’il entendait rendre ainsi ses devoirs[545]». C’était aussi afin de remercier une fois de plus Belle-Isle de l’emploi qu’il avait trouvé pour Fronsac, nommé tout récemment brigadier.

[545] LUYNES: _Journal_, t. XVI, 18 mars, p. 390.

D’autre part le ministre avait fait tenir de sages conseils à Richelieu par l’intermédiaire de M. de Beauvau. Il l’exhortait à modérer la vivacité de ses récriminations, car les plaintes arrivaient chaque jour, plus nombreuses et plus pressantes, du pays de Hanovre[546]; et Richelieu devait avoir à cœur, dans l’intérêt de son honneur, de chercher une «justification» éclatante et publique, nécessaire pour la gloire du roi et du nom français, justification qui serait insérée «dans les gazettes».

[546] LUYNES: _Journal_, t. XVI, pp. 340-343.--_Mémoires_ et _Lettres_ de Bernis, t. II, p. 133.

A Paris, également, l’opinion publique se montrait implacable. Elle accusait Richelieu de trahison--mot dont on abuse en France, pour flétrir des généraux ou des diplomates malheureux; idée qui devait se cristalliser, par la suite, dans le vocable, resté ineffaçable depuis plus de cent cinquante ans, de _Pavillon du Hanovre_[547].

[547] MOUFLE D’ANGERVILLE: _Vie de Louis XV_, t. VI, p. 54: «Il porta l’impudence au point de s’en (de ses exactions) ériger, en quelque sorte, un trophée par un pavillon superbe, qu’il fit construire aux yeux de la Capitale, et que les persifleurs, par une dérision amère, appelèrent le _Pavillon du Hanovre_.»

Aux yeux des adversaires irréductibles du Maréchal, ce magnifique palais représentait moins le bénéfice inavouable de la campagne, que le prix d’une honteuse forfaiture. Dieudonné Thiébault, le père du général et l’un des familiers de Frédéric, formule de graves accusations contre l’honneur militaire de Richelieu, pour les avoir entendues dans la bouche de «plus de cent Prussiens». Après la capitulation de Closter-Seven, Dunkelmann, le gardien du trésor de Frédéric, transporté à Magdebourg, aurait offert une somme considérable au Maréchal, qui l’accepta, pour qu’il n’allât pas plus loin. Car, avec ses «trois bataillons ruinés» et ses 1.500 déserteurs, la défense de Magdebourg était impossible. Et, «depuis, ajoute Thiébault, Dunkelmann a constamment joui de la confiance du roi et d’une considération particulière dans le public[548]».

[548] THIÉBAULT: _Mémoires_ (édition Barrière), t. II, p. 199.--Soulavie reconnaît également que Magdebourg n’aurait pu résister et déduit de l’inaction de Richelieu qu’il devait être «de connivence» avec le roi de Prusse. Depuis, Sainte-Beuve, toujours très dur pour le Maréchal, cite cette phrase perfide (_Premiers lundis_, t. XI) de Frédéric, faisant allusion aux contributions de guerre perçues par Richelieu: «Il n’est pas douteux que les sommes qui passèrent entre les mains du Maréchal, ne ralentirent considérablement dans la suite son ardeur militaire.» Mais Sainte-Beuve ajoute prudemment «je me méfie de Frédéric». Par contre, Faur affirme que Richelieu resta toujours «fidèle» à ses devoirs. Ce qui est certain, c’est que l’échec d’une capitulation qu’il estimait inattaquable, semble l’avoir hypnotisé au point de lui enlever tout esprit de direction et de décision.

Mais, autant la rapacité du vainqueur, en pays conquis, est indéniable, autant sa vénalité sur le champ de bataille n’est guère vraisemblable. Elle eût été plus inepte encore qu’odieuse. La prise de Magdebourg (et les instructions données au généralissime la prévoyaient) assurant le succès définitif de la campagne, Frédéric était perdu; et le Maréchal dictait, comme il y comptait bien, la paix à l’Europe.

Peut-être Richelieu avait-il trop sacrifié aux exigences de son esprit vaniteux et léger, en continuant sa correspondance avec Frédéric. Déjà Bernis, à propos de la première lettre qui en avait marqué les débuts, l’avait doucereusement persiflé, dans sa dépêche du 3 octobre à Stainville: «M. de Richelieu est un peu embarrassé d’une lettre pleine de louanges que le roi de Prusse lui a écrite en lui proposant de faire la paix. Le Maréchal ne serait pas fâché de la faire en effet et le Danemark aussi.»

Dans d’autres dépêches, ou dans ses _Mémoires_, Bernis constate, non moins malicieusement, et à plusieurs reprises, que Frédéric amuse Richelieu, ou lui tend des pièges, soit directement, soit par l’intermédiaire de la margrave de Bayreuth. Mais c’est encore cette même lettre du 3 octobre, adressée à Stainville, qui trahit, par une insinuation adroitement voilée, le peu de bienveillance de Bernis pour le Maréchal, bien qu’il se défende toujours de lui vouloir aucun mal.

Le ministre écrit donc à Stainville qu’il a fait mettre à la Bastille un «émissaire» du comte de Newied, «le plus intrigant des comtes de l’Empire», dont la correspondance avec le roi de Prusse vient d’être découverte à Vienne. A vrai dire, «on n’a rien trouvé dans les papiers de cet émissaire»; il a simplement déclaré qu’un secrétaire du Maréchal de Richelieu «avait proposé de donner Neuchâtel à notre amie pour l’attacher au roi de Prusse».

Le détenu n’était pas un inconnu pour Bernis: c’était un chambellan du margrave d’Anspach, nommé Barbut de Maussac, qui était venu une première fois à Paris, en février 1757, et déjà, sans doute, comme agent secret du comte de Newied[549].

[549] M. Frédéric Masson qui a consulté les Archives des Affaires étrangères pour avoir le mot de cette mystérieuse énigme, n’a rien trouvé de plus que les faits signalés par Bernis. Il croit que le comte de Newied était un espion à la solde, et de l’Autriche, et de la Prusse. (Note des _Mémoires_ et _Lettres_ de Bernis, t. II, pp. 122-124.) Mais, dans un article du _Correspondant_, du 25 avril 1914, les _Ancêtres du nouveau roi d’Albanie, les princes de Wied-Newied au XVIIIe siècle_, l’auteur, le _comte Palluat de Besset_, a repris la question et présente «l’intrigant» désigné par Bernis, comme un pacifiste désintéressé, soucieux de rétablir les bonnes relations entre la France et la Prusse.

Or, le 7 juillet de cette même année, Frédéric écrivait à sa sœur, la margrave de Bayreuth:

«Puisque, ma chère sœur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer M. de Mirabeau[550] en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense: il pourra offrir jusqu’à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix; et il pourrait pousser ses offres beaucoup au-delà, si, en même temps, on pouvait l’engager à nous procurer quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements dont j’ai besoin dans cette affaire et combien peu j’y dois paraître; le moindre vent qu’on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre.»

[550] Le chevalier, puis bailli de Mirabeau, frère puîné du Marquis.

Frédéric avait le goût de la correspondance, et plus encore celui des promesses, quitte à ne pas les tenir: c’est, on le sait, dans les traditions de la diplomatie prussienne.

Mirabeau remplit sa mission, mais sans succès. Parallèlement, l’«espion» du comte de Newied s’efforça de s’acquitter de la sienne. Le 6 août, il portait une lettre de son maître au Maréchal de Belle-Isle, lequel lui remettait sa réponse. Le 22, de retour à Newied, il rendait compte à un envoyé du roi de Prusse de sa négociation; et le 23, Frédéric recevait une lettre signée Van der Hayn, qui l’engageait à céder à Mme de Pompadour, «cette femme insatiable», les deux principautés de Neuchâtel et de Valengin, «dont il ne faisait rien[551]». Dans ce but, le roi de Prusse devrait envoyer à la Cour de Versailles Barbut de Maussac qui «promet la plus heureuse issue».

[551] De fait, Frédéric n’attachait aucune importance à la possession de deux provinces, «à 300 lieues de Berlin», disait-il. On sait du reste que Neuchâtel fut réuni solennellement à la Confédération Helvétique en 1858.

Ce fut, en effet, une belle ambassade: le chambellan du margrave d’Anspach et son digne auxiliaire, le colonel Balbi, munis de faux passe-ports, arrivaient à peine à Paris, qu’ils étaient arrêtés tous deux comme espions de Frédéric, et menés à la Bastille, d’où Maussac ne put sortir qu’un an après[552].

[552] Dans son article du _Correspondant_, M. Palluat de Besset cite, d’après la _Politische Correspondenz B 15 Prusse C.D. supplément X_, une lettre datée du 25 septembre 1757, dans laquelle Frédéric autorise «ses amis» à promettre de sa part la cession VIAGÈRE de Neuchâtel et de Valengin à la favorite, «se flattant que Mme de Pompadour emploiera tout son crédit, afin que les articles de paix lui soient avantageux».

Déjà, Bernis, lorsqu’il avait raconté à Stainville comment il avait éconduit Mirabeau, s’était plaint de l’insistance apportée par Richelieu à contrecarrer «l’affermissement du crédit» de la Marquise.

Le Maréchal n’était cependant pour rien dans l’intrigue de Balbi-Maussac. Il ne le fut pas davantage dans celle du Suisse Gampert, où il devait néanmoins jouer un rôle, plutôt désagréable pour Frédéric, qui était bien le metteur en scène, dans la coulisse, de ces misérables imbroglios. Mais Bernis avait trouvé le moyen de les enchevêtrer encore, en les confondant; et ce n’était certes pas dans l’intention de rendre service au Maréchal, car il écrivait, le 8 novembre, à Stainville: «M. de Richelieu a vu un émissaire du roi de Prusse, qui est impliqué dans l’affaire de Newied: il ne l’a pas fait arrêter, quoiqu’il soit venu à son armée sous un faux passe-port: tout cela donne matière à des soupçons faux, à ce que je crois, mais vraisemblables. Il me faudra écrire des mémoires pour détruire toutes ces chimères. M. de Richelieu a trouvé l’homme qu’on croyait son secrétaire et qui avait proposé la principauté de Neuchâtel pour Mme de Pompadour. Nous lui mandons de nous l’envoyer à la Bastille.»

Il fait bon de consulter les _Archives de la Bastille_, quand il s’agit de ces aventuriers, ou tout au moins d’«hommes à projets», dont regorgea le XVIIIe siècle, et qui peuplèrent, à cette époque, la prison d’État.

Nous découvrons, en effet, dans cette mine de documents, à côté du dossier Balbi-Maussac[553], signalé par le comte Palluat de Besset, celui de Gampert, l’intrigant[554], qui (le Gouvernement dut le reconnaître) n’était l’associé, ni de Balbi, ni de Maussac.

[553] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_ 11969. Dossier de BARBUT DE MAUSSAC indiqué par M. Palluat de Besset.

[554] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_ 11998. Dossier de GAMPERT.

La fiche qui le concerne et les documents qui l’accompagnent rétablissent la vérité des faits.

Ce Gampert, qui s’était présenté au camp de Richelieu, pourvu ou non d’un faux passe-port, comme les Balbi et les Maussac, n’en avait pas moins été arrêté, en _octobre_, dans la ville de Hanovre, par les soins du Maréchal, puis dirigé sur Strasbourg, et enfin conduit à la Bastille, le 24 juillet 1758[555].

[555] GAMPERT sortit de la Bastille le 24 janvier 1759, et fut immédiatement reconduit à la frontière avec «un ordre d’exil».

Il avait mis, comme on voit, plus de neuf mois pour arriver à sa destination.

Il se disait autorisé à faire des propositions de paix, en offrant, de la part de Frédéric, à _une princesse française_, et à son défaut, _à Mme de Pompadour_, les principautés de Neuchâtel et de Valengin.

Très vraisemblablement, cet intermédiaire était un nouvel envoyé du roi de Prusse. Certes, Frédéric ne pouvait s’illusionner sur le sort réservé à ses tentatives de négociations. Il savait trop la haine que lui avait vouée la Marquise, pour espérer qu’elle cédât à l’amour du lucre ou à la gloriole des titres. Mais il suffisait au machiavélisme de l’astucieux monarque, que ses propositions d’accommodement fussent adressées de toutes parts à la maîtresse de Louis XV. A son compte, de ces démarches, si souvent renouvelées, devraient rejaillir des soupçons sur la probité politique de sa mortelle ennemie. Et les étendre jusqu’à Richelieu, c’était le comble de la fourberie diplomatique, bien que Frédéric n’eût aucune raison d’animosité contre le Maréchal.

Mieux encore, la sympathie de celui-ci pour celui-là, conforme aux traditions ancestrales hostiles à la maison d’Autriche, pouvait être exploitée comme une des causes de l’inaction «voulue» du vainqueur de Closter-Seven, qui avait sauvé miraculeusement la Prusse de l’effondrement définitif[556].

[556] C’est la thèse... philosophique de Soulavie, contre laquelle s’élève, à si juste titre, M. Frédéric Masson; et c’est peut-être par allusion aux déclarations du futur diplomate révolutionnaire, que Capefigue attribue le désastre de Rosbach à la secte des philosophes (voir p. 315).