Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 24

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La situation intérieure de la France était singulièrement troublée depuis cinq ans. Les querelles religieuses l’emportaient, par moments, sur les conflits politiques, quand elles ne les déterminaient pas. Le jansénisme, en majorité au Parlement, luttait contre le haut clergé, qui, depuis les premières années du XVIIIe siècle, entendait imposer à tous les fidèles, d’accord avec le Gouvernement, une adhésion sans réserves à la _Constitution Unigenitus_, œuvre de la diplomatie Vaticane. La résistance s’était surtout accentuée en 1752. Pour la vaincre, les évêques avaient interdit aux curés de donner les sacrements aux jansénistes. Versailles avait pris parti pour l’épiscopat. Et cependant nombre de courtisans--Richelieu tout le premier--étaient plutôt imbus de l’esprit philosophique, en opposition avec l’intolérance cléricale. Mais il fallait sauvegarder quand même le principe d’autorité, partant la religion officielle, puisque le Gouvernement approuvait la campagne des évêques. Or, le Parlement la combattit et bientôt, devant le refus du roi d’accueillir ses remontrances, cessa de rendre la justice (5 mars 1753). Les conseillers, exilés à Pontoise, ne furent rappelés qu’en 1754, mais ils n’avaient pas désarmé; et quand la guerre éclata en 1756, ils se défendirent d’enregistrer les nouveaux impôts réclamés par le ministère. Il fallut recourir à de nombreux expédients pour trouver les ressources qu’exigeaient les circonstances. Mais, après l’attentat de Damiens, le Gouvernement dut passer par de nouvelles épreuves.

Beaumont, l’archevêque de Paris, voulait alors faire d’une pierre deux coups. Devant l’effroi du monarque qui s’était cru, sur l’heure, mortellement frappé, il s’était demandé s’il ne pouvait recommencer l’éviction de Metz; et d’autre part il n’avait pas craint de dire que «le crime avait été commis par trahison et de dessein prémédité dans le Palais». Le Parlement n’aurait su être mieux visé[487].

[487] _Mémoires historiques et anecdotes de la Cour de France_, par SOULAVIE, 1802, p. 335.

Mme de Pompadour, qui se sentait atteinte, obtint du roi l’exil de l’archevêque. Mais Louis XV, avant de le faire signifier au prélat, avait envoyé auprès de lui Richelieu en négociateur. C’était déjà, en cette qualité, qu’il avait été accrédité par le roi auprès du premier président, lors de l’exil des parlementaires à Pontoise. Et cette mission, qui réussit, n’avait pas laissé que d’être laborieuse. Les procureurs généraux, que le Maréchal avait choisis comme intermédiaires, répétaient à l’envi que le roi s’était compromis par son coup d’autorité.

Richelieu fut moins heureux avec Beaumont. Il le pria, au nom du prince, de se montrer plus conciliant, de donner la paix à l’Église et de ne plus insister sur la production des billets de confession qu’on exigeait des agonisants; il lui promit, en échange, de réprimer les écarts du Parlement.

--«Qu’on dresse un échafaud au milieu de ma cour, répliqua fièrement le prélat, et j’y monterai pour soutenir mes droits... car ma conscience ne me permet aucun accommodement.»

Richelieu riposta à l’archevêque que sa conscience était une lanterne sourde qui n’éclairait que lui.--Et Louis XV «abandonna Beaumont à son conseil[488]».

[488] _Mémoires historiques et anecdotes de la Cour de France_, par SOULAVIE, 1802, p. 335.--SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. VIII, pp. 306 et suiv.

La Marquise eût donc été mal venue à maintenir d’anciens griefs contre un galant homme qui paraissait avoir oublié tous les siens[489], puisqu’il venait de servir avec un tel désintéressement la cause et les intérêts de Mme de Pompadour si violemment attaquée par de puissants ennemis. Ne devait-elle pas, au contraire, le payer de retour? Et l’occasion s’en présentait, personne n’ignorant que Richelieu brûlait d’aller conquérir de nouveaux lauriers au-delà du Rhin. On prétendait que la duchesse de Lauraguais cabalait, sans relâche, en faveur de son amant, furieux[490] de la nomination du Maréchal comte d’Estrées, comme généralissime des troupes françaises en Allemagne; mais une influence, autrement prépondérante, était acquise à Richelieu[491], celle du fournisseur des armées, Pâris-Duverney. Ce «général des farines», ainsi que l’avait appelé le Maréchal de Noailles, était très écouté dans les Conseils du roi, d’autant qu’il était grand ami de Mme de Pompadour[492]. Il se piquait de connaissances militaires que faisait valoir une éloquence ardente et persuasive; c’était son plan dans l’expédition de Minorque qui, paraît-il, avait été adopté; et, naturellement, il en proposait un autre pour la guerre contre la Prusse et ses alliés, auquel Richelieu accordait ses préférences, et qu’il suivrait, sans nul doute, s’il remplaçait d’Estrées.

[489] Le seul reproche qu’il lui faisait, c’était «d’avoir été trop faible pour ce monstre de d’Argenson.» (SOULAVIE: _Mémoires de Richelieu_, t. IX, p. 162.)

[490] _Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis_ (édit. Frédéric Masson), t. I, p. 391.

[491] _Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis_ (édit. Frédéric Masson), t. I, p. 392. «Pâris-Duverney, depuis la mort des Maréchaux de Saxe et de Löwendahl, et la prise de Minorque, s’était mis en tête que le Maréchal de Richelieu était aussi homme de guerre qu’homme de cour et d’intrigue.»

[492] «L’homme de confiance», dit Mme DU HAUSSET (_Mémoires_, p. 126).

Mais, pour que le projet aboutît, il fallait, de toute nécessité, une réconciliation publique, partant éclatante, entre la Marquise et son ancien adversaire.

Le... cérémonial en fut réglé, de manière à ménager l’amour-propre des deux parties:

«Il fut convenu qu’à Choisy le moment où le roi serait debout, environné de sa Cour, pendant le café, serait celui du raccommodement. Le Maréchal de Richelieu, debout et dans le cercle, se présenterait alors vis-à-vis de Mme de Pompadour. Stainville (le futur duc de Choiseul) irait causer une minute avec elle et viendrait prendre par la main M. le Maréchal de Richelieu.

«Ce qui fut fait avec toute l’authenticité convenable[493]...» Soulavie ajoute que la Marquise montra «beaucoup d’embarras...», le Maréchal ayant désiré la publicité de cette réconciliation, «pour qu’il ne fût pas douteux que c’était Mme de Pompadour elle-même qui avait demandé le raccommodement».

[493] _Mémoires de Richelieu_ (édition Soulavie), t. IX, pp. 162-163.

Nous nous en tenons à notre version première: tous deux avaient trop d’intérêt à ce rapprochement, pour en avoir subordonné la sanction aux exigences de l’étiquette ou aux satisfactions d’une vanité puérile.

D’autre part, s’il faut en croire Faur, Mme de Pompadour avait de profondes rancunes contre le Maréchal d’Estrées[494] qui aurait fait pendre un «vivrier» protégé de la Marquise, convaincu de prévarication[495]. Mais, elle-même, n’était-elle pas accusée, depuis longtemps[496], par l’opinion publique, de s’être effrontément enrichie par des gains illicites sur les fournitures de l’armée et par la vente de tous emplois au plus offrant et dernier enchérisseur? Et, par la nomination de Richelieu, ne s’assurait-elle pas, pour de futures opérations du même genre, la complicité du silence, chez un homme si peu scrupuleux, lui aussi, en pareille matière[497]?

[494] D’Estrées aurait eu de graves démêlés avec le prince de Soubise, favori de la Marquise (_Journal_ de BARBIER, t. VI, p. 551).

[495] FAUR: _Vie privée_, t. II, p. 175.

[496] A la fin de 1751, la voix publique s’était élevée, si menaçante, contre de tels agissements, que la police reçut l’ordre de rechercher l’origine et la source de ces imputations scandaleuses. L’enquête fut confiée à cet intelligent et adroit inspecteur que nous avons déjà signalé, Meusnier; et son rapport conclut, comme bien on pense, au mal fondé de toutes ces récriminations, mais il faut savoir lire entre les lignes de ce document, chef-d’œuvre de diplomatie policière, qui débute ainsi: «Il serait assez difficile de dissuader tout Paris que la plupart des grâces, qui s’obtiennent, soit à la Cour, soit dans la finance, par le crédit de Mme la Marquise, ne soient _conditionnelles_, c’est-à-dire que tel qui n’a pas d’offres à faire pour exprimer sa reconnaissance, est sûr d’échouer.» (_Nouvelle Revue rétrospective_ de M. Paul Cottin du 10 oct. 1892.)--BIBL. DE L’ARSENAL, mss. 10251.

[497] Le duc de Richelieu récompensa le service que lui rendit Mme de Pompadour «en fermant ses yeux sur l’irrégularité du trafic qu’elle faisait de toutes les places dans la partie des fourrages. Elle nommait intendants, commis, etc., ceux qui avaient donné le plus». (Mlle DE FAUQUES: _Histoire de Mme la Marquise_, p. 110.)

Quelle que fût la cause qui détermina le rappel du comte d’Estrées, celui-ci ignorait sa disgrâce, alors qu’il battait à plate couture, près d’Hastembeck[498], le duc de Cumberland, fils du roi d’Angleterre, commandant en chef des alliés de Frédéric. La nomination de Richelieu, qu’il apprit presque aussitôt, était tenue encore secrète, que les équipages du Maréchal étaient en route pour Strasbourg. Mais cette désignation était, en quelque sorte, pressentie par Voltaire, qui, dans sa correspondance avec son héros, l’appelait de tous ses vœux:

[498] Grâce au concours de Bréhan et de Chevert, et sur les instances de Belle-Isle, ami du Maréchal d’Estrées, «qui avait pénétré les intrigues secrètes de Pâris-Duverney, Richelieu et Mme de Pompadour», écrit Duclos (_Mémoires_, t. II, p. 285), heureux de trouver cette nouvelle occasion de déverser sa bile sur Richelieu, sa bête noire.--«La plate bataille soit dit entre nous», (lettre de Bernis à Stainville, du 1er août 1757).

«Vous n’aviez pas déplu à la mère (ce fut un des romans de son ambassade à Vienne), vous serez le vengeur de la fille (8 décembre 1756)...[499]»

[499] Faut-il rappeler que, dans la campagne d’ineptes et abominables calomnies, poursuivie contre Marie-Antoinette, on racontait, en 1784, qu’elle était la fille du Maréchal de Richelieu... ou du roi de Prusse? (_Bibliothèque Nationale_, mss. 10364, de LEFEBVRE DE BEAUVRAY).

Si Voltaire ne craignait «une balle vandale pour l’estomac de Richelieu», il voudrait voir «la _furia francese_ des soldats» du Maréchal, «contre le pas de mesure et la grave discipline» des Prussiens, (3 janvier 1757)...» «Je vous attends toujours dans le Conseil, dit-il, ou à la tête d’une armée (19 février)...»

Et lorsque, enfin, Richelieu est parvenu à son but, Voltaire, après lui avoir rappelé la fameuse machine de guerre, combinée par Florian, le père du fabuliste et par Montigny de l’Académie des Sciences, ces «chars romains», ou «assyriens», qui, avec 600 hommes et 600 chevaux, doivent faucher en plaine une armée de 10.000 combattants, Voltaire s’écrie, le 19 juillet: «Je souhaite que vous preniez prisonnier Frédéric.»

Le 25 août, il affirme encore plus énergiquement son espoir:

«Vous ne traiterez pas mollement cette affaire-là; et, soit que vous ayiez en tête le duc de Cumberland, soit que vous vous adressiez au roi de Prusse, il est certain que vous agirez avec la plus grande vigueur.»

Le 5 août, Richelieu, à la tête de troupes fraîches, avait rejoint l’armée de Westphalie, à Oldenbourg, où Valfons signale, avec enthousiasme, son arrivée et son aménité «caressante pour tout le monde». Son dialogue avec le jeune officier qu’il a reconnu, donne la note de cette entrée en scène:

--«C’est moi qui le premier vous ai mis dans le chemin de la gloire... A présent nous vivrons souvent ensemble.

--«Je le désire, Monsieur le Maréchal, mais à la façon dont je fais mon métier, on n’est pas toujours sûr de la durée de ce bonheur-là[500].»

[500] Marquis DE VALFONS: _Souvenirs_ (2me édition Émile-Paul), p. 282.

D’après les _Souvenirs_ de Mme de Beauvau (p. 60), Richelieu avait consulté son ancien compagnon d’armes à Minorque sur la conduite à tenir en Allemagne, pour faire observer la discipline dans les rangs de l’armée. Il présenta au roi des Mémoires de Beauvau qui concluaient au ravitaillement régulier et complet des troupes privées de vivres et de ce fait indisciplinées. Le Maréchal de Belle-Isle, bientôt ministre de la guerre, ordonna aussitôt d’augmenter la ration des troupes.

CHAPITRE XXVI

_Campagne de Hanovre.--Instructions données au Maréchal de Richelieu.--Sa marche foudroyante.--La Convention de Closter-Seven.--L’imprudence du vainqueur.--Appréhensions de Frédéric II.--Désaccord de Bernis avec Richelieu: tergiversations de la Cour de Versailles et mauvaise foi du Cabinet de Saint-James.--Sommations tardives et impuissantes du Maréchal aux chefs de l’armée vaincue.--Conséquences du désastre de Rosbach.--Entrée en campagne de Ferdinand de Brunswick.--Comment Richelieu le contient.--Il demande son rappel: le comte de Clermont le remplace._

Nous sommes arrivé au point culminant de la vie politique et militaire du Maréchal de Richelieu, à ce moment critique, où la Fortune, qui semblait l’avoir pris par la main, pour le conduire, en pleine lumière, aux plus hautes destinées, se déroba tout-à-coup, le laissant, au milieu des ténèbres, dans le plus complet désarroi. Il volait au triomphe et se vit soudain entravé. Il était le maître à Closter-Seven et ne sut empêcher Rosbach.

Un de ses panégyristes à outrance, qui se pose trop volontiers en profond psychologue, résume assez bien cette étrange situation de Richelieu, réserve faite du rôle tendancieux attribué par l’historien à la coterie philosophique:

«L’auteur a trouvé les véritables causes de la perte de la bataille de Rosbach dans le manque de foi des signataires de la capitulation de Closter-Seven, révélation immense pour notre gloire nationale, trahie, vendue par les écrivains philosophes dévoués au roi de Prusse.

«Voici les faits:

«Le Maréchal de Richelieu marche en avant, occupe Hanovre le 14 août, Brunswick le 18, Bremen le 22. Il accule le duc de Cumberland entre l’Elbe et la mer, et alors est signée la Convention de Closter-Seven, puis l’acte supplémentaire (28 septembre). Les troupes allemandes au service de l’Angleterre doivent être renvoyées et les Anglais demeurer dans le Holstein sous la garantie du roi de Danemark (1757). La première partie des instructions données au Maréchal de Richelieu est ainsi accomplie. L’armée anglaise est dissoute: il va marcher sur le roi de Prusse pour l’acculer sur le corps du prince de Soubise, lorsqu’il est tout d’un coup arrêté par le refus que fait l’Angleterre de ratifier la convention; les soldats allemands au service du duc de Cumberland vont rejoindre le corps prussien du prince Ferdinand (et pourtant ils avaient promis de ne plus servir contre la France) et c’est alors que Frédéric tombe sur le prince de Soubise à Rosbach[501].»

[501] CAPEFIGUE: _Le Maréchal de Richelieu_, 1857 (p. 8).

Ce que ne dit pas cet apologiste de la stratégie de Richelieu, c’est que le Maréchal commit une faute qui lui fit perdre tous les bénéfices de sa glorieuse campagne; mais si son erreur comporte, dans une certaine mesure, des circonstances atténuantes, la mauvaise foi de l’Angleterre n’admet aucune excuse.

Le 17 juillet 1757, avant son départ, le nouveau généralissime recevait du roi des instructions[502] corroborant celles dont le comte d’Estrées avait été précédemment muni:

[502] _Bibliothèque de l’Arsenal_, Manuscrit 4518: Portefeuille d’Argenson, Papiers Montboissier fº 145.--La pièce est reproduite dans la Correspondance (imprimée) de Richelieu avec Pâris-Duverney en 1756, 1757, 1758, pendant la campagne d’Allemagne.

«Lorsque Sa Majesté, déclarait ce document, a pris la résolution, au mois de juin dernier, d’assembler deux nouvelles armées en Alsace, sous les ordres du Maréchal de Richelieu et du prince de Soubise, elle avait principalement en vue de faire une diversion puissante en Allemagne, capable d’arrêter les progrès du roi de Prusse, d’intimider les princes de l’Empire, qui paraissent disposés à se prêter aux projets dangereux de ce prince...»

Ces instructions laissaient «à la capacité, à l’expérience, aux lumières» du Maréchal, le soin de «prendre le parti le meilleur et le plus convenable», pour opérer avec succès contre le duc de Cumberland.

Ce document visait le siège éventuel de Magdebourg; mais «on ne saurait se flatter d’en exécuter le plan qu’en rejetant l’ennemi, dès cette année, au-delà de l’Elbe.»

Il fallait, en outre, «disposer du pays entre l’Elbe et le Weser pour assurer les subsistances de l’armée..., s’occuper de l’état et de l’entretien des chemins pour le ravitaillement et autres opérations de guerre...» Enfin le général en chef devait rester en communication ininterrompue avec le prince de Soubise et même avec le duc de Saxe-Hilderburghausen qui commandait l’armée des Cercles, destinée à se fondre dans le corps dirigé par le prince de Soubise.

Il fallait encore tenir la main à «la rigide observation de la discipline» et surtout «punir la maraude...»

La correspondance, échangée entre le Maréchal de Richelieu et Pâris-Duverney[503], note la marche rapide du généralissime et l’_embouteillage_--si le mot avait été d’usage à cette époque--de l’armée de Cumberland dans le camp de Stade. Elle précise nettement l’attitude adoptée par le Conseiller d’État au cours de la campagne et son impérieux désir de faire prévaloir ses idées personnelles dans les services d’intendance. Son mémoire «sur les raisons spéciales qui doivent engager le Maréchal de Richelieu à prendre ses quartiers d’hiver à Halberstadt;» ses «réflexions sur la situation de l’armée du roi entre le Weser et l’Elbe,» à la date du 13 août, disent assez l’autorité que lui donnaient, à la Cour, son crédit, ses relations, ses attributions officielles et surtout son indiscutable compétence.

[503] Cette Correspondance, parue en 1789, par les soins du Général de Grimoard, sort évidemment de l’officine de Soulavie. C’est, dans cette même maison de librairie, que se débitèrent plus tard, en partie, les _Mémoires_ de Saint-Simon, annoncés d’ailleurs sur une feuille de garde et déjà connus par une édition antérieure.

En réalité, ce grand pourvoyeur des armées royales ne prévoyait, dans les opérations futures de Richelieu, qu’une démonstration militaire, assurément heureuse, mais semblable à celle des campagnes précédentes; aussi le blocus, foudroyant, pour ainsi dire, du corps de Cumberland, semble-t-il, en dépassant toutes les espérances, déranger tous les plans. Bernis, qui ne laisse jamais échapper l’occasion de critiquer Richelieu (il savait plaire ainsi à la favorite), Bernis estime que le Maréchal fut le plus imprudent des hommes, en allant «forcer l’armée hanovrienne dans un camp marécageux[504]».

[504] BERNIS: _Mémoires et Lettres_ (édités et authentiqués par M. Frédéric Masson), t. I, p. 406.--Dictés quelques années plus tard, dans le silence du Cabinet, les _Mémoires_ concluent presque toujours, et parfois fort injustement, à la condamnation de Richelieu. La _Correspondance_, écrite au jour le jour, est, au contraire, moins suspecte de partialité.

C’était cependant un coup de maître; car, le 8 septembre, le fils du roi d’Angleterre se résignait à la capitulation connue dans l’Histoire sous le nom de _Convention de Closter-Seven_. Les stipulations, dictées par Richelieu, étaient bien telles qu’il ne cessa, en toute occasion, de les rappeler. Les troupes allemandes mercenaires, réunies sous les ordres de Cumberland, devaient, comme celles de Hanovre, être internées dans des campements déterminés, ou renvoyées dans leur pays et s’engager à ne plus servir contre la France, pendant la durée de la guerre[505].

[505] Dans son _Traité des grandes opérations militaires_ (3e édition), t. I, p. 318, Jomini dit qu’il fallait «détruire ou prendre l’armée»; c’était un coup mortel pour Georges II et la France eût été l’arbitre de la paix.--De même, Napoléon, à Sainte-Hélène (_Mémoires_ publiés par Montholon, t. V, p. 213) estime la Convention de Closter-Seven «inexplicable». Le duc de Cumberland, disait-il, était perdu; il était obligé de mettre bas les armes et de se rendre prisonnier; il n’était donc possible d’admettre d’autres termes de capitulation que ceux-là.--Le geste, chevaleresque comme celui de Fontenoy, lequel coûta si cher à l’armée française, est la seule explication qu’on puisse donner de cette capitulation imparfaite, «un traité véritable», affirme M. F. Masson.

Mais, pour ménager l’amour-propre des vaincus, et, sans doute, par un de ces sentiments chevaleresques dont la tradition fut bien oubliée depuis, Richelieu avait laissé aux soldats leurs armes[506]. Il avait foi dans la parole de leurs chefs. Ce fut une généreuse imprudence dont la France allait bientôt payer les frais.

[506] Marquis DE VALFONS: _Souvenirs_, (2me édition Émile-Paul) p. 290. Pour témoigner son estime à cette armée vaincue, Richelieu n’avait pas voulu introduire dans la capitulation la clause du désarmement, mais d’après les confidences faites à Valfons, il «avait toujours compté la faire exécuter». Bernis écrira plus tard que le Maréchal l’exigea brutalement.

Deux jours avant, le 6 septembre, le roi de Prusse avait écrit au vainqueur une lettre restée célèbre, lettre presque suppliante sous sa forme désinvolte, où Frédéric, aux abois, pressentait le petit-neveu d’un homme d’État, illustre entre tous, sur l’éventualité de son intervention--qui serait un bienfait--auprès de Louis XV: «Un Richelieu ne pouvait rien faire de plus glorieux, que de travailler à rendre la paix à l’Europe[507].» Le Maréchal lui répondit, en termes d’une exquise politesse, qu’il n’avait aucune instruction dans ce sens, mais qu’il allait envoyer immédiatement un courrier à Versailles, pour rendre compte au roi des ouvertures de Frédéric. On sait quelle suite fut donnée à cette pressante démarche. Louis XV fit aviser son ennemi--l’ennemi de Mme de Pompadour--qu’il emploierait jusqu’à son dernier soldat pour réduire le roi de Prusse[508].

[507] Frédéric était, d’ordinaire, moins obséquieux avec nos officiers supérieurs. Au dire de Voltaire, il traitait les généraux français de «généraux de comédie». Sa lettre à Richelieu, telle que la publient les _Souvenirs_ de VALFONS, diffère, dans ses termes, de celle qui est restée classique. Il s’y trouve (p. 312) notamment cette phrase que ne contient pas le document historique: «Il est impossible que le roi de France désire ma perte entière; c’est trop contre ses intérêts et je ne puis le croire véritablement mon ennemi.»