Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 23

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On décida de répondre à cette félonie en s’emparant de l’île de Minorque occupée alors par l’Angleterre. Et Richelieu qui commandait les côtes de la Méditerranée fut désigné comme chef de l’expédition projetée.

Il venait de marier, en février 1756, sa fille Septimanie avec le comte d’Egmont-Pignatelli. La nouvelle épousée, dit le duc de Luynes, était «grande et bien faite»; elle avait «le visage agréable et un très bon maintien[453]». Mais, comme elle l’écrivait elle-même, elle «avait le cœur triste[454]». Elle avait échangé les plus tendres serments, sous les yeux indulgents de sa tante l’abbesse du Trésor, avec le comte de Gisors, l’aimable et noble fils du Maréchal de Belle-Isle[455]. Mais en ces temps où l’orgueil nobiliaire entendait ignorer les questions de sentiment, la duchesse d’Aiguillon, née Crussol, qui avait élevé Septimanie comme sa propre fille, avait arrêté en conseil familial (et on la nommait la Sœur du Pot des philosophes!) que les maisons de Richelieu et de Lorraine devaient s’opposer à tout projet d’union avec l’arrière-petit-fils de Fouquet, le ministre prévaricateur.

[453] _Journal_ de LUYNES, t. XIV, p. 429, février 1756.

[454] Comtesse d’ARMAILLÉ: _La comtesse d’Egmont_, p. 23.

[455] _Ibid._, p. 39.

Richelieu, dont la sécheresse de cœur nous est connue, ne s’embarrassa pas autrement de la douleur qu’allait laisser dans cette âme de vierge l’abandon de son beau rêve: l’amour chaste et pur était un mythe pour un tel libertin! Ce père égoïste et vaniteux[456] ne vit dans l’alliance princière qu’il imposait à sa fille qu’une illustration nouvelle pour la maison de Richelieu. Et il témoigna, en cette occurrence, de son esprit de gloriole, par une manifestation des plus mesquines, mais qu’approuve énergiquement le duc de Luynes, en admiration perpétuelle devant ce premier gentilhomme, qui faisait, chaque jour, du moindre manquement à l’étiquette, une affaire d’État.

[456] Il ne savait même pas respecter sa fille, s’il faut en croire Dugas de Bois-Saint-Just, dans son livre _Paris, Versailles et les provinces_. A l’Opéra, un masque s’acharne après la comtesse d’Egmont. Il la pousse à bout et ne craint pas de lui dire qu’elle a une fraise sur la cuisse gauche: «Arrêtez cet homme», ordonne la comtesse indignée au garde de service. Le masque se découvre: c’est le Maréchal.

«M. de Richelieu n’a pas voulu donner part du mariage de sa fille par des billets imprimés que l’on envoie à toutes les portes, mais seulement par des billets à la main envoyés aux parents; c’est, en effet, la règle.

«C’est un véritable abus que d’envoyer des billets imprimés partout; on en reçoit tous les jours sur toutes sortes de mariages et auxquels on n’a aucune raison de prendre part. Lempereur, fameux joaillier, a marié sa fille depuis peu et a envoyé des billets imprimés à toutes les portes[457].»

[457] _Journal_ de LUYNES, février 1756, t. XIV, p. 429.

Une mode, qui, par extraordinaire, dure depuis deux siècles!

Richelieu partit, en mars, avec son gendre et son fils, le duc de Fronsac, dont le régiment venait d’être supprimé, un beau régiment, hélas! en son «habit blanc à revers jonquilles, avec tricorne orné d’un pompon rose et d’une cocarde à ganse blanche sur le côté gauche[458]».

[458] Comtesse d’ARMAILLÉ: _La comtesse d’Egmont_, p. 12.--Ce régiment de Septimanie avait été formé par Richelieu. Le roi en avait nommé Fronsac colonel, malgré l’opposition du prince de Dombes, opposition dont le Maréchal niait la légitimité (_Journal_ DE LUYNES, t. V, p. 339).

C’était sur les instances de l’abbé de Bernis[459], à qui le Maréchal devait en grande partie, sa nomination, que celui-ci se rendait à Marseille, pour presser les préparatifs de l’expédition, fort retardés à Toulon, du fait de la Marquise, prétend Soulavie.

[459] Frédéric MASSON: _Mémoires et Correspondance du cardinal de Bernis_ (Paris, 1878, 2 vol.), t. I, p. 253.--Aussi Richelieu écrivait-il à Bernis, le 5 mai 1756, une lettre en partie autographe sur son expédition à Minorque (Appendice du t. I, p. 450. _Archives des affaires étrangères_, France, Série brune. T. DCXI).

Sans doute, quand Richelieu avait parlé à la Cour de prendre d’assaut Port-Mahon, ses ennemis l’avaient traité «d’étourdi et de présomptueux qui voulait la fin sans les moyens[460]».

[460] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. IX, p. 235.--D’après CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_, p. 207, la marquise aurait dit, en parlant de Richelieu: «Il lui faudrait quelque bonne disgrâce pour lui apprendre à ne douter de rien.»

Mais Mme de Pompadour tenait trop au succès d’une guerre, qui était la sienne, pour chercher à le compromettre, dans le seul but de ridiculiser le général chargé de diriger les opérations. Jusqu’alors, par une fatalité constante, Richelieu avait vu chacune de ses expéditions navales entravée, ou arrêtée, à l’heure même de son embarquement. Dans la circonstance présente, «il avait jeté feu et flammes, car il craignait, avec raison, d’être prévenu par les Anglais[461]». D’Argenson, et peut-être Belle-Isle, devaient être tenus pour responsables d’une telle négligence. Mais, heureusement, l’activité des Marseillais avait su rattraper le temps perdu; et, le 9 avril, Richelieu prenait la mer pour débarquer le 18, à Citadella, capitale de l’île[462]. Les grenadiers lui avaient réclamé l’honneur, suivant leur droit, de descendre les premiers à terre[463]. Et pendant que, au grand étonnement du gouverneur, Sir Blackney, demandant le motif d’une telle agression, les troupes françaises débarquaient sur la plage, «les députés, les magistrats et tous les corps de la ville» s’entassaient dans des chaloupes, «pour venir faire leur soumission» au Maréchal, qui avait envoyé M. d’Albaret, avec un tambour et quelques grenadiers, sommer Citadella de se rendre. Le matin, à la vue de la flotte, trois cents soldats anglais avaient quitté la ville[464], pour se renfermer dans le fort Saint-Philippe qui commandait la position de Port-Mahon, «place imprenable, s’il pouvait y en avoir», écrivait plus tard Richelieu.

[461] _Mémoires et lettres_ de BERNIS, t. I, p. 255.

[462] _Journal_ de LUYNES, t. XV, p. 39.--RAOUL DE CISTERNES: _La Campagne de Minorque_, d’après le _Journal_ du Commandeur DE GLANDEVEZ (1899).

[463] DUGAS DE BOIS-SAINT-JUST: _Paris, Versailles et les Provinces_ (3 vol., 1817), t. II, p. 82.

[464] _Journal_ de LUYNES, t. XV, pp. 39-40.

Les épisodes du siège sont restés célèbres. La Cour en recevait un «journal» et des «relations» fréquentes, auxquels Luynes a fait de notables emprunts. C’étaient souvent des actes d’héroïsme tout à la gloire du soldat français, témoin ce canonnier, ancien déserteur, qui se réhabilita par son adresse et sa vaillance devant l’ennemi[465]; puis l’ingénieuse idée, suggérée à Richelieu par Beauvau[466], pour combattre l’ivrognerie qui déshonorait l’armée. Le généralissime arrêta que tout soldat, convaincu de s’être enivré, serait déclaré indigne de monter à l’assaut: ce fut le salut du corps expéditionnaire[467]. Beauvau rend encore au Maréchal cette justice qu’il avait su s’entourer d’un état-major, aussi remarquable par son intelligente bravoure que par sa parfaite distinction. Lui-même, Richelieu donnait l’exemple du sang-froid et de l’intrépidité.

[465] RAOUL DE CISTERNES: _La Campagne de Minorque_, p. 360. Lettre de Richelieu au comte d’Argenson, 19 juin 1756.

[466] _Souvenirs de la Maréchale de Beauvau et du Maréchal_ (1872), p. 55. Appendice, p. 68.

[467] On a toujours mauvaise grâce à se citer; nous ne voudrions pas cependant laisser ignorer que, pendant l’occupation de Minorque, on joua la Comédie au Camp français, avec cette belle humeur qui caractérise si bien nos soldats. Voir, à cet égard, dans le _Moliériste_ de 1888, notre étude sur le répertoire et les acteurs de ce théâtre improvisé.

La Galissonnière, le chef d’escadre qui avait transporté les troupes à Citadella, contribua singulièrement à l’issue heureuse de la campagne. Le hasard avait fait tomber entre ses mains le tableau des signaux de l’escadre ennemie. En conséquence, le 19 mai, à la hauteur de l’île d’Aire, il attaquait, avec ses douze vaisseaux, les quatorze de la flotte anglaise; et bientôt, pour éviter un désastre, les amiraux Byng et Vouel, déjà fortement éprouvés, étaient obligés de se réfugier sous les canons de Gibraltar. Mais, quoique cette victoire eût permis au Maréchal de resserrer plus étroitement Saint-Philippe, il n’en réclamait pas moins, lui qui avait cru l’enlever en un tour de main, de nouveaux envois de troupes, de munitions et de vivres. Il reconnaissait d’ailleurs que d’Argenson les lui expédiait très exactement. Mais ses ennemis de Cour ne s’en montraient que plus âpres à critiquer les opérations et à s’en gausser librement. Puis, la plaisanterie tournait au tragique; on allait jusqu’à prétendre que Richelieu cherchait la mort, pour ne pas survivre à son déshonneur. Tout le monde n’était pas de cet avis, puisque Mme de Pompadour, elle-même, adressait, le 28 mai, à Richelieu, ce billet dans le style familier qui lui était personnel:

«On nous a mandé de Toulon les plus jolies choses du monde: je les aimerais mieux de vos pattes de chat... Bonsoir, Monsieur le Minorquin, j’espère bien fort que vous êtes actuellement en pleine possession. Je rouvre ma lettre pour vous complimenter sur la bonne opération de M. de la Galissonnière... Nous attendons la nouvelle d’un second combat[468].»

[468] _Correspondance de Mme de Pompadour_ (édition Poulet-Malassis, 1878). _Lettres à Richelieu._

Ce fut seulement un mois après, le 28 juin, que Richelieu emporta d’assaut Saint-Philippe: «Cette entreprise téméraire, écrit Bernis, lui réussit par la valeur extraordinaire des troupes, par la mollesse des assiégés et surtout par l’inexpérience de M. de Blackney, à qui cependant la nation anglaise éleva une statue pour consacrer sa belle défense[469].»

[469] _Mémoires et Lettres du Cardinal de Bernis_ (édit. Fr. Masson, 1878), t. I, p. 253.--_Mémoires authentiques du M{l} de Richelieu_ (inédits).

Richelieu dépêcha aussitôt son gendre à Versailles avec les articles de la capitulation. En même temps, un laquais, parti en chaise de poste, apportait à Mme d’Egmont la nouvelle que son mari venait de débarquer à Marseille. Septimanie se trouvait à la Comédie italienne quand le courrier lui remit la dépêche. Elle faillit s’évanouir; et dès que le bruit de la victoire se répandit dans la salle, ce furent des «batteries de mains» et des acclamations sans nombre[470]. Aussitôt les acteurs, qui évidemment avaient pris leurs précautions, entonnèrent des chansons en l’honneur de la maison de Richelieu.

[470] _Journal_ de BARBIER, t. VI, p. 335.

Fronsac gagna au triomphe de son père la croix de Saint-Louis et la survivance à la charge de premier gentilhomme de la Chambre.

L’allégresse fut générale dans tout le royaume, et Mme de Pompadour manifesta, la première, sa joie très vive de ce beau fait d’armes[471].

[471] _Mémoires_ de Mme DU HAUSSET (édition Barrière), p. 60.

Voltaire en délira presque. Il avait entretenu avec Richelieu, pendant la durée du siège, une correspondance suivie, dans laquelle il n’imaginait jamais de formules assez élogieuses, pour célébrer la gloire future de son héros. Mais, en homme pratique qui n’entend pas laisser au hasard le soin de régler ses affaires, en historien soucieux de sa documentation, il demandait au Maréchal, comme il l’avait déjà fait, en 1752, pour «ses Siècles[472]», un «petit journal de son expédition, qu’il «enchâsserait dans son _Histoire générale_ qui va de Charlemagne jusqu’à nos jours[473]». Il avait une foi absolue dans le succès de l’entreprise. Il avait parié vingt guinées contre un Anglais qui voyait déjà Richelieu prisonnier de guerre[474]... Aussi Voltaire avait-il adressé au Maréchal un compliment en vers qui disait précisément le contraire[475], «prophétie» en train de courir tout Paris, du fait peut-être d’un «secrétaire bel esprit» de Richelieu[476]. Depuis la victoire du général en chef, il a déjà reçu des poèmes pour lui: «Je suis, s’écrie-t-il, le bureau d’adresse de vos triomphes[477].»

[472-473-474-475-476-477] _Correspondance de Voltaire_, 28 mars, 16 avril, 3 mai, 14 juin, 16 juillet 1756.

Mais ce qui fait encore le plus d’honneur à Voltaire, dans ce débordement de panégyrisme à outrance, c’est le noble empressement qu’il apporte à solliciter l’intervention de Richelieu en faveur du malheureux amiral Byng, traduit devant la Cour martiale qui l’enverra au supplice le 14 mars 1757. Voltaire écrit, dit-il, au nom d’un Anglais (c’était peut-être bien lui) qui réclame pour le vaincu le témoignage du vainqueur: «Un seul mot de vous pourra le justifier... Vous avez contribué à faire Blackney pair d’Angleterre; vous sauverez l’honneur et la vie de l’amiral Byng.» Richelieu ne se déroba pas à cette généreuse mission. Mais ce fut en vain[478]. L’Angleterre traitait ses amiraux battus, comme plus tard la Convention ses généraux en déroute. Le pacte avec la victoire ou la mort!

[478] _Correspondance de Voltaire_, 20 décembre 1756.

Si Voltaire avait écrit, le 16 août, au triomphateur, pour lui rappeler, à propos de «l’envie et de l’ignorance» qui avaient criblé d’épigrammes l’expédition, les injures dont Villars avait été accablé avant Denain, il ne prévoyait guère l’accueil réservé par la Cour à Richelieu, après la prise de Port-Mahon. Quelques jours auparavant, le Maréchal, usant d’un expédient qui lui avait déjà tant de fois servi, écrivait à d’Argenson le ministre, pour lui demander son rappel, sous prétexte que sa «santé était mauvaise[479]». En réalité, Richelieu savait, à n’en pas douter, que sa conduite et ses opérations à Minorque étaient durement critiquées. Sa maîtresse, la duchesse de Lauraguais, lui continuant, mais avec plus de clairvoyance, les bons offices de Mme de Tencin, le tenait au courant des intrigues nouées contre lui.

[479] _Journal_ de LUYNES, t. XV, p. 193, 16 août.

Sa dernière lettre est très explicite:

«17 août 1756,

... «Ce monstre de d’Argenson, tout en prônant votre victoire, a grand soin d’ajouter que, sans M. de la Galissonnière, tout aurait échoué. Il fait entendre qu’il a fait plus que vous, comme si le concours des forces de terre et de mer n’avait pas été nécessaire pour cette expédition! Il prétend que vous avez agi en soldat plus qu’en général, et que vous devez vos succès, plus au hasard et à des circonstances heureuses qu’à vos talents. Jugez de ma colère quand on m’a rapporté ces propos. J’ai été chez le garde des sceaux qui pense toujours comme je vous l’ai mandé. Il m’a assuré que le roi lui paraissait déjà moins satisfait qu’il l’avait été: il va se laisser gagner et vous perdrez peut-être tout le mérite d’une superbe expédition.

«Mme de Pompadour qui paraît être maintenant exaltée sur votre compte, peut changer demain. Je sais que d’Argenson a passé hier quelque temps chez elle; et je crains qu’il ne jette son venin sur tout ce qu’il approche. Vous savez par expérience qu’elle vous aime selon l’occasion, et qu’aujourd’hui votre amie, elle sera demain contre vous. Il se présente une foule d’aspirants pour commander; et sûrement Soubise ne sera pas oublié.

... «Je vois qu’en général on est fâché de vous voir victorieux: une bonne défaite les aurait tous rendus contents... Venez promptement: on doit toujours profiter du premier moment... Soyez ici au plus tôt pour dissiper cet essaim de reptiles qui s’assemblent contre vous dans cette pétaudière.

«Brûlez cette lettre[480].»

[480] M. de Lescure, dans ses _Mémoires_ autobiographiques de Richelieu, donne cette lettre comme inédite et absolument authentique. Elle est, au surplus, tout à fait dans le caractère de l’intelligente créature qui l’écrivit; et l’avenir en démontra suffisamment la sagacité.

Richelieu ne tint pas compte de cette dernière recommandation: peut-être ne lui parvint-elle pas en temps utile, car il était de retour à Paris, dans la nuit du 30 au 31 août, au milieu d’un énorme concours de peuple qui l’acclamait bruyamment.

Quand il vint à la Cour, remarque Luynes, «on le trouva maigri, mais d’ailleurs en bonne santé». Le roi l’accueillit assez froidement: il se contenta de lui demander s’il avait mangé des figues de Minorque: «On les dit excellentes», ajoutait Louis XV, qui, à l’exemple de tous les Bourbons, prisait fort les plaisirs de la table.

Quant à d’Argenson, il «chercha querelle» à Richelieu pour son retour, et «rejeta la chose sur Madame, qui en était enthousiasmée et ne l’appelait que le Minorquin[481]». Il donna encore au Maréchal d’autres preuves de sa malveillance, en écourtant «la liste de grâces» que lui avait proposée le vainqueur de Port-Mahon. Celui-ci, prudemment, «se tint alors derrière le rideau pour frapper contre les deux partis», aussi bien d’Argenson que la Marquise et Bernis[482].

[481] Mme DU HAUSSET: _Mémoires_ (édition Baudouin, 1824), p. 75.

[482] _Mémoires_ de d’ARGENSON, t. IX, p. 348, novembre 1756.

L’attentat de Damiens précipita la crise.

CHAPITRE XXV

_Une déconvenue de Richelieu.--L’attentat de Damiens: c’est le Maréchal qui fait arrêter l’assassin.--Démarche adroite de Richelieu auprès de Mme de Pompadour.--Son intervention, inutile, mais désirée par le roi, auprès de l’archevêque de Paris.--Réconciliation publique de la Marquise avec Richelieu.--Elle vaut au Maréchal de remplacer, à l’armée de Westphalie, le comte d’Estrées, le vainqueur d’Hastembeck._

L’année 1757 s’était ouverte pour le Maréchal sur une pénible impression. Quoique légèrement estomaqué par une réception répondant mal à son espoir d’une rentrée triomphale, l’adroit et ambitieux courtisan n’avait point abdiqué ses prétentions au poste de premier ministre, prétentions qu’il croyait plus justifiées que jamais, sans toutefois les avouer trop hautement. Aussi, quelle ne dut pas être sa déception, quand il vit ses espérances, sinon anéanties, du moins ajournées par une nomination imprévue! Les _Mémoires_ de Bernis nous tracent, le 2 janvier, un amusant croquis de la scène:

«Le Maréchal de Richelieu qui remplissait cette année la charge de premier gentilhomme de la Chambre, me dit, un quart d’heure avant que le roi lui ordonnât de m’appeler pour me faire asseoir au Conseil:

--«Mais, pourquoi, ayant tant d’affaires à traiter avec le roi et ses ministres, ne demandez-vous pas les entrées de la Chambre? Si vous voulez, je me chargerais d’en faire la proposition au roi. Je lui répondis, en riant, que j’acceptais volontiers ses offices. Il fut fort étonné, un instant après, d’entendre le roi me dire:

--«L’abbé de Bernis, prenez place au Conseil[483].»

[483] _Mémoires et Lettres du cardinal de Bernis_ (édition Frédéric Masson), 2 vol., 1878, t. I, p. 312. Bernis ne fut secrétaire d’État aux affaires étrangères que le 27 juin 1757.--Richelieu, dans ses _Mémoires authentiques_, consacre une notice des plus curieuses à Bernis, qu’il appelle une «comète qui avait bien une queue très longue, mais à qui il manquait une tête» capable de tenir dignement sa place dans le Conseil. Richelieu signale les origines du ministre, ses liaisons féminines, surtout avec Mme de Pompadour, dont il était, à l’occasion, le _teinturier_.

Le protégé de Mme de Pompadour, que Louis XV voulait déjà nommer ministre d’État, dans les derniers jours de décembre 1756, aurait pu écrire _stupéfié_, pour ne pas dire _indigné_. Eh quoi! ce prestolet d’abbé, parce qu’il avait su plaire à la favorite, entrait tout droit au Conseil, alors que lui, duc de Richelieu, Maréchal de France, illustre par sa naissance et par ses victoires, restait une fois de plus dans l’antichambre ministérielle!

Trois jours après, un coup de théâtre, autrement inattendu, devait surprendre et bouleverser la Cour de Versailles. Le 5 janvier, à la tombée du crépuscule, Louis XV allait quitter le palais pour se rendre à Trianon. Son carrosse l’attendait sous la voûte; et le prince, assez mal éclairé par la lueur incertaine de deux flambeaux, atteignait déjà la dernière marche, quand il s’écria:

--«Duc d’Ayen, on vient de me donner un coup de poing.» Grand émoi. Le Maréchal de Richelieu, qui était derrière le roi, s’écrie à son tour:

--Qu’est-ce que c’est que cet homme avec son chapeau? Le roi tourne la tête, il porte la main à son côté, la retire pleine de sang et dit:

--Je suis blessé: qu’on l’arrête et qu’on ne le tue pas.»

Damiens, qui avait frappé Louis XV, «était rentré si vivement par la trouée qu’il avait faite que personne n’avait vu le coup[484]».

[484] _Journal_ du duc DE CROŸ (édit. de Grouchy et Cottin, 1906), t. I, p. 365. Les relations de l’attentat de Damiens sont fort nombreuses, et, sauf quelques variantes sans intérêt, concordent assez bien dans tous leurs détails. Nous avons choisi de préférence celle de Croÿ qui met plus directement en scène Richelieu.--Le Maréchal ne put témoigner au procès; il était parti pour l’armée.

Mais lui seul était resté couvert; et ce fut la remarque de Richelieu qui le fit arrêter aussitôt par un valet de pied et par un garde du corps.

Avec une présence d’esprit qui ne l’abandonnait pas dans les circonstances les plus critiques, le Maréchal, malgré son dépit et ses rancœurs, comprit tout le parti qu’il pouvait tirer de la situation; et, comme s’il eût été, par destination, le conseil et l’appui des favorites dans l’embarras, il s’échappa du chevet du roi pour aller trouver Mme de Pompadour qu’on avait éloignée et lui offrir, avec ses consolations, le réconfort d’un absolu dévouement[485].

[485] FAUR: _Vie privée_, t. II, p. 173.--D’après SOULAVIE (_Mémoires de Richelieu_, t. IX, p. 159), Mme de Pompadour se serait plainte, au contraire, que, dans cette période critique, le Maréchal n’avait pas eu pour elle «tous les égards qui lui étaient dûs».

La blessure du roi était insignifiante. Et l’amant revint à sa maîtresse, comme il était déjà revenu à Mme de Châteauroux.

La Marquise, plus que jamais en crédit, obtint l’exil de d’Argenson[486] aux Ormes et de Machault, qui l’avait trahie, dans sa terre d’Arnouville.

[486] _Les Mémoires authentiques_ contiennent de très piquants détails sur la disgrâce de ce ministre, qui «se croyait sûr de faire chasser Mme de Pompadour, parce que, pensait-il, le roi ne le renverrait jamais»; tel ce dialogue entre Richelieu et Maillebois, neveu de d’Argenson: _Maillebois_, d’un ton joyeux: «Le Machault vient de partir.--_Richelieu_: Et votre oncle aussi.»

Mais le plus difficile restait à faire.