Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits
Part 17
«Votre ami, M. de Richelieu, est un vrai Bayard. C’est lui qui a donné le conseil, et qui l’a exécuté, de marcher à l’infanterie comme des chasseurs ou des fourrageurs, pêle-mêle, mains baissées, le bras raccourci, maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tous ensemble...» Le Dauphin lui-même, qui pourtant n’aimait pas Richelieu, en fit le plus grand éloge dans ses lettres à la Dauphine. Donc, autant il serait injuste de contester le rôle magistral joué par Maurice de Saxe, presque mourant, à Fontenoy, autant on aurait mauvaise grâce à nier l’heureuse initiative de Richelieu, en présence de l’ennemi chassant devant lui les bataillons français disloqués. Par malheur, Voltaire, en maladroit ami, enfla tellement le panégyrique de son «héros», au détriment du Maréchal de Saxe, que l’opinion publique protesta; et, la jalousie s’en mêlant, on refusa bientôt à Richelieu le bénéfice de sa géniale inspiration. Certains prétendirent que la manœuvre du canon lui avait été indiquée par Lally[318]; Linguet en fait honneur à Saisseval.
[318] _Biographie_ MICHAUD (article Durozoir).
Le rapport officiel du comte de Saxe avait amoindri le rôle de Richelieu, en passant sous silence la manœuvre du canon. Or, le duc, justement offensé, fit insérer la rectification suivante aux Archives historiques du dépôt de la guerre, où l’a retrouvée M. Bittard des Portes:
«On sait avec certitude qu’au moment où l’affaire était si désespérée, que l’on sollicitait le Roi de se retirer et de passer l’Escaut, M. de Richelieu, voyant avec plus de sang-froid et ne jugeant pas que l’affaire fût sans ressources, courut aux pieds du roi et conjura Sa Majesté non seulement de ne pas abandonner le champ de bataille, mais aussi de lui promettre de faire, de concert avec quelques officiers généraux, aussi illustres par leur naissance que recommandables par leur zèle et par leur valeur, un dernier effort. Le Roi ne céda qu’après des instances réitérées de sa part et avec feu. Ce fut alors que la maison du roi, la gendarmerie et les carabiniers conduits par lui, ainsi qu’il est rapporté dans les relations, firent une charge si vigoureuse que les ennemis furent enfoncés et entièrement renversés, et, par leur fuite, la journée devint aussi glorieuse qu’elle eût été funeste aux armes du roi, si M. de Richelieu n’eût rétabli par sa manœuvre, son audace et son exemple, une bataille qu’on regardait comme perdue.»
Le roi cependant ne s’y trompait pas. Jamais il n’avait été aussi familier, ni aussi affectueux avec son aide de camp. «La chambre de celui-ci, mentionne le _Journal_ de Luynes, est près de celle du roi. Dès que le roi est levé, il y entre, M. de Richelieu étant encore dans son lit et à peine éveillé; il y demeure trois quarts d’heure ou une heure... Ordinairement, dès que le roi est hors de table, il entre encore chez M. de Richelieu pour voir la compagnie qui y dîne. Il s’asseoit quelquefois auprès de la table et fait la conversation. M. d’Argenson (de la guerre) parle sur M. de Richelieu dans des termes, et M. de Richelieu, de son côté, sur M. d’Argenson, à pouvoir faire juger qu’il y a entre eux une grande liaison[319].»
[319] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 485, juin 1745.--Il faut rapprocher de ce récit l’anecdote que les _Souvenirs de deux anciens militaires_, par Fortia de Piles (pp. 65 et suiv.), mettent dans la bouche de Richelieu, alors que le succès inespéré de Fontenoy avait redoublé l’amitié du roi pour le duc. La charge de colonel des gardes était vacante. Mme de Pompadour la demandait pour le Maréchal de Biron, Louis XV voulait la donner à son favori: «J’étais sûr, disait celui-ci, de déplaire au roi, si je refusais et de me brouiller avec sa maîtresse, si j’acceptais... Je mis toute mon adresse à ce que le roi ne me l’offrît pas... _Il était assis sur mon lit, dans ma tente... il me regardait d’un air embarrassé, remuait les lèvres, les mordait._ Je ne le mis pas sur la voie et Biron eut le régiment.»
Est-ce malice? Est-ce naïveté de la part de Luynes? Toujours est-il, comme il le note d’ailleurs, que Richelieu «tenait un grand état». Récemment encore, il avait traité, avec un faste inouï, le Parlement de Paris, qui était venu féliciter le roi de ses victoires.
Son service auprès de Louis XV ne l’absorbait pas tellement qu’il en négligeât ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre à Versailles. Il les prenait au contraire tellement à cœur qu’il faillit, à propos d’un manquement à l’étiquette, provoquer un conflit entre le roi et la reine.
La reine Marie Lesczinska, après la prise de Tournai, avait donné l’ordre à l’abbé Blanchard de chanter immédiatement un _Te Deum_[320], sans préjudice de celui que le surintendant de la musique devait faire exécuter plus tard, «en grande cérémonie», dans la chapelle du château.
[320] Destouches reconnut qu’il lui eût été impossible de faire exécuter «sur-le-champ» son _Te Deum_ (_Journal_ de LUYNES).
Richelieu, «extrêmement piqué», en écrivit à l’abbé, au surintendant Destouches et même à la duchesse de Luynes, dame de la reine, qui s’empressa de montrer la lettre à Marie Lesczinska. Le poulet vaut d’être cité pour son impertinence:
«Au camp sous Tournay, le 23 mai 1745,
«Je n’ai pu me dispenser, Madame, de rendre compte au roi que, nonobstant ses décisions en faveur des maîtres de musique de la Chambre, l’abbé Blanchard avait su trouver des protections auprès de la reine qui lui avaient fait exécuter le _Te Deum_, chanté pour la bataille de Fontenoy, ce que Sa Majesté a fort désapprouvé; et je ne vous dissimulerai point, Madame, que, sans les bontés dont je sais que vous honorez l’abbé Blanchard, j’aurais proposé au roi de le punir de sa témérité, d’avoir osé réveiller un procès perdu et jugé il y a longtemps. Ainsi, Madame, si pareille dispute se réveillait pour le _Te Deum_ de la prise de Tournay, je vous supplierais, Madame, de vouloir bien rendre compte à la reine des ordres du roi.
«Je vous prie d’être persuadée du respect, etc.
Le duc de Richelieu.»
La reine, qui, de longue date, ne pouvait souffrir Richelieu, voulait que Mme de Luynes lui répliquât vertement; mais la duchesse, par prudence, adoucit les termes de sa réponse qui n’en était pas moins très ferme et très digne:
Versailles, 25 mai 1745,
«J’ai rendu compte à la reine, Monsieur, des ordres du roi. Elle m’a dit simplement qu’elle les avait prévenus, en demandant un _Te Deum_ jeudi par les musiciens de la Chambre pour la victoire que le roi a remportée. Pour moi, Monsieur, je ne donne ni protection, ni prédilection à ces Messieurs et vous pourrez punir ou récompenser à votre choix. Je n’ai vu que du zèle de part et d’autre, et je doute que cela puisse déplaire au roi, si vous voulez bien leur rendre justice[321].»
[321] _Journal_ de LUYNES, t. VI, pp. 460-461.
Un mois après, c’était encore un échange de lettres entre le duc de Richelieu et Mme de Luynes, à propos de dames «qui avaient fait demander à la reine d’avoir l’honneur de manger avec elle». Le roi, consulté par son premier gentilhomme, lui avait répondu «qu’au milieu des sièges et des batailles il n’avait pas le temps de songer à de pareilles affaires». Mais ces dames revenant à la charge, une troisième lettre de Richelieu leur apprit que «le roi trouvait bon qu’elles mangeassent avec la reine et montassent dans les carrosses[322]».
[322] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 492.
Les carrosses de la reine! Quel souci devaient-ils donner, trois mois plus tard, à ce défenseur-né du protocole! Certain jour, Mme du Châtelet osa monter, contrairement aux lois de l’étiquette, dans le deuxième carrosse après celui de la reine. Les dames de la Cour la foudroyèrent de leurs regards, et aucune d’elles ne voulut prendre place à côté de Mme du Châtelet. Il fallut que Richelieu fît agréer à Marie Lesczinska les excuses de l’amie de Voltaire et... la sienne[323].
[323] _Ibid._, t. VII, p. 79.
Un moment--et il importe de lire entre les lignes le _Journal_ de Luynes--le crédit de l’ami du roi parut fléchir. L’antipathie, plutôt timide, mais réelle, de la reine; l’aversion, nettement marquée, du Dauphin et peut-être aussi la méfiance (sur laquelle nous reviendrons bientôt) de Mme d’Etioles, qui pressentait dans le courtisan un adversaire acharné, durent donner à penser au roi; car ce fut à cet instant critique qu’il parut désirer que Richelieu devînt colonel de ses gardes et se démît, au profit du duc de Luxembourg, de sa charge de premier gentilhomme. Mais Richelieu refusa de se prêter à la combinaison. «Évidemment, disait-il, c’est une porte ouverte très honorable, si le roi veut m’éloigner de lui; seulement je regarderais ce changement comme une disgrâce[324].
[324] _Journal_ de LUYNES, t. VI, pp. 489-490.--Voir page 207 cette anecdote dans les _Souvenirs de deux anciens militaires_.
Il n’en fut plus question.
D’ailleurs, Richelieu aimait trop la Cour, ses plaisirs et ses cabales; il était trop jaloux de l’influence et de la prépondérance qu’il s’était acquises dans le monde des théâtres et des arts, dont nous le savons déjà si entiché, pour renoncer à ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre, qui lui assuraient des avantages si conformes à ses goûts de faste, à son besoin de domination, et même à son esprit de taquinerie et de persiflage.
Comme plus tard un grand capitaine, il ne dédaignait pas de s’occuper de la Comédie au milieu de la vie des camps; et le bruit même se répandit que Richelieu s’était rapproché de Maurepas sur ce terrain, qui ne déplaisait pas non plus au ministre[325] bel-esprit.
[325] _Journal_ de LUYNES, t. VI, p. 490.
En 1744, Berger, directeur de l’Opéra, qui avait également le privilège «d’établir l’Opéra-Comique dans toutes les foires de Paris», en avait confié l’exploitation à l’acteur-auteur Favart, déjà célèbre. L’habile gestion de l’artiste avait ouvert à ces spectacles--surtout aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent--une ère de prospérité si florissante, que les Comédiens français et italiens, moins heureux, s’en étaient émus et avaient réclamé la suppression d’une concurrence désastreuse pour leur industrie.
Maurepas avait chargé son subordonné Marville, le lieutenant de police, d’étudier la question, et, après enquête, avait conclu à la fermeture des spectacles forains. Les gens de Cour pouvaient avoir entre eux des inimitiés féroces; mais, par tradition, ils observaient, les uns vis-à-vis des autres, les lois d’une correction poussée jusqu’à la courtoisie. En conséquence, Maurepas écrivait, le 6 juin 1745, à Richelieu, qu’il serait «protecteur» des Comédiens, en qualité de premier gentilhomme[326]:
[326] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 90.
«J’ai rapporté hier, Monsieur, l’affaire des Comédiens. Les titres de l’Opéra paraissent balancer avec avantage ceux de la Comédie; mais on crut devoir s’arrêter particulièrement au fond de la question et avoir égard au tort que les Comédiens prétendent que leur fait l’Opéra-Comique, et c’est ce qui a engagé à décider que les représentations de ce spectacle seraient sursises pendant 3 ans, afin d’examiner si, en effet, les recettes des Comédiens seront plus considérables. Il me semble qu’il dépendra beaucoup des soins qu’ils se donneront, pendant ce temps-là, de fixer en leur faveur, une décision qui leur est déjà si avantageuse, et je ne crois pas que vous veuilliez faire plus longtemps mystère au sieur Berger de la gratification que vous lui avez obtenue; il doit avoir besoin de consolation. J’ai l’honneur, etc.»
Par réciprocité, Richelieu entendit qu’on fît passer par le ministre «tous les ordres pour la Comédie et pour l’Opéra».
Il était moins heureux, sur le théâtre de la guerre, avec Maurice de Saxe, s’il faut en croire les nouvellistes de café[327], dont Marville enregistrait fidèlement les échos pour l’édification de Maurepas. Le Maréchal avait permis à une «petite troupe» d’acteurs nomades de donner à Gand des spectacles d’opéra-comique, alors que Richelieu avait autorisé une «grande troupe» à jouer, dans la même ville, de «grandes pièces». Or le conflit qui avait mis aux prises à Paris les directeurs des théâtres forains et les Comédiens, se produisit, à Gand, entre la «petite» et la «grande» troupe. Celle-ci se plaignit à Richelieu du tort que lui faisait celle-là: aussi le protecteur, accordant à ses protégés un privilège exclusif, ordonna-t-il à l’Opéra-comique de cesser toutes représentations. Les forains se retournant alors vers le Maréchal pour lui présenter leurs doléances, l’illustre guerrier envoya demander à Richelieu, avec la rudesse qui le caractérisait, de quel droit il défendait un spectacle que lui, Maurice de Saxe, avait autorisé.
[327] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 143, 20 août 1745.
--«Du droit qui appartient au premier gentilhomme de la Chambre du roi, répondit Richelieu.
--«A la Cour peut-être, fit le Maréchal, mais pas à l’Armée. Moi seul, qui la commande, ai qualité pour y donner toutes permissions.»
Puis il ordonna aux forains de rouvrir leurs loges et défendit aux Comédiens d’«afficher».
Le duc était barré; mais, concluaient les nouvellistes, «il a pris l’affaire à cœur et n’oubliera rien pour se venger en suscitant quelques brigues contre le Maréchal».
Quelques jours auparavant, contrairement à l’adage _De minimis non curat prætor_, il avait témoigné de son intérêt même pour les bagatelles de la porte, en remerciant le lieutenant de police, dans la lettre où il signait l’exeat de Champenois, de son exacte surveillance «sur la conduite de l’exempt de la Comédie italienne et sur celle des danseurs de corde!!![328]»
[328] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_, 11565.
Grâce à ses fournisseurs, Marville communique fréquemment à Maurepas nombre d’anecdotes démontrant encore avec quelle ardeur Richelieu s’occupe, en fin d’année, des choses de théâtre et «prépare», suivant le mot de Luynes, «les spectacles d’hiver».
Il «maîtrise beaucoup à l’Opéra»; et certains artistes, entr’autres le danseur Malter, ayant traité le directeur de fripon, Richelieu les gronde pour «l’avoir dit trop haut».
Il est en concurrence avec d’Argenson, à propos de la «surintendance des ballets». Le roi, «pour les mettre d’accord», la donne au nouveau contrôleur général.
Mesure que ne regrette pas autrement l’informateur du lieutenant de police; car le fougueux dilettante qu’est Richelieu, tant qu’il a eu la direction de ce service, n’a pas peu contribué au désordre qui règne à l’Opéra; mais Maurepas a fermé les yeux, pour ne pas rompre la trêve tacite consentie par son adversaire[329].
[329] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, pp. 174, 199, 207.
CHAPITRE XVIII
_Ce que pensait Richelieu de Mme de Pompadour et ce que lui demandait Voltaire.--L’expédition de Dunkerque; nouveaux déboires et nouvelles chansons.--Richelieu ne répond pas aux avances de Mme de Pompadour.--Il est nommé ambassadeur matrimonial auprès du roi de Pologne.--Cette mission inquiète la Cour de Saxe.--Désappointement de Frédéric II.--Le Maréchal de Saxe est le véritable négociateur.--Succès personnel de Richelieu.--Ses attentions délicates pour la future Dauphine.--Le mariage.--La négociation secrète avec Vienne n’aboutit pas.--Une «rêverie» de Maurice de Saxe._
L’irruption, romanesque, de Mme Le Normant d’Etioles dans la vie du roi, n’avait pas autrement surpris, ni inquiété le duc de Richelieu. Dans sa pensée, le caprice de Louis XV pour cette petite bourgeoise ne devait tirer à conséquence, bien que la femme fût délicieuse sous les futaies ensoleillées de la forêt de Sénart, ou sous le scintillement des lustres de l’Hôtel-de-Ville: il restait entendu que Sa Majesté ne pouvait avoir, comme maîtresse reconnue, qu’une grande dame. Aussi, quelques jours avant son départ pour l’armée, l’indulgent Richelieu avait-il très volontiers soupé chez le roi, avec Mme d’Etioles, en compagnie des ducs d’Ayen et de Boufflers, de la marquise de Bellefonds et de la duchesse de Lauraguais[330].
[330] CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_ (1867), p. 13.
Mais, après Fontenoy, la fantaisie royale était devenue de la passion et menaçait de tourner au véritable amour, grâce à l’habileté de la jeune femme, qui n’avait pas eu besoin, comme Mme de Châteauroux, de l’intervention du favori pour passer au rang de favorite.
Cependant, le 9 septembre 1745, Richelieu, de retour de Gand, avait cru politique de lui témoigner des égards, lorsque, au souper donné à l’Hôtel-de-Ville, pour la réception du roi, souper où elle n’avait pu assister, puisqu’elle n’était pas encore «présentée», elle avait dû être servie, avec d’autres convives, dans un des salons de l’étage supérieur. Le duc n’avait pas été un des moins assidus à «monter» la complimenter et lui rendre compte de la fête[331].
[331] CAMPARDON: _Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV_ (1867), p. 64.--_Journal_ de LUYNES, t. VII, p. 55.
Quelques jours après, elle était «nommée» marquise de Pompadour et «présentée» sous ce titre. Aussitôt Voltaire, l’adorateur de tous les astres naissants, avait paru ébloui par l’éclat de celui-ci. N’avait-il pas déjà écrit à son «héros»--un nom qu’il répète à satiété--pour lui demander sa protection active et continue auprès de Mme de Pompadour, en raison de la bienveillance dont elle avait honoré le poète de Cour? Or, Richelieu, en malicieux critique, lui avait simplement dit d’une pièce de Voltaire: «Je ne suis pas trop content de son acte.» «J’aimerais bien mieux, ajoutait l’auteur de _Fontenoy_, qu’elle sût par vous combien ses bontés me pénètrent de reconnaissance et à quel point je vous fais son éloge.» Trois mois après (septembre 1745), il commence une antienne dont il fatiguera désormais les oreilles du premier gentilhomme de la Chambre: il le priera d’inscrire son répertoire sur le programme des spectacles de la Cour à Fontainebleau: «Je ne veux paraître, disait-il, que sous vos auspices.»
Avec une exagération plus marquée encore, il félicitait, en octobre, Richelieu désigné pour le commandement en chef du corps d’armée, qui devait s’embarquer à Dunkerque et descendre sur la côte d’Écosse, où il trouverait le Prétendant dont il appuierait, de son épée, les revendications:
«Je vous verrai faisant un roi et rendant le vôtre l’arbitre de l’Europe. Ma destinée sera d’être, si je le peux, l’Homère de cet Achille qui a quitté Briséïs pour aller renverser un trône.»
En effet, sans perdre de vue la prodigieuse fortune de la Marquise, Richelieu avait de plus instantes préoccupations, c’est-à-dire son expédition contre l’Angleterre, qu’il entreprenait, à l’entendre, dans le but le plus désintéressé; il disait hautement qu’il ne voulait pas être Maréchal de France[332]. Mais l’opinion publique n’était pas la dupe du bon apôtre; et les gazettes étrangères représentaient à l’envi le généralissime comme un barbet, à qui l’on fait passer l’eau pour rapporter un bâton[333]. Les préparatifs accusaient cependant un effort de réelle importance. Maurepas en parlait sérieusement dans sa correspondance avec l’archevêque de Bourges; il fixait à douze mille le nombre des soldats qui devaient accompagner Richelieu[334].
[332] _Journal_ de LUYNES, t. VII, p. 127.
[333] _Journal_ de BARBIER, t. IV, p. 114.
[334] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 211.
Celui-ci partit, le 23 décembre, pour Dunkerque. Il passa par Gand où il eut une conférence avec le Maréchal de Saxe: la brouille n’avait pas duré, d’autant que Maurice était charmant... à ses heures. Mais quand Richelieu fut arrivé à destination, les mêmes difficultés qui, deux années auparavant, l’avaient immobilisé à Boulogne[335], vinrent de nouveau paralyser à Dunkerque sa bouillante ardeur. Il dut constater qu’il n’avait pas la moitié de son effectif, ni les munitions, ni les vivres nécessaires à son corps d’armée. Si Maurepas avait donné des ordres précis, le comte d’Argenson n’avait pas suivi son exemple[336].
[335] Voir page 166.
[336] _Lettres_ de MARVILLE, t. II, p. 237. _Nouvelles des Cafés._
Richelieu se répandit en plaintes amères et dépêcha un courrier à Versailles, pour protester contre une telle insouciance et pour réclamer l’ordre de «mettre au plus tôt à la voile[337]».
[337] _Journal_ de LUYNES, t. VII, 6 janvier 1746, p. 194.
En attendant, les épigrammes pleuvaient, à la Cour et à la Ville, sur cet Achille obligé de rester sous sa tente. Un sixain, des plus acerbes, avait trouvé cette solution... inélégante, bien que légendaire, d’un problème qui fut toujours vainement posé:
S’il fallait faire un sacrifice, Pour vous rendre la mer propice, Quand vous voguerez sur les eaux, Jetez-y, pour première offrande, Le plus fameux des m..... Son élément le redemande[338].
[338] _Journal_ de BARBIER, t. IV, p. 115.
L’incurie des services administratifs persistait encore en février 1746. Las d’une telle inaction, dépité, découragé, Richelieu revint à ses errements de Boulogne: il se dit malade et demanda son rappel.
L’avortement de l’expédition qui n’était pourtant pas imputable au chef de l’armée, provoqua contre lui une recrudescence d’épigrammes et de chansons satiriques, dont voici une des moins mauvaises:
Vers sur l’air des _Pèlerins_.
13 février 1746.
Quand je vis partir l’Excellence De Richelieu, Je prédis sa mauvaise chance, Hélas! mon Dieu! Ce pilote ignore les vents De l’Angleterre; Il ne sait qu’embarquer les gens Pour l’île de Cythère.
Il faut pourtant payer la peine De ce marin! Il n’est pas juste qu’il revienne Et qu’il n’ait rien. (On devait prononcer _rin_.) Nous lui donnerons pour pension Le soin des filles. Un bourdon sera son bâton, Ses lauriers des coquilles.
Si vous comptiez sur la prudence De ce cerveau, Vous en auriez trop d’espérance, Prince héros. N’employez cet esprit follet Et son _Voltaire_ Qu’à vous amuser au ballet Du _Temple de la Gloire_.
(On prononçait _glouère_, à moins qu’on n’écrivît... _Voltoire_.)
Qui sait si une traversée heureuse, empêchant la désastreuse défaite du Prince Édouard à Culloden, n’eût pas précipité cette révolution que vaticinait Voltaire, en mal d’une nouvelle Iliade.
Richelieu était revenu à la Cour de fort méchante humeur[339]; et Mme de Pompadour ne tarda pas à s’en apercevoir. «Il tint sur elle des propos légers», regardant l’amour du roi «comme une galanterie de passage»; et «ce qu’il y a de plus admirable», c’est que cette opinion... «fut longtemps celle de la Cour[340]».
[339] D’après des _Nouvelles de café_ (_Lettres_ de MARVILLE, t. II, 27 février), Richelieu dit confidentiellement à un ami «qu’il avait été joué et que les ministres avaient d’autres vues», en l’envoyant à Dunkerque. Cette perfidie, destinée à le perdre, n’est pas invraisemblable, étant donné le jeu d’intrigues, qui caractérisait ce triste régime.
[340] DUCLOS: _Mémoires_, 1864, t. II, p. 283.
Cette «beauté blonde et blanche, _sans traits_ (d’Argenson entendait peut-être par là des traits trop réguliers) mais douée de grâce et de talents[341]», eût voulu retenir, par l’emprise de sa séduction, l’être fuyant qu’était Richelieu, le désarmer par son charme, mettre en communauté, pour ainsi dire, leurs intérêts politiques. Mais l’impertinence de bon ton, la taquinerie galante, le dédain courtois qu’apportait le grand seigneur dans ses rapports avec la maîtresse du roi, avaient creusé un abîme entre ces deux puissances. Elles s’observèrent d’abord avant d’ouvrir les hostilités.
[341] _Mémoires_ du marquis D’ARGENSON, t. IV, p. 179.