Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits

Part 2

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Soulavie signale, lui aussi (t. III, p. 305), des anecdotes scandaleuses, ultra-libertines, sur la Régence, parues sous le nom de Richelieu et qu’il attribue à Mme de Tencin. D’autre part, comme il s’entendait à tirer plusieurs moutures du même sac, il publia, en 1809, chez Collin, deux volumes qu’il intitulait _Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et Louis XV_, dont le second tome était une «_Chronique scandaleuse de la Cour de Philippe, duc d’Orléans, régent de France_, etc... composée, en 1722, par le duc de Richelieu, à sa sortie pour la troisième fois de la Bastille».

Il avait déjà parlé de ce prétendu document, en 1790, dans le Tome III (pp. 350 et suiv.) de ses _Mémoires du Maréchal de Richelieu_. Celui-ci, à l’entendre, lui aurait révélé, en 1785, l’existence de cette _Chronique scandaleuse_, à laquelle avait collaboré Voltaire et dont Louis XV avait possédé un exemplaire. Les faits qu’elle contenait étaient «exacts», affirmait Richelieu; mais Soulavie ajoutait que «l’opinion du Maréchal, moins passionné en 1785, était préférable à celle du Duc, irrité en 1725 contre le duc d’Orléans».

Cette _Chronique scandaleuse_ n’était, en réalité, qu’une réédition, plus ou moins remaniée, d’un certain nombre de chapitres des _Mémoires_, où le vrai et le faux étaient indistinctement confondus. Elle était suivie d’une «Correspondance du Cardinal de Polignac, du Marquis de Silly, du Marquis de Fénelon, etc... avec M. le Duc de Richelieu, alors ambassadeur du roi près la Cour de Vienne, sur les intrigues de la Cour de France, etc... en 1725, 1726, 1727, copiée sur les pièces originales conservées, en 1787, dans le cabinet de M. le Maréchal de Richelieu.» Cette correspondance, qui est accompagnée de lettres de Vauréal, évêque de Rennes, du Cardinal de Tencin, de Mme de Tencin, de Mme de Châteauroux et même de Richelieu, nous semble plus digne de créance, si toutefois Soulavie ne lui a pas fait subir, suivant son habitude, ce que notre argot moderne appelle un tripatouillage.

Celui-ci, de son côté, avait regimbé contre une concurrence qu’il croyait le fait de Sénac de Meilhan et que lui opposait le libraire Buisson dont il s’était séparé. Il déclarait que, ne voulant pas s’occuper de la vie galante de Richelieu, il avait chargé de ce soin son ami «M. de la B***» (De La Borde, le principal commanditaire et collaborateur de Soulavie) qui avait si longtemps vécu à la Cour de Louis XV. D’ailleurs, à propos des lettres d’amour et des billets doux que Richelieu jetait dans des cassettes sans les ouvrir, Soulavie ajoutait que seuls avaient pu en rompre le cachet «les historiens du temps du Maréchal qui avaient eu la communication de ses papiers»[9].

[9] Dans une note des _Mémoires_ de Mme Campan _sur la Vie de Marie-Antoinette_ (édition Barrière, 1849) p. 42, nous lisons: «J’ai entendu M. le Maréchal de Richelieu dire à M. Campan, bibliothécaire de la Reine, de ne point acheter les _Mémoires_ que, sans doute, on lui attribuerait après sa mort, que d’avance il les lui déclarait faux, qu’il ne savait pas l’orthographe et ne s’était jamais amusé à écrire. Peu de temps après la mort du Maréchal, M. Soulavie fit paraître les _Mémoires_ du Maréchal de Richelieu.»--Voilà encore une preuve nouvelle des contradictions que nous relèverons, au cours de notre étude, chez cet esprit ondoyant et railleur jusqu’à la mystification qu’était le duc de Richelieu. Il _n’écrivait_ pas, dans le sens propre du mot, mais il _inspirait_, il _dictait_, sinon des _mémoires_, du moins des _notes_, celles-là qu’ont reproduites, en les... maquillant,--c’est fort possible--des soi-disant historiographes qui avaient été plus ou moins ses secrétaires. Mais la Correspondance de Voltaire dit assez combien de fois le solitaire de Ferney eut recours à la documentation historique du Maréchal, sans doute reprise et remaniée par ses soins, avant d’être expédiée à son thuriféraire.

V

Au XIXe siècle, quand Barrière, entreprenant une réédition partielle des _Mémoires_ relatifs à la Révolution française publiés par les Baudouin, voulut la corser de documents inédits ou à peu près oubliés, il y donna place à des _Mémoires de Richelieu_, où il «intercalait», dans la pâte lourde de Soulavie, «les faits intéressants et neufs» de la _Vie privée_. Il les termina par un «Morceau original» de l’œuvre de Faur, le commencement du troisième volume, récit de Richelieu octogénaire à Mme de Monconseil, que l’éditeur trouvait «remarquable par sa perversité de bon ton».

Quelque temps après, M. de Lescure, un érudit de la bonne école, à qui l’Histoire doit d’excellentes publications, et qui eut à cœur de continuer celle de Barrière[10], faisait paraître en quatre volumes, représentant près de 2000 pages, une autobiographie de Richelieu[11], où il avait amalgamé, avec les ouvrages de Soulavie et de Faur, plus ou moins expurgés, des documents empruntés à divers Mémoires contemporains, négligés par Barrière. Le très grave reproche qu’on pouvait adresser à cette énorme compilation était celui que Faur infligeait aux neuf volumes de Soulavie, c’était que l’histoire de Richelieu s’y trouvait perdue dans celle du XVIIIe siècle.

[10] A. MARQUISET: _Table alphabétique des Mémoires relatifs à l’histoire de France pendant le XVIIIe siècle_, publiés de 1857 à 1881, par MM. Barrière et de Lescure (Paris, 1913).

[11] DE LESCURE: _Nouveaux Mémoires du Maréchal de Richelieu_. (Paris, 1871).

Enfin, pour citer la seule, uniquement consacrée à cet illustre personnage, qui ne soit pas en même temps et en grande partie un tissu de fables ou de contes trop souvent graveleux, nous rappellerons que l’honnête Capefigue, auteur de plusieurs monographies sur divers originaux du XVIIIe siècle, en écrivit une[12], de proportions autrement modestes, sur Richelieu. Certes, tous les documents qu’il met en œuvre et qui étaient déjà connus sont d’une scrupuleuse authenticité; mais s’il rend justice à la valeur intellectuelle du Maréchal, à ses talents diplomatiques et militaires, il se montre d’une indulgence inexcusable pour les faiblesses et les fautes, pour les travers et les vices de son héros. Il en fait volontiers un petit saint, comme il exalte parfois un peu plus que de raison les heureux accidents de sa vie publique, comme il passe souvent sous silence les inconséquences, les variations ou les maladresses de l’homme politique.

[12] CAPEFIGUE: _Le Maréchal de Richelieu_, Paris, 1857.

N’importe; quelque blâmables ou simplement discutables qu’aient jamais été ses actes, si coupable et si condamnable qu’ait pu être sa conduite, Richelieu a laissé une impression ineffaçable dans l’esprit de ses contemporains. Mais ce qui frappa surtout l’opinion dans les facettes chatoyantes d’une mentalité mobile et complexe, si déconcertante par ses contradictions imprévues, ce fut l’aspect de cette figure fine et spirituelle, câline et caressante, prometteuse d’éternel amour et prodigue de traîtrises, séduisante et trompeuse image d’un continuateur de Don Juan. La littérature d’alors, fidèle expression de l’âme du siècle, fixa les traits de ce roué aimable, insinuant et perfide, sans pudeur, sans scrupule et sans cœur, dans la création de types qui vivront éternellement.

Nous n’oserions affirmer que le Lovelace de _Clarisse Harlowe_ lui dût quelques-unes de ses noirceurs. Cependant, Richardson publiait, en 1748, son immortel roman, à l’heure où Richelieu, dont la réputation avait passé la Manche, était considéré comme un conquérant irrésistible, oublieux de tous les serments et capable de toutes les trahisons.

Mais il est, sans conteste, le Sélim des _Bijoux indiscrets_ de Diderot; puis, dans la dernière moitié du XVIIIe siècle, nous le voyons, nous le reconnaissons sous l’ajustement féminin du _Faublas_ de Louvet. Le _Chérubin_ de Beaumarchais rappelle assez bien «la poupée» de la duchesse de Bourgogne... sa marraine; et Choderlos de Laclos pensait assurément au Maréchal de Richelieu, quand il peignait sous le plus odieux aspect l’infâme séducteur de ses _Liaisons dangereuses_.

Dans le roman licencieux, intitulé _Les Sonnettes_, d’un auteur bien oublié aujourd’hui, Guiard de Servigné[13], le Maréchal était visé plus directement. L’écrivain avait imaginé un Richelieu épuisé par l’abus des plaisirs et s’efforçant de stimuler ses sens lamentablement engourdis par des artifices dignes d’un tel libertin. Il attirait dans son château des couples jeunes et ardents et leur donnait, avec une hospitalité princière, des chambres magnifiques, dont les lits étaient secrètement pourvus de ressorts et de fils qui faisaient mouvoir des sonnettes disposées autour de l’appartement de Richelieu. Celui-ci était si bien désigné dans le roman et se trouva tellement mortifié, paraît-il, du rôle muet que lui faisait jouer, en cette symphonie carillonnante, Guiard de Servigné, qu’il demanda l’embastillement du conteur.

[13] GUIARD DE SERVIGNÉ: _Les Sonnettes_. A Berg-op-Zoom, chez F. de Richebourg, 1751.

Cent ans après la naissance de Richelieu, en 1796, (et la coïncidence ne laisse pas que d’être curieuse) un drame en cinq actes, _Le Lovelace français_[14] ou _La Jeunesse de Richelieu_, joué sur la scène du Théâtre de la République, représentait encore, comme un monstre de perversité amoureuse, l’homme que Voltaire s’était plu à nommer «l’Alcibiade moderne». Le tableau était d’Alexandre Duval, un auteur plutôt contre-révolutionnaire, mais portait la signature de Monvel, comédien français, qui avait été jadis justiciable, comme tel, du premier gentilhomme de la Chambre et avait voué à l’ancien régime la plus effroyable des haines. Le titre seul, vraisemblablement de son invention, _Le Lovelace français_, disait assez de quelles sombres couleurs Monvel avait chargé la _Jeunesse de Richelieu_, en exploitant le douloureux épisode des amours de Mme Michelin, d’après la publication de Faur. Cette diatribe, où perçait la rancune du comédien contre l’aristocratie française, sous le couvert d’un des personnages de la pièce, le secrétaire, vertueux et diffus, du séducteur, cette diatribe rappelait le cri de joie féroce de Chamfort à la lecture des «Mémoires du Don Juan français mine de scandales». L’Académicien exhalait toute son indignation, devant la touchante et malheureuse Mme Michelin, se mourant de douleur et de remords, tandis «qu’à l’exemple de Mercure, qui, après avoir pris la figure de Sosie, allait se nettoyer dans l’Olympe avec de l’ambroisie», Fronsac, le futur maréchal de Richelieu, «allait, lui aussi, se décrasser de cette liaison roturière, auprès d’une céleste princesse».

[14] Déjà, d’après l’_Histoire de l’Odéon_, par Porel et Monval (1876, t. I, p. 91) Richelieu avait été représenté «comme un scélérat» dans _Lovelace_ ou _Clarisse Harlowe_, tragédie de Lemercier, jouée, le 20 avril 1792, sur la scène du Théâtre de la Nation.

Vers le milieu du XIXe siècle, nous retrouvons dans le vaudeville de Bayard et Dumanoir, les _Premières Armes de Richelieu_[15], un tout autre Fronsac, non moins léger, non moins charmant, non moins délicieux, quoique également frivole, présomptueux et coureur, mais combien différent du petit-maître dont l’Histoire nous a tracé le portrait. Les auteurs ont mis à la scène son premier mariage; et leur dénouement ne ressemble guère à celui que n’avait pu pressentir Louis XIV, quand il envoya cet époux irréductible à la Bastille.

[15] BAYARD et DUMANOIR: _Les premières armes de Richelieu_, 3 décembre 1839.

--«Je vous présente Madame de Richelieu, dit le duc à sa belle-mère par manière de conclusion.»

La femme délaissée n’était pas encore et ne fut sans doute jamais Mme de Fronsac.

Les premières armes de Richelieu en appelaient inévitablement les dernières[16]; et ce fut sous ce titre que parut, non plus une pièce, mais un livre, où Mary-Lafon racontait la romanesque histoire du Maréchal avec la Marquise de Saint-Vincent. Le vieux renard, pris au piège par une poulette, rusée et coquine, ne devait en sortir qu’en y laissant des dépouilles opimes. Notons enfin, que _Mlle de Belle-Isle_[17], la fameuse comédie dramatique d’Alexandre Dumas, met également en scène un Richelieu dupé, pour avoir voulu jouer le rôle de dupeur. Il est vrai que celui-ci est jeune et tout auréolé de son prestige d’amoureux irrésistible, puisque l’action se passe sous le principat du duc de Bourbon.

[16] MARY-LAFON: _Les dernières armes de Richelieu_, 1862.

[17] ALEXANDRE DUMAS: _Mademoiselle de Belle-Isle_, 2 avril 1839.

VI

Richelieu, au dire de ses contemporains, écrivit beaucoup. Nous savons déjà quel bagage littéraire lui attribuait la _Correspondance secrète_ de Métra. Malheureusement, il ne nous en reste presque rien, si toutefois ces documents ont jamais existé; et les commérages de Soulavie et de Faur autoriseraient à croire cette hypothèse très vraisemblable. Il est certain qu’il était en commerce épistolaire avec l’auteur de la _Pucelle_. Voltaire lui répond fort souvent, et dut traiter avec lui des questions les plus variées; ses lettres le prouvent surabondamment, mais celles de Richelieu n’ont jamais été retrouvées.

En dehors de ses correspondances diplomatiques, administratives ou militaires, conservées aux Archives des Affaires étrangères et de la Guerre, ou dans les Archives municipales d’Agen[18], il ne subsiste donc que fort peu de documents originaux émanant de Richelieu. On tient cependant pour véritable une correspondance entre les Tencin et le duc en 1744, correspondance qui fut imprimée en 1790. Une autre, datant de la campagne de Hanovre (1757), et qu’édita le général de Grimoard, contient un certain nombre de lettres du Maréchal, presque entièrement consacrées aux exigences du service.

[18] Le distingué secrétaire général de la _Société archéologique du Gers_, M. Philippe Lauzun, a bien voulu nous signaler, en même temps que diverses particularités sur le séjour de Richelieu en Guyenne, l’existence d’une nombreuse correspondance administrative du Maréchal dans les _Archives municipales d’Agen_.

Des détracteurs de Richelieu se sont égayés sur la pauvreté de son style et de ses idées; ils en ont inféré l’insuffisance de l’épistolier au point de vue littéraire et même intellectuel.

Sans doute, la langue de l’Académicien-Duc est incorrecte, de même que son écriture est peu lisible et son orthographe mal ordonnée. Mais l’esprit n’y manque pas; et telle lettre, inédite, que nous signalerons ou transcrirons en temps voulu, démontrera que l’enjouement et la grâce du Maréchal, si vantés par les Mémoires du temps, n’étaient pas un vain mot.

C’est, à l’aide de tous les documents, déjà publiés, ou demeurés inédits, dont nous avons cité la provenance, mais soumis l’authenticité à un sévère contrôle, que nous avons écrit notre étude sur le _Maréchal de Richelieu_. Elle ne saurait être, ni un panégyrique, ni une satire. Elle visera surtout à rester impartiale. Si elle ne peut ignorer la vie privée d’un homme qui dut à la galanterie tant de succès de sa vie publique, elle s’efforcera de déterminer pour celle-ci le rôle joué sur le théâtre de l’Histoire par le grand seigneur que Voltaire nomma si souvent, et même trop souvent, «son héros». Peut-être la postérité, retenant cet hommage, l’eût-elle sanctionné en comptant le Maréchal de Richelieu parmi les personnalités dont l’existence fut un bienfait pour le pays, si l’amour des intrigues et les intrigues de l’amour n’en avaient faussé les plus puissants ressorts.

VII

Au moment où nous terminions notre travail, une de ces bonnes fortunes, dont le hasard ou d’heureuses interventions font profiter l’Histoire, nous permettait de consulter une suite de relations, d’une authenticité indiscutable, sur divers épisodes de la vie diplomatique, politique et militaire du Maréchal de Richelieu.

En effet, feu M. de Boislisle, le savant dont le monde de l’érudition regrettera toujours la perte, avait découvert, dans les Archives du Marquis de Chabrillan--sources précieuses de vérité historique--les pages manuscrites qu’avait déjà signalées, d’après son indication, le livre du duc de Broglie sur _Frédéric II et Louis XV_.

M. de Boislisle obtint de prendre une copie de ces _Mémoires_.

Dictée par le Maréchal de Richelieu à l’un de ses secrétaires, cette autobiographie est marquée au coin de cet esprit vif et léger, souple et fin, évoluant avec une merveilleuse prestesse au milieu d’intrigues de Cour qui sont souvent son ouvrage, pour en sortir le plus aisément du monde et avec tous les honneurs de la guerre. Cette apologie de ses actes officiels est le développement, aussi simple qu’agréable, du _Mémoire_ justificatif présenté par le Maréchal au roi Louis XVI, en 1783, alors que sa santé subissait la crise si grave qui faillit l’emporter.

Grâce à l’intermédiaire obligeant de M. Lecestre, des Archives Nationales, M. Jean de Boislisle a bien voulu nous communiquer ces _Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu_ qu’il doit publier très prochainement. Nous le prions de recevoir ici l’expression de tous nos remerciements.

Par un sentiment de discrétion, facile à comprendre, nous ne donnerons que des extraits, peu nombreux et fort courts, de _Mémoires_ encore inédits. Mais, comme nous aurons maintes fois l’occasion de citer, à titre de référence, cette série de documents, nous la désignerons, dans notre texte ou dans nos notes, sous le nom de _Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu_.

CHAPITRE I

_La naissance de Richelieu-Fronsac.--Un ressuscité qui devient nonagénaire.--Première enfance.--Une éducation négligée.--Succès de Fronsac à la Cour.--L’habit de belle-mère.--Esprit d’à-propos d’un danseur.--Mariage d’enfants.--Un ancêtre de Chérubin.--Imprudences de la duchesse de Bourgogne; effronterie de Fronsac.--Premier séjour à la Bastille._

Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis naquit à Paris, le 13 mars 1696. Il était fils d’Armand Jean II de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, lequel était petit-neveu du Grand Cardinal et «substitué aux noms et armes de Richelieu».

Louis-François trouva dans son berceau le duché de Fronsac et le titre de pair de France; car, le 12 février 1711, du vivant même d’Armand-Jean, il se dénommait et signait ainsi sur l’acte de son premier mariage[19].

[19] _Registres de Saint-Sulpice._--Toutefois il ne devait siéger au Parlement, comme duc de Richelieu, que le 2 mars 1721 et, comme pair de France, en qualité de duc de Fronsac, que le 15 avril 1723 (_Dictionnaire de La Chesnaye des Bois._)

La date de sa naissance, donnée par le P. Anselme, est restée en blanc, comme celle de son ondoiement, sur son acte de baptême, qu’Eudore Soulié a découvert dans le registre de Notre-Dame de Versailles[20]. Cette pièce, authentique, porte la double signature de _Louis_ et de _Marie-Adélaïde_. Louis-François, baptisé le 15 février 1699, «par permission de Mgr l’Archevêque de Paris», avait été, en effet, tenu sur les fonts par Louis XIV et par la duchesse de Bourgogne[21].

[20] _Dictionnaire de Jal_, 1872, p. 1062.

[21] _La Gazette_ du 20 février 1699 annonce le baptême donné le 15 par l’abbé de Pomponne, aumônier de Sa Majesté, à l’issue de la messe. Elle dit, en outre et à tort, que l’enfant est âgé de 2 ans et 10 mois.

Pendant sa première enfance, son état de santé fut des plus précaires. Venu avant terme (à sept mois), il fut élevé dans du coton. Peu de temps après, il fut assailli par de violentes convulsions. Les médecins en désespéraient. A la suite d’une de ces crises, on le croyait perdu, quand une servante, qui était fort jolie--détail relevé par ses biographes--s’aperçut qu’il avait encore un souffle de vie et parvint à le ranimer.

A quatre-vingt-dix ans de là, un des commis qui dressaient l’état des prisonniers de la Bastille, écrivait, au bas d’une des fiches consacrées au Maréchal duc de Richelieu:

«Le 25 août 1786, il est venu voir le Château de la Bastille. Il est monté sur les tours, âgé de 90 ans, 5 mois, 12 jours[22].»

[22] Chiffres qui concordent exactement avec la date indiquée par le P. Anselme. Cette note se trouve reproduite dans les _Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille_ (1789, 3 vol.), t. II, p. 102.

Cette sorte d’escalade, inouïe chez un nonagénaire, dépeint à souhait la crânerie, la belle humeur, la coquetterie, la volonté de rester jeune, qui furent toujours le fond du caractère de Richelieu[23].

[23] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_. Carton 10598, p. 58.

Quelles pensées, quels spectacles durent surgir et revivre en son cerveau, quand il pénétra dans la fameuse prison d’État, symbole, indestructible en apparence, d’un pouvoir absolu qui lui était si cher, cette Bastille, dont il avait été, par trois fois, le pensionnaire malgré lui et d’où il aurait bien pu ne plus sortir, la dernière, que pour expier sur un échafaud, comme un autre chevalier de Rohan, le crime de haute trahison!

Mais, grâce à cette mobilité d’esprit qui ne l’abandonna pas, même aux dernières heures de son existence, qu’il dut vite se rasséréner, lorsqu’il fut parvenu au terme de son ascension! De cette plateforme massive semblant menacer Paris, il contemplait le panorama mouvant de la Grande Ville, de la cité toujours grondante et tumultueuse, mais aussi toujours charmante et toujours adorée, témoin plus ou moins discret des fêtes somptueuses, des duels retentissants, des aventures galantes de Fronsac et de Richelieu. Et peut-être croyait-il revoir, de l’autre côté des fossés, ces théories de belles dames, qui, jadis, au cours d’une de ses captivités, et pendant une de ses promenades sur cette même terrasse, agitaient leurs mouchoirs de dentelles pour se faire reconnaître du prisonnier et lui envoyaient «sur l’aile des zéphyrs»--le langage du temps--leurs plus tendres baisers.

Fronsac (il faut bien désigner Richelieu par le nom qu’il porta jusqu’en 1715), Fronsac fut fort mal élevé en sa prime jeunesse, ou plutôt ne fut pas élevé du tout. Sa mère, née Anne-Marguerite d’Acigné, était morte le 19 août 1698, alors qu’il n’avait pas encore atteint sa troisième année; et son père, une manière de vert-galant, bizarre et désordonné, épousait, en troisièmes noces, le 20 mars 1702, Marguerite-Thérèse de Rouillé, veuve du marquis de Noailles. La nouvelle duchesse de Richelieu ne s’occupa guère de son beau-fils, que pour en prévoir et même arrêter l’union éventuelle avec l’aînée des filles qu’elle avait eues de son premier mariage.

L’instruction de Fronsac fut des plus négligées, soit que, volontaire, étourdi et turbulent, il préférât--ce qui était tout naturel--le jeu à l’étude, soit que le soin de son éducation eût été remis, au dire de ses biographes, entre les mains d’un gouverneur plus inepte encore qu’insouciant.