Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 22
L’abbé de la Rivière, qui avait accompagné, comme aumônier, Richelieu dans son ambassade de Dresde, avait soustrait «de l’argent et des effets» chez le roi de Pologne. Son dossier de la Bastille[430] ne permet aucun doute sur sa culpabilité. Richelieu remerciait, le 25 février 1747, le lieutenant de police Berryer, d’avoir eu égard au Mémoire que son intendant lui avait présenté contre le fripon. Il reconnaissait que la conduite de l’abbé «méritait correction» et que le magistrat «ferait une très bonne œuvre», en ordonnant l’arrestation de La Rivière; mais il estimait qu’il serait «convenable» de le conduire à Saint-Lazare, prison ordinaire des ecclésiastiques; toutefois si l’on ne trouvait pas dans ses effets «qui ne seraient pas de ceux volés», l’argent nécessaire pour le prix de sa pension, il n’entendait nullement, lui Richelieu, «rien prendre sur son compte».
[430] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_ 11680. Dossier _de La Rivière_.
Pressé de questions et dans l’espoir sans doute d’un moindre châtiment, La Rivière fit l’aveu de sa bassesse. Heureusement pour lui, le duc obtint qu’il fût seulement relégué dans la ville d’Alençon. Et l’abbé, aussitôt sorti de Saint-Lazare, allait raconter partout que son maître l’avait fait mettre en liberté, parce qu’il avait reconnu son innocence!
Était-ce par bonté d’âme?... Soit... Mais comment expliquer l’affaire Jean Girard?... Richelieu n’était pas cependant l’indulgence même. Et l’injustice ne lui coûtait guère, quand l’opération, tentée sous ses auspices, avortait.
En 1743, une société s’était fondée pour la construction et l’exploitation, sous la direction du concessionnaire, «l’architecte hydraulique» Floquet, d’un canal destiné à conduire les eaux de la Durance à Aix, Marseille, Tarascon, etc... Richelieu patronna l’entreprise, mais en profita pour trafiquer et «grappiller beaucoup d’argent» sur les actions offertes au public[431]. Après nombre d’avatars, l’affaire échoua[432]; et l’on serait tenté d’attribuer au dépit, éprouvé par Richelieu, d’un tel insuccès, la longue détention qu’au dire des contemporains, le Maréchal fit subir à Floquet[433], qui, lui, s’était plaint un peu trop vivement d’avoir été la dupe du grand seigneur.
[431-432] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, pp. 320-321, octobre 1752.
[433] Floquet, dit JOBEZ dans la _France sous Louis XV_ (t. V, p. 230), Floquet, qui avait reçu les encouragements et les promesses du Maréchal, mourut à la Bastille, en 1771, pour s’être plaint de Richelieu. Nous n’avons vu dans les Archives de la prison d’État aucun dossier sur Floquet. En outre le Manuscrit 20279 de la Bibliothèque Nationale (Nouvelles acquisitions françaises), qui donne l’historique du _Canal de Provence_, dit _Canal de Richelieu_, de 1736 à 1770, des transformations de la première Société et des conflits entre «propriétaires et fournisseurs», ne cite qu’incidemment le nom du Maréchal et plutôt avec éloge. Au surplus, nous ne connaissons qu’un mémoire de Floquet, en 1770, sur son «Canal de Richelieu», mémoire dans lequel il incrimine surtout un de ses successeurs, Bombarde de Beaulieu.
En mars 1752, Richelieu s’était enfin décidé à revenir et à séjourner à la Cour, admis dans le cercle de la Marquise, s’alliant cette fois aux Noailles et à Machault pour perdre le comte d’Argenson, toutefois se prodiguant peu dans l’intimité du roi, et plein d’un dédaigneux mépris pour les ministres en exercice[434].
[434] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 159, mars 1752.
Il n’en était pas moins le modèle de la ponctualité dans son service de premier gentilhomme; et le duc de Luynes, qui s’instruit à son école, continue à noter les leçons d’étiquette qu’il reçoit de ce maître ès-protocole. Il assiste un jour, sur ce terrain trop souvent hasardeux, «à un combat de politesse entre M. de Richelieu et Mme de Brancas, l’ancienne dame d’honneur». Il s’agissait d’offrir au Dauphin ou à la Dauphine, «un verre d’eau et une serviette»; vraisemblablement le cas n’avait jamais été prévu; dès lors, ce ne pouvait plus être qu’un assaut de courtoisie: enfin, après de «grands compliments de part et d’autre, ce fut M. de Richelieu qui donna» le verre et la serviette[435].
[435] _Journal_ de LUYNES, t. XII, p. 105, août 1752.
Le théâtre était toujours son passe-temps favori: il devait même avoir dans son hôtel de la Place Royale une scène portative; car nous apprenons, par des nouvelles manuscrites de mai 1752, qu’en ce même mois, «les principaux Comédiens français vinrent jouer chez lui une comédie en vers et en cinq actes, de Mme Denis, ayant pour titre la _Coquette punie_», laquelle était franchement «mauvaise[436]». Voltaire, qui était toujours en Prusse, fut-il informé de cette représentation? Aucune allusion dans sa correspondance n’autorise à le croire.
[436] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_ 11846. Dossier _Bousquet de Colomiers_.
Ce fut à l’Opéra, en 1752, que Richelieu rencontra, pour la première fois, le fameux aventurier Casanova, qui avait trouvé, ce jour-là, le moyen de pénétrer dans la loge de Mme de Pompadour et qui raconte assez plaisamment les incidents de cette entrevue:
«Comme j’étais enrhumé, je me mouchais souvent. Un cordon bleu me dit qu’apparemment les fenêtres de ma chambre n’étaient pas bien fermées. Ce monsieur que je ne connaissais pas était le Maréchal de Richelieu. Je lui répondis qu’il se trompait, car mes fenêtres étaient _calfoutrées_. Aussitôt toute la loge part d’un éclat de rire, et je demeurai confondu, parce que je sentis mon tort: j’aurais dû prononcer: _calfeutrées_.»
Casanova, en effet, parlait le français à l’italienne; et presque aussitôt, sur une question de Richelieu, il répondait par une nouvelle énormité, qui eut les succès de la première et lui valut son entrée chez le Maréchal. «Celui-ci, continue Casanova, ayant su qui j’étais de M. Morosini, ambassadeur de Venise, le pria de me dire que je lui ferais plaisir de lui faire ma cour[437].»
[437] CASANOVA: _Mémoires_ (édit. de Bruxelles, 1863), t. II, p. 199.
Mais, bien que désintéressé, en apparence, de toute intrigue politique, Richelieu «agisse, remarque d’Argenson, sans paraître agir[438]», il semble, néanmoins que, pendant trois années, il s’occupe plus particulièrement de son gouvernement du Languedoc. La querelle religieuse y sévissait avec la dernière intensité. Plutôt que de se soumettre, les protestants préféraient s’expatrier. Aussi, pour prévenir un exode dont la continuité eût amené la dépopulation et l’appauvrissement du pays, Richelieu s’efforçait-il de recommander au grand chancelier et aux évêques du Languedoc l’établissement d’un «honnête tolérantisme», susceptible de retenir les intéressés dans la province[439]. Le gouvernement, pour en finir, voulait recourir au suprême argument, toujours invoqué par les ministres depuis la révocation de l’Édit de Nantes: envoyer des troupes qui feraient rentrer dans l’ordre les prétendus rebelles. Richelieu s’en ouvrit au marquis d’Argenson; et celui-ci, volontiers prodigue de ces consultations où se complaisait son mépris de l’humanité, lui conseilla d’être moins expansif avec les évêques du Languedoc. Malheureusement, le Maréchal ne pouvait guère compter sur le roi: Louis XV, «d’une dévotion angélique», se défendrait de jamais agir contre l’épiscopat[440].
[438] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 192, mars 1752.
[439] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 383, 13 janvier 1753.
[440] _Ibid._, t. VIII, p. 118, septembre 1753.
L’intransigeance du haut clergé n’était pas un des moindres soucis de Richelieu; et déjà, le gouverneur du Languedoc, pour parer à l’obstruction des évêques, avait tenté d’entrer en pourparlers avec les représentants autorisés des religionnaires cévenols. Une lettre bien curieuse, empruntée aux _Archives wallonnes_ et datée du 5 décembre 1752, témoigne de la diplomatie, en matière religieuse, du Maréchal, que soufflait très vraisemblablement dans la coulisse, son correspondant perpétuel, Voltaire[441]:
[441] _Archives Wallonnes_ (1734-1797).
«M. de Richelieu, allant aux États et passant par Nîmes, dit à un gentilhomme catholique de cette ville-là, que la Cour avait de bonnes intentions à l’égard des protestants, mais qu’elle était embarrassée sur les moyens qu’il y avait à prendre pour les tranquilliser. Il ajouta: _les Évêques sont des diables_, et en même temps il chargea ce gentilhomme de réfléchir là-dessus et de conférer avec quelques protestants. En conséquence, quelques jours après, le même gentilhomme fut trouver un des membres du Consistoire de Nîmes, et, après lui avoir fait part de ce que dessus, il le chargea d’en conférer avec M. Paul (Rabaud[442]) et d’examiner avec lui ce qu’il conviendrait de faire, de dresser même un Mémoire à ce sujet, qu’il se chargerait, lui, gentilhomme, de remettre en personne à M. le duc de Richelieu, mais de _demander dans ce Mémoire le moins qu’il se pourrait_.»
[442] Paul Rabaud, né en 1718, se distinguait par un ardent prosélytisme. C’était le père du futur Conventionnel, Rabaud Saint-Étienne, lequel fut ministre, très populaire, de la religion réformée.
C’était encore trop, paraît-il, puisque la politique d’apaisement, préconisée par le gouverneur, n’avait pas trouvé d’écho, sinon à la Cour, du moins dans l’épiscopat. Et les ministres ne s’en étaient pas autrement préoccupés, car ils comptaient bien qu’attelé à cette tâche ingrate, leur adversaire s’éterniserait loin, bien loin, de Versailles.
Richelieu partit donc, en janvier 1754, chargé d’instructions très sévères contre les protestants: «Il donnait dans le panneau des évêques[443]», écrit d’Argenson; et de nouvelles persécutions s’annonçaient imminentes contre les réformés des Cévennes. Notre mémorialiste, abusé par les apparences, ne se doutait guère de la campagne qu’allait mener Richelieu, cet homme déconcertant, dont toute la vie fut un tissu de contradictions.
[443] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VIII, p. 181.
Dès son arrivée, il annonçait, avec fracas, qu’il se montrerait aussi sévère qu’il avait été jusqu’alors indulgent. Et, comme, en raison de sa réputation de cupidité, on laissait entendre qu’il avait reçu des religionnaires de copieux pots-de-vin pour fermer les yeux sur leurs manœuvres, il fit afficher qu’on devait «dissoudre toute assemblée de Huguenots, ne fût-elle que de quatre personnes... que tous les mariages faits au _Désert_... eussent à se faire réhabiliter devant les prêtres catholiques[444]...»
[444] JOBEZ: _La France sous Louis XV_, t. IV, pp. 374 et suivantes.--Après la révocation de l’Édit de Nantes, de 1685 à 1787, alors que les protestants ne jouissaient pas de la liberté de conscience, que leurs assemblées étaient dispersées par la force et leurs églises rasées, les ministres du Languedoc et du Vivarais, des Cévennes et du Dauphiné, les réunissaient pour le prêche, loin de toute habitation, dans des solitudes auxquelles on donnait le nom général de _Désert_.
Des deux côtés, on prit au sérieux ce langage de croque-mitaine. Les amis du clergé voyaient dans le Maréchal, le digne continuateur de la politique du grand Cardinal, le défenseur de la foi qui allait exterminer l’hérésie... Et déjà cinq mille habitants de Nîmes prenaient le chemin de l’exil[445]. Mais, soudain, sans attendre le résultat de ses proclamations et après avoir mis en liberté des protestants qui étaient restés sous les verrous, au-delà du terme fixé par leur condamnation, Richelieu décampait et allait s’enfermer dans son château de Touraine.
[445] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VIII, p. 241, 5 mars 1754.
Saint-Florentin, qui, précédemment, lui avait adressé des observations pour une longanimité qu’il taxait de faiblesse, releva cette nouvelle négligence dans l’accomplissement de la tâche prescrite: «Un règlement arrêté par le feu roi, écrivait-il à Richelieu, défend de rendre la liberté à toutes personnes condamnées aux galères pour fait de religion. Sa Majesté n’a jamais révoqué ce règlement.»
Saint-Florentin était un petit esprit, de nature servile, mais de tempérament rageur; et Richelieu ne l’aimait guère, d’autant qu’il était cousin-germain de Maurepas. Nous ignorons ce qu’il répondit et si même il répondit à ce rappel à l’ordre. Mais il est probable que la fréquence de tels conflits, jointe au désir de... l’avancement, commun à tous les fonctionnaires, si grands soient-ils, dut déterminer le gouverneur du Languedoc à solliciter du roi un autre poste, plus digne de son nom et de son mérite. Toujours est-il qu’en octobre 1755, Richelieu obtenait le gouvernement de la Guyenne et remettait au Maréchal de Mirepoix le commandement du Languedoc, en lui vendant 200.000 livres la lieutenance générale de la province[446].
[446] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. IX, p. 114.--Babeau, dans son livre _La Province sous l’ancien régime_ (t. I, p. 332), dit que Richelieu touchait annuellement, comme gouverneur de la Guyenne, 99708 livres sans compter le logement, l’éclairage, le chauffage, etc... Mais, d’après le _Journal_ de Luynes, le gouvernement du Languedoc donnait un revenu supérieur.
Son prestige gagnait à cette situation nouvelle; et ses pouvoirs devenaient considérables. Il commandait toute la côte de la Méditerranée et Mirepoix était sous ses ordres[447]. Son importance et sa hauteur n’en semblaient que plus redoutables; ses envieux voyaient en lui un autre duc d’Épernon. Il ne gardait plus de mesure et ne craignait pas de dénigrer ouvertement le roi. Mme de Pompadour, «qui le craignait à l’égal du tonnerre», s’était «acquis» cet ancien adversaire «comme ami à pendre et à dépendre[448]».
[447] Il prenait ainsi sa revanche d’une de ces «tracasseries» (_Mémoires authentiques_) que lui avait jadis suscitées la rancune tenace de Mlle de Charolais. Désigné en 1738 pour la lieutenance-générale de Bretagne et déjà félicité dans les Galeries de Versailles (_Journal_ de LUYNES, t. II, pp. 83-84), il avait dû se contenter du poste du Languedoc devant l’opposition irréductible de son ancienne maîtresse.
[448] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. IX, p. 173.
A vrai dire, Richelieu avait fini par se rendre compte qu’il ne pourrait avoir raison de la Marquise, même sur le terrain où il la croyait si vulnérable. Une double expérience avait achevé de le convaincre. Ayant constaté, depuis l’avènement et la faveur de Mme de Pompadour, que les grandes dames avaient cessé de plaire au roi et que le prince s’accommodait beaucoup mieux de petites bourgeoises, Richelieu s’était tout d’abord inquiété d’opposer à la maîtresse en titre des rivales de son rang. Dans les premiers jours de 1747, avait subitement apparu, à Paris, une jeune fille d’une rare beauté, Mlle Hélie, dont le père était un négociant rouennais. Elle faisait sensation dans les promenades publiques et ne pouvait sortir qu’escortée d’une foule de badauds. Les nouvellistes, chargés de renseigner leurs abonnés ou... le lieutenant de police, racontaient, par le menu, dans leurs feuilles, les divers épisodes de cette aventure parisienne qui serait restée à jamais ignorée, sans l’indiscrétion de ces _reporters_ de l’ancien régime[449]. Le père de Mlle Hélie--un homme exempt de préjugés--eût voulu produire sa fille à la Cour. Dans ce but, il avait invité Richelieu à dîner; et la jeune personne avait fait admirer à Versailles son éblouissante beauté. Mme de Pompadour en avait pris ombrage; et Richelieu avait dû insinuer à l’ambitieux négociant le conseil de laisser désormais sa fille à Paris. C’était, en réalité, une manœuvre des plus habiles. Mlle Hélie, que de riches financiers demandaient en mariage, était un morceau de roi, et Richelieu tenait à l’offrir lui-même à son maître. Aussi avait-il fait du père son commensal, et lui donnait-il chaque jour de plantureux festins, auxquels était conviée l’élite de la Cour. Mais Mlle Hélie, aussi sage qu’elle était belle, déjoua tous ces calculs en allant s’enfermer dans un couvent.
[449] Lettres du lieutenant de police Marville au comte de Maurepas (édition de Boislisle), t. III, février et mars 1747. _Nouvelles de café._
Quelque temps après, le règne de la Marquise était autrement menacé par la petite Murphy, une délicieuse créature, âgée de seize ans à peine, jolie comme les amours, intelligente et spirituelle au possible, qui tint en échec la Sultane favorite pendant plus de deux ans. C’était Le Bel qui avait cueilli pour le roi ce fruit déjà taché, mais qui semblait chaque jour plus savoureux à son nouveau propriétaire. Richelieu et le duc d’Ayen, dit d’Argenson, furent «dans la confidence de la Murphy». Peut-être le Maréchal trouva-t-il piquant que Louis XV, après avoir dédaigné les plus nobles dames de la Cour, s’amourachât de la fille d’un savetier, ramassée par son valet de chambre dans les pires taudis. Il est vrai que cette gamine avait des gestes d’une câlinerie adorable. Le jour de la disgrâce du Parlement, elle avait sauté au cou du roi en lui disant: «Je ne crains que pour vous, je ne vous aime que pour vous; arrivera ce qu’il voudra à votre royaume, mais renvoyez votre vieille marquise.»
Louis XV ne pouvait déjà plus se passer de cette «vieille marquise», qui lui épargnait le souci de gouverner, recevait les ambassadeurs à sa toilette et «resta toujours le premier ministre», jusqu’à sa dernière heure.
La petite Murphy continua donc, mais sans succès, à réclamer l’expulsion de la maîtresse en titre; et quand elle eut donné un fils à ce roi qu’elle amusait par ses saillies et charmait par sa science de volupté, son amant la maria, pour revenir à la «Grande Marquise».
Richelieu s’était résigné depuis longtemps à ce fatal retour: son flair de courtisan l’avait éloigné d’une piste qui l’avait un instant égaré. Toutefois, bien qu’ayant déposé les armes, il ne se rendait pas complètement à discrétion. Mais Mme de Pompadour voulait, comme aux premiers temps de sa faveur, convertir cette neutralité bienveillante en alliance formelle. Aussi demanda-t-elle, un jour, résolument à Richelieu le duc de Fronsac pour la fille qu’elle avait eue de M. d’Etioles et qui devait mourir, dans sa dixième année, en juin 1754. Le Maréchal répondit à la Marquise que, s’il n’avait tenu qu’à lui, il eût accepté avec empressement une proposition aussi flatteuse, mais que le consentement à cette union dépendait uniquement de la maison de Lorraine. Mme de Pompadour n’insista pas[450].
[450] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, p. 166.--_Mémoires_ de Mme DU HAUSSET.--GONCOURT (Les): _Mme de Pompadour_, 1878.--M{is} d’ARGENSON: _Mémoires_, t. VII, VIII, IX _passim_.
CHAPITRE XXIV
_L’alliance de l’Autriche et de la France.--Débuts de la Guerre de Sept ans; la Prusse alliée de l’Angleterre.--Mariage de Septimanie, fille de Richelieu, avec le comte d’Egmont.--Départ du Maréchal pour Minorque: prise de Citadella; travaux de siège; vaillance du soldat français.--Prise de Port-Mahon.--Enthousiasme de Mme de Pompadour pour «le Minorquin».--Vaine intervention de Voltaire et de Richelieu pour l’amiral Byng.--Malveillance du comte d’Argenson.--Le retour, acclamé, de Richelieu.--Les figues de Minorque._
Le 10 octobre 1756, Voltaire écrivait, des Délices, au Maréchal de Richelieu:
«Souvenez-vous, mon héros, que, dans votre ambassade à Vienne, vous fûtes le premier qui assurâtes que l’union des maisons d’Autriche et de France était nécessaire et que c’était un moyen infaillible de renfermer les Anglais dans leur île, les Hollandais dans leurs canaux, le duc de Savoie dans ses montagnes et de tenir enfin la balance de l’Europe.»
Richelieu fut-il jamais, et de bonne foi, partisan d’un système d’alliance[451] si fort en contradiction avec la politique avunculaire[452], qui, d’ailleurs, était celle d’Henri IV et dont la tradition s’était continuée sous le règne de Louis XIV? C’est assez peu vraisemblable, surtout en 1725, à l’époque où il avait pour mission de soustraire l’Espagne à l’influence autrichienne--moyen détourné, mais sûr, de contribuer à la pacification de l’Europe. A vrai dire, un fait nouveau venait de s’imposer à la méditation des diplomates. Depuis environ trente ans, une puissance, jusqu’alors sans prestige, presque une quantité négligeable au lendemain du traité d’Utrecht, s’était peu à peu formée, constituée, organisée, affirmée en un mot, devant l’Europe, où elle prétendait prendre place au Conseil des Nations, en attendant qu’elle fît, comme elle l’a, depuis, si souvent répété, «sa trouée dans le monde».
[451] Dans ses _Mémoires authentiques_, Richelieu dit, au contraire, que le traité de Vienne, œuvre de Bernis «engagea la France dans une guerre où les généraux et les ministres firent tant de sottises que l’on fut obligé de faire la paix et de perdre comme à l’ordinaire».
[452] Alors que, fidèle à la sage politique du chef de la dynastie bourbonienne, le Cardinal de Richelieu poursuivait, en s’assurant le concours de divers princes allemands, l’abaissement de la maison d’Autriche, si dangereuse pour la sécurité et pour l’unité de la France, la puissance de la Prusse n’existait qu’à l’état embryonnaire. Mais depuis longtemps, la rapacité des Hohenzollern, ses souverains, en avait agrandi peu à peu le misérable domaine par l’annexion, inique et féroce, de provinces voisines. Car la Prusse, quoiqu’elle ait toujours protesté de son dévouement désintéressé à la cause de la nationalité allemande, «n’a jamais vécu, suivant la forte expression de M. Lavisse, (_Études sur l’histoire de Prusse_) que de l’Allemagne et non pour l’Allemagne». Avec Frédéric II, elle devenait l’autre danger. Mme de Pompadour l’avait découvert... sans le savoir.
La Prusse, reconnue, par grâce, comme royaume, en 1701 et 1713, d’abord faible et incertaine dans ses alliances en 1725, avait dû, à la science politique, au génie militaire et surtout à la fourberie impudente du monarque qui dirigeait ses destinées depuis 1740, de faire apprécier son importance et redouter son ambition par les peuples voisins. Car c’était une nation de proie, dont Frédéric II flattait, par ses conquêtes, des appétits qu’il partageait. Il avait profité de la lutte qui s’était engagée entre la France et l’Autriche, pour arracher à celle-ci une de ses provinces et attendait impatiemment l’heure de l’affaiblir, elle ou l’Allemagne, par de nouvelles spoliations. Puis c’était (la France ne le savait que trop) un allié d’une fidélité douteuse, d’ailleurs peu scrupuleux sur le choix des moyens et très inquiétant même pour ses amis. Aussi ses agissements avaient-ils provoqué une coalition d’États intéressés à repousser des prétentions que rien ne justifiait. Se targuant de principes philosophiques qui n’étaient bien souvent que des poussées de cynisme, le roi de Prusse avait cruellement offensé Mme de Pompadour par des propos d’une grossièreté inexcusable, pendant que l’impératrice Marie-Thérèse prodiguait à la Marquise ses plus flatteuses attentions. Le résultat d’une politique si contrastée ne se fit pas attendre. Louis XV laissait plus que jamais sa maîtresse tenir les rênes du gouvernement; et Mme de Pompadour eut vite décidé son amant à signer un traité d’alliance avec l’Impératrice-reine contre Frédéric II.
Ainsi débuta cette campagne, si désastreuse pour la France, qui porte, dans l’Histoire, le nom de _Guerre de Sept ans_.
Le roi de Prusse fut seul, d’abord, avec la Grande-Bretagne, à soutenir la lutte. Celle-ci avait commencé, à la fin de 1755, par la capture de bateaux français dont se saisirent les Anglais, dans la mer du Nord, avant même que la guerre fût déclarée.