Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 19
En effet, il avait appris, à Gênes, que M. de Cury (ou Curys) se proposait d’acheter de Bonneval la charge d’Intendant des Menus, sur le désir de Mme de Pompadour, conseillée par son grand ami, le duc de la Vallière. Déjà celui-ci, entrant dans les vues de la favorite, soucieuse de distraire un monarque toujours ennuyé, avait ordonné et dirigé la construction du _Théâtre des Cabinets_ sur le grand escalier des Ambassadeurs à Versailles; mais Richelieu, perpétuellement féru de ses prérogatives, avait adressé au roi «une lettre très respectueuse, et très forte[360]», à propos de cet empiètement sur les fonctions des premiers gentilshommes de la Chambre. En ce qui concernait Cury, il écrivit, le plus courtoisement du monde, à la Marquise, que son protégé étant depuis longtemps de ses amis, à lui Richelieu, il serait ravi de faire plaisir à Mme de Pompadour; mais il se garda bien de lui engager sa parole. D’un autre côté, il écrivait à son collègue, le duc de Gesvres, pour désapprouver la candidature de Cury; et ce malheureux de Gesvres, ne sachant que répondre aux sollicitations de la Marquise, prétendait n’avoir reçu aucune lettre de Richelieu. Celui-ci, de retour à Paris, avisant Cury chez Mme de Pompadour, «l’avait, durant trois heures, embrassé», complimenté, accablé d’amitiés, mais sans prendre de décision ferme[361].
[360] _Journal_ DE LUYNES, t. IX, p. 245.
[361] _Ibid._, t. X, pp. 79 et suiv.
D’ailleurs, pendant son séjour à Gênes, il avait conservé, vis-à-vis de la Marquise, son attitude, aimable et gracieuse; et la favorite, croyant peu ou prou à la sincérité de ces démonstrations, avait payé de la même monnaie son correspondant; encore la sienne paraissait-elle de meilleur aloi:
... «Vous connaîtrez avec le temps, disait-elle, ma façon de penser pour vous et peut-être serez-vous persuadé que je mérite des amis. Je ne demande l’amitié des gens que j’aime, que quand ils me connaîtront bien; vous voyez mon équité. Vous voulez, dit-on, aller à Rome: cela retardera votre retour que je verrai arriver avec plaisir...[362]»
[362] DE NOLHAC: _Louis XV et Mme de Pompadour_ (1904), p. 195.
Elle ne devait pourtant y gagner que beaucoup de désagréments.
Déjà, de Gênes, Richelieu avait signifié, par lettre, à M. de Bury, surintendant de la musique en survivance de Blamont, qu’il défendait aux musiciens de la Chambre «d’aller nulle part, sans ses ordres[363]». Et, depuis son retour à Versailles, il avouait à Luynes «n’avoir aucune idée arrêtée sur des divertissements qu’il regardait comme personnels à Mme de Pompadour», cette dame ignorant sans doute les droits afférents à la charge de premier gentilhomme[364].
[363-364] _Journal_ de LUYNES, t. X, pp. 84-85.
Mais avant de «crosser» définitivement «la petite Pompadour et de la traiter comme une fille de l’Opéra, ayant grande expérience de cette sorte d’espèce de femme et de toute femme[365]», Richelieu se donna le malin plaisir d’en brimer férocement le favori.
D’abord, il «rendit une ordonnance portant défense à tous ouvriers, musiciens, danseurs, d’obéir à d’autres qu’à lui pour le fait des Menus Plaisirs[366]». En même temps il félicitait «Rebel, maître de musique de la Chambre, qui battait la mesure», d’avoir résisté au duc de la Vallière, quand celui-ci s’efforçait à lui démontrer l’inutilité de prendre les ordres de Richelieu, du moment qu’il s’agissait du service du roi[367].
[365-366] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. V, p. 350, janvier 1749.
[367] _Journal_ de LUYNES, t. X, p. 89.
Enfin, il attaqua de front l’homme-lige de la Marquise.
Il lui demanda, un jour, «s’il avait une charge de cinquième gentilhomme de la Chambre, ce qu’il avait donné pour cela, etc...
... «Ceci était bon au duc de Gesvres qui avait reçu 35.000 livres pour se départir des droits de sa charge, mais, que, pour lui, Richelieu, il n’en avait pas reçu un écu et n’en recevrait pas un million, pour en laisser aller un pouce de terrain...
«M. de la Vallière ne savait plus que dire et soufflait. M. de Richelieu lui a dit: «Vous êtes une bête» et lui a fait les cornes... ce qui n’est pas trop honnête», mais ce qui ne laissait pas d’être exact; et d’Argenson l’établissait, d’après la formule moliéresque.
Toutefois, une question, autrement sérieuse que la plantation--incorrecte, voire illégale--de «l’Opéra sur le grand escalier», excitait Richelieu contre cette maîtresse du roi, qu’il se jurait bien de «tourmenter et d’excéder, toute dominante qu’elle fût à la Cour[368]».
Un nouvel ami de la Marquise, M. de Saint-Séverin, «italien... né sujet de la reine de Hongrie», venait d’être «introduit» furtivement dans ce «Conseil», où «l’on avait prédit plusieurs fois à Richelieu qu’il serait premier ministre, comme son grand oncle[369]».
[368-369] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. V, pp. 350 et suiv.--Richelieu reconnaît, dans ses _Mémoires authentiques_ «qu’il fut assez sot pour se laisser entraîner dans la _Querelle des Cabinets_», à cause des charges et prétentions des «commensaux de Mme de Pompadour, qui indisposaient cette dame contre lui»; comme s’il n’avait pas été le premier à leur déclarer la guerre!
Aussi le triomphateur de Gênes résolut-il de justifier ce pronostic en se débarrassant de tous les obstacles qu’une main adroite accumulait sur sa route. Il poursuivit l’exécution du plan qu’il avait médité en revenant d’Italie.
«Il commença par s’attacher tous les ministres à département, qui sont ceux de la Guerre, de la Marine et des Finances, même M. le Chancelier. Ils le regardent tous comme leur vengeur, de même que les quatre premiers gentilshommes de la Chambre l’ont regardé comme leur bretteur, pour chasser M. de la Vallière de leurs fonctions où il s’était immiscé. On espère donc qu’il délivrera les ministres du joug de MM. Pâris (les banquiers de la Cour), de la favorite, de MM. de Puysieulx et de Saint-Séverin; chacun s’accole à lui[370]...»
[370] _Mémoires_ du Marquis d’ARGENSON, t. V, pp. 354 et suiv.
D’Argenson ajoute que, pour fortifier encore son action, Richelieu avait formé un triumvirat avec le Maréchal de Belle-Isle et le cardinal de Tencin.
Mais, quoique toujours en faveur auprès du roi, Richelieu avait à faire à forte partie.
Mme de Pompadour, ne pouvant plus douter d’une hostilité qu’étaient impuissants à dissimuler les dehors d’une politesse exquise, cherchait et recueillait partout des armes contre un ennemi qui, suivant le mot très juste de d’Argenson, ne cherchait qu’à la tourmenter et à l’excéder jusque chez elle.
En effet, un jour que le roi devait aller passer quarante-huit heures au petit château de la Celle, propriété de sa maîtresse, celle-ci l’avait supplié de ne pas se faire accompagner du Maréchal, malgré que sa charge lui en donnât le droit.--«Y pensez-vous, Madame?» avait répliqué Louis XV; «et que vous connaissez mal M. de Richelieu! Si vous le chassez par la porte, il rentrera par la _cheminée_[371].»
[371] _Mémoires_ du Marquis d’ARGENSON, t. V, pp. 354 et suiv.
Cette allusion piquante au scandale tout récent où le Maréchal se trouvait impliqué, ne fut pas perdue pour la Marquise. L’aventure rappelait une antique prouesse de l’adolescent et jetait comme un soupçon de ridicule sur le quinquagénaire. Évidemment c’était une bagatelle, mais nous verrons comme Mme de Pompadour sut l’exploiter, en attendant mieux.
CHAPITRE XX
_L’aventure de Richelieu et de Mme de la Pouplinière.--Le fermier général et sa femme rue Richelieu et à Passy.--Le Maréchal est un familier de la maison; il y rencontre J.-J. Rousseau qu’il traite de compositeur génial.--La «calote» de Roy.--Lettres anonymes.--La Pouplinière fait surveiller sa femme et la brutalise indignement.--Correspondance amoureuse.--Comment La Pouplinière découvre, avec Vaucanson, la plaque tournante d’une cheminée servant de communication aux deux amants.--Chassée par son mari, Mme de la Pouplinière meurt d’un cancer.--Le jouet du jour.--Une malice de Mme de Pompadour._
La liaison de Richelieu avec Mme de La Pouplinière durait depuis plusieurs années, que le mari, donnant ainsi raison à un dicton célèbre, était encore à s’en apercevoir.
Soit dans son hôtel de la rue de Richelieu[372] qui faisait face à la Bibliothèque du roi, soit dans la belle maison de Passy que lui avaient louée les héritiers du financier Samuel Bernard, le fermier général Le Riche de La Pouplinière, amateur éclairé des lettres et des arts, Mécène fastueux et magnifique, s’estimait très honoré des témoignages d’amitié que lui prodiguait un des plus grands seigneurs de la Cour[373]. Sa maîtresse, qu’il avait épousée, et qui était fille de la comédienne Mimi Dancourt, n’était pas moins fière de se voir adulée et courtisée par un homme, encore la coqueluche des marquises et des duchesses, un Richelieu qu’avaient su conquérir ses yeux noirs, si brillants, où le pinceau de La Tour a saisi et fixé comme un nuage de langueur. C’était une brune, à la fois impétueuse et romanesque, qui se plaisait à courir par les halliers, les cheveux au vent, habillée en Diane chasseresse.
[372] Actuellement le nº 59 de la rue (CUCUEL: _La Pouplinière_, 1913).
[373] D’après MONTBAREY (_Mémoires_, t. I, p. 107) c’était l’ardent désir qu’avait La Pouplinière de faire représenter ses œuvres, qui l’avait incité à solliciter l’intimité de Richelieu, «plus dangereux par sa réputation que par ses qualités personnelles».
Les fréquentes apparitions du premier gentilhomme de la Chambre chez le fermier général, avant le départ pour l’armée ou après le retour du Languedoc, pouvaient s’expliquer par le soin minutieux qu’apportait le courtisan, soucieux de remplir les devoirs de sa charge, à se tenir au courant des hommes et des choses de théâtre, auxquels La Pouplinière, tout le premier, prenait un si vif intérêt.
C’est ainsi que Richelieu avait assisté aux concerts et aux représentations de Passy, qu’il en avait connu les fournisseurs et les interprètes. Le musicien Rameau était l’oracle de la maison: il «y faisait la pluie et le beau temps». Mais Richelieu supportait difficilement les sautes d’humeur de ce compositeur fantasque, qui lui avait déjà donné tant de tablature avec la _Princesse de Navarre_. Il témoignait, au contraire, d’une sympathie très marquée pour Jean-Jacques Rousseau, dont il avait voulu entendre, à Passy, les _Muses rivales_, un «opéra» qui l’avait enthousiasmé[374]. Aussi, malgré que le Génevois déplût fort à la capricieuse Mme de La Pouplinière, Richelieu, confiant dans le «génie» de son nouveau protégé, lui avait-il proposé de remanier le livret et la partition de la _Princesse de Navarre_, devenue les _Fêtes de Ramire_, à défaut des deux auteurs occupés au _Temple de la Gloire_. Rousseau avait demandé son consentement à Voltaire[375] qui le lui avait accordé dans les termes les plus flatteurs: il s’était dispensé de la même démarche auprès de Rameau, hostile et jaloux. Il toucha fort peu au poème, mais écrivit, entr’autres morceaux de musique, une ouverture et un récitatif «bien accentué, plein d’énergie et surtout excellemment modulé»[376]. Lorsqu’il fit entendre la nouvelle partition chez le fermier général, la dame du logis, toujours prévenue contre le compositeur qui, d’ailleurs, manquait absolument de technique, se plaignit avec aigreur de cette «musique d’enterrement». A quoi Rousseau répliqua en montrant le premier vers du poème:
[374] Jean-Jacques ROUSSEAU: _Confessions_ (édition Didot, 1844), partie II, livre 7, pp. 313 et suiv.; DESNOIRESTERRES: _Vie de Voltaire_, t. III, p. 41: «M. Rousseau, avait dit Richelieu à Jean-Jacques, voilà de l’harmonie qui transporte; je n’ai jamais rien entendu de plus beau, je veux faire donner cet ouvrage à Versailles.» Il est vrai que, le lendemain, Richelieu avait oublié ses promesses de la veille; c’était du moins Mme de la Pouplinière qui l’avait déclaré à Jean-Jacques, alors que celui-ci prétend absolument le contraire: «M. le duc arriva peu après et me tint un tout autre langage».
[375] Cette lettre (en original ou en copie) se trouve, datée du 11 décembre 1745, dans le t. VI (p. 54) des pièces manuscrites de ou sur Voltaire que possède la _Bibliothèque de la Ville de Paris_.
[376] MM. TIERSOT (_J.-J. Rousseau Musicien_, pp. 83-95) et CUCUEL (_La Pouplinière_, pp. 120 et suiv.) ont élucidé ces diverses questions que les _Confessions_ ont traitées de façon inexacte et peu intelligible.
_O mort, viens terminer les malheurs de ma vie!_
Et Richelieu, qui ne laissait jamais échapper une occasion de railler Voltaire, fit remarquer à Mme de la Pouplinière que l’inspiration du compositeur répondait à l’indication du manuscrit. Sur ces entrefaites, il partait pour Dunkerque. Aussi, lorsque Jean-Jacques, qui l’ignorait, se rendit à l’hôtel du grand seigneur, trouva-t-il visage de bois, «perdant ainsi honneur et honoraires», d’autant que Rameau venait de retoucher la partition, sans y laisser subsister le nom de Rousseau: seul, celui de Voltaire parut sur le livret, le jour de la représentation.
Mais, aux yeux des médisants et des envieux, le dilettantisme ne suffisait pas à justifier l’intimité, chaque jour plus étroite, entre Richelieu et ses hôtes. En admettant même que le duc, toujours enclin à se vanter de ses bonnes fortunes, fût resté absolument muet sur celle-ci, les deux amants avaient trop d’ennemis, déclarés ou secrets, pour que leur liaison ne devînt pas rapidement la fable de la Cour et de la Ville. Mme de La Pouplinière[377], persuadée que la passion de Richelieu la pousserait dans le monde, commettait de graves imprudences, surtout celle d’indisposer ses entours par sa hauteur et ses frasques. Richelieu n’était pas plus sage. Cassant, autoritaire, entêté, il était aussi désagréable avec certaines gens, qu’il était charmant avec d’autres. C’est ainsi qu’en 1746, à l’occasion du second mariage du Dauphin, il s’était systématiquement opposé à l’exécution de ballets composés à cette intention par le poète Roy[378]. Or, cet auteur, qui ne manquait pas de talent, était foncièrement vindicatif; et sa bile se déversait volontiers en _calotes_, sortes d’épîtres versifiées, satiriques et burlesques, qui, depuis nombre d’années, avaient le privilège d’amuser à souhait la malignité parisienne.
[377] Mme de la Pouplinière, dit M. Cucuel (_La Pouplinière_, p. 154) avait résisté plus d’un an aux obsessions galantes de Richelieu.
[378] _Journal_ de LUYNES, t. VII, p. 256.--Naturellement Richelieu lui avait préféré Voltaire.
Le poète, qui «donnait une calote» à sa victime, la lui offrait sous forme de brevet. A ce titre, Roy terminait ainsi le mauvais compliment qu’il adressait à La Pouplinière, car il avait trop peur du bâton pour s’attaquer directement à Richelieu:
«Lui permettons, sous les auspices D’un duc, autrefois ses délices, Et le favori de l’Amour, Si méchants que soient ses ouvrages, De leur faire avoir les suffrages, Et de la Ville et de la Cour[379].
[379] _Mémoires pour servir à l’histoire de la Calote_ (1754), sixième partie, pp. 139 et suiv.--_Mélanges_ de BOISJOURDAIN, t. III, p. 121 (1746).
La Pouplinière se piquait, en effet, d’écrire, il avait des ambitions littéraires; et Richelieu était un académicien, très influent et très remuant, alors que Roy n’avait aucune chance de figurer jamais au nombre des Immortels.
Voltaire s’était indigné de cette «infâme calote»,--le «prix des fêtes» données par les La Pouplinière--dont les traits acérés ricochaient sur son «héros», retenu à Dresde par son ambassade:
«Ne faudrait-il pas pendre, lui écrivait-il, le 24 décembre 1746, les coquins qui infectent le public de ces poisons? Mais le poète Roy aura quelque pension, s’il ne meurt pas de la lèpre dont son âme est plus attaquée que son corps.»
Or, ce «coquin» de Roy, quand il parlait de ce duc, «autrefois les délices» du financier «et le favori de l’Amour», rappelait, à mots couverts, (toujours la peur du bâton!) le scandale qui venait d’éclater, six mois plus tôt, chez le fermier général, dans son hôtel de la rue de Richelieu.
Depuis longtemps, des lettres anonymes, prévenant charitablement le mari de son infortune conjugale, pleuvaient à la maison de Paris et à la villa de Passy. Mais La Pouplinière haussait les épaules: il avait une telle confiance dans sa femme et dans son ami! Cependant, les informations devenant chaque jour plus précises, il avait fini par prêter l’oreille à la dénonciation verbale d’un familier, peut-être d’une femme dont la jalousie avait éveillé la vigilance[380].
[380] Nous avons emprunté tous les détails de la scène violente qui va suivre à une lettre inédite que nous avons découverte dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (fonds français 13703, p. 95). Cette lettre était adressée, le 6 mai 1746, à Mme de Souscarrière, au château de Breuilpont, par Bachaumont, qui l’appelle «sa chère gouvernante».
Il fallait que sa quiétude ordinaire fût singulièrement ébranlée, car, dans un premier mouvement de dépit, il commença par défendre à sa femme de recevoir et même de voir Richelieu. Puis il la fit surveiller en secret; et, le 22 avril 1746, il apprenait qu’elle était allée rendre visite au galant «en petite maison». Elle rentra pour le souper: elle avait du monde ce soir-là. Son mari se montra d’assez méchante humeur; mais il était coutumier du fait; et personne ne parut s’en apercevoir.
Mais quand le dernier convive fut parti, La Pouplinière s’élança sur sa femme; et, la jetant d’un soufflet à terre, il la trépigna si rudement sur le corps, et plus encore à la tête, qu’il fallut «la saigner trois fois le lendemain et deux autres fois vingt-quatre heures après[381]». Il fut même «question de la trépaner».
[381] M. Campardon établit, dans _La Cheminée de Mme de la Pouplinière_, d’après des documents d’Archives, qu’en avril 1746, la jeune femme avait mandé à son hôtel un Commissaire du Châtelet, pour lui faire constater sur elle des contusions et des blessures, suites des voies de fait qu’elle attribuait à la brutalité maritale; mais elle ne donnait pas le motif de tels sévices.
Chez La Pouplinière, la vanité de l’homme était plus atteinte encore que l’honneur du mari. Lui qui tirait argument de la tenue, plutôt «négligée» de la femme, pour conclure à la fidélité de l’épouse et qui brocardait volontiers les maris malheureux, artisans de leur propre infortune, parce qu’ils ne «savaient pas être les maîtres chez eux», il allait donc prendre place, à son tour, dans cette légendaire confrérie.
Avant de rouer de coups Mme de La Pouplinière, il avait giflé une «amie et confidente» de sa femme, qui l’avait ramenée de son expédition amoureuse et qui «n’avait pas demandé son reste», pour aller prévenir de ce fâcheux dénouement Richelieu; et celui-ci avait tout aussitôt dépêché au jaloux la duchesse de Boufflers, afin «de l’adoucir et de lui faire en même temps des remontrances!!» La démarche était quelque peu osée. Et La Pouplinière déclara à la grande dame, comme il l’avait déjà «dit et redit» à ses entours, que «dans quarante jours, lorsque sa femme serait guérie, il lui en ferait tout autant.»
Entre temps Richelieu avait dû partir pour l’armée. Il avait quitté Paris dans «un état» voisin du «désespoir». Ses amis disaient que sa passion pour «la pauvre battue» était la seule «sérieuse» qu’il avait jamais eue de sa vie; et Mme de La Pouplinière l’aimait de même, «malgré les rides qui couvrent le visage de Richelieu et le dessèchement de tout son corps qui lui fait paraître soixante-dix ans».
Néanmoins, cet intrépide amoureux n’entendit pas renoncer à sa brillante conquête, mais il jugea prudent de s’assurer un asile discret, inconnu de tous, qui abriterait ses amours, loin des regards curieux et des méchants propos. Se rappelant un bon tour de sa jeunesse, qui lui avait permis de voir Mlle de Valois, à l’insu même de la gouvernante de cette princesse, le duc fit louer, moyennant 2.400 livres, une maison contiguë à l’hôtel que La Pouplinière occupait rue Richelieu; et bientôt une communication s’établissait entre les deux immeubles, par la plaque d’une cheminée, qui s’ouvrait, comme une porte, d’une chambre de Mme de la Pouplinière sur l’appartement voisin. Collé indique dans son _Journal_[382] la disposition du mécanisme: du côté Richelieu, «la plaque était couverte par une glace posée sur la cheminée plus basse de quatre pieds que la cheminée»; côté La Pouplinière «cette glace s’ouvrait à secret».
[382] COLLÉ: _Journal_ (1868, 3 vol.), t. I, pp. 25 et suiv. novembre 1748.--C’était un certain Berger (le directeur de l’Opéra?), qui avait loué nominativement la maison.--Voir dans l’opuscule de Campardon, les détails sur le percement du mur, le procès avec les propriétaires, etc...
Les visites de l’amant étaient fatalement intermittentes: la nécessité de sa présence à Versailles ou à Choisy, ses obligations comme soldat, comme gouverneur de province, comme ambassadeur et, faut-il le dire, le souci d’autres intrigues amoureuses éloignaient cet homme si occupé, et cependant toujours infatigable, d’une maîtresse qui l’adorait. Mme de La Pouplinière, impatiente de tant d’obstacles, cherchait à tromper les ennuis de l’attente, ou les tristesses de l’absence, par de longues lettres à l’adresse du bien-aimé, lettres où la passion la plus vive et, apparemment la plus sincère, éclate en ces menus et jolis détails, en ces tendres et délicats aveux, en cet exquis déshabillé du style qu’on rencontre parfois chez les épistolières du XVIIIe siècle. La correspondance de Mme de La Pouplinière--un modèle du genre--est quelque peu éparpillée, mais elle est presque toujours intéressante, comme tranche (qu’on nous passe le réalisme de l’expression) de cœur féminin. Les lettres dont nous publions ici quelques passages, furent écrites pendant que Richelieu était retenu en Italie par le siège de Gênes:
... «Je crains que mes lettres volumineuses ne vous aient ennuyé; vous me dites qu’elles font votre bonheur, mais cela est si faible, si peu répété, détaillé; vous ne répondez qu’à des articles dont je ne me soucie guère, et que je vous ai plutôt mandés pour avoir une coupure à faire. C’est mon seul plaisir de vous écrire, de penser que vous me lirez, que je suis dans vos mains, que je vous occupe de moi forcément pendant une heure, sauf les distractions, mais aussi vous me lisez; cela seul me ferait copier des gazettes, si je ne pouvais vous écrire autre chose; et l’extrême confiance que j’ai en vous me fait vous écrire jusqu’à des bêtises... Ainsi, mon cœur, que mes nouvelles, mes projets, même mes craintes ne vous fassent aucune impression que comme des rêveries de mon imagination...
... «Je vous aime, mon cœur, à la folie: il n’y a rien que je n’entreprisse pour vous le prouver et en mériter autant de vous... Et je vous désire avec une violence, que, si je devais vous voir ce soir, cela me paraîtrait un siècle, fussiez-vous de l’autre côté de la bergère...
... «De tous les gens que j’ai vus depuis que vous êtes parti, aucun ne m’a fait autant de plaisir que Guimont... Il m’intéresse beaucoup: il va vous revoir, vous parler, vivre avec vous dans cette familiarité que je désirerais tant, être au chevet de votre lit, à votre toilette, à l’Opéra, à dîner, à la guerre, à des fêtes, seule avec vous[383].»
[383] _Bulletin du Bibliophile_, année 1882, pp. 419 et suiv.